Chapitre 1 — Mourir une première fois
La pluie tombait depuis si longtemps que la ville semblait avoir renoncé à sécher.
Elle glissait sur les vitres, noyait les néons, aplatissait les visages dans la rue et donnait aux phares des voitures une lumière floue, presque irréelle. Lin An resta quelques secondes immobile sous l’auvent du restaurant, son sac à l’épaule, son téléphone encore serré dans sa main froide.
Autour d’elle, les gens passaient vite, protégés par des parapluies noirs, des manteaux trop fins, des habitudes trop lourdes. Personne ne faisait attention à la femme qui venait de voir sa vie se refermer sans bruit.
Ce n’était pas une scène.
Pas vraiment.
Aucun verre brisé.
Aucun cri.
Aucune gifle dramatique comme dans les séries qu’elle n’avait plus la patience de regarder. Seulement une conversation calme, assise à une table élégante, avec une musique discrète en fond et un homme bien habillé en face d’elle, qui lui avait encore une fois expliqué pourquoi ce n’était pas le bon moment, pourquoi elle devait comprendre, pourquoi les choses étaient compliquées, pourquoi il lui demandait encore un peu de temps, encore un peu de patience, encore un peu d’elle-même.
Encore.
Il l’avait regardée avec cette expression presque sincère qui lui avait fait mal plus que si elle l’avait surpris en train de mentir ouvertement. Parce qu’au fond, il croyait probablement à ce qu’il disait. Il croyait qu’il l’aimait. Il croyait qu’il faisait de son mieux. Il croyait que ses hésitations, ses reculs, ses absences, ses promesses inachevées, tout cela pouvait encore entrer dans la catégorie des circonstances.
Lin An avait longtemps cru, elle aussi, qu’il existait des amours qui demandaient simplement plus de temps pour devenir justes.
Elle savait mieux maintenant.
Son écran s’alluma sous la pluie fine. Un message. Son nom sur la conversation. Elle n’eut même pas besoin d’ouvrir pour en deviner le contenu. Quelque chose comme : rentre bien, ou on en reparle demain, ou ne m’en veux pas. Une phrase douce placée trop tard, comme une fleur dans les ruines.
Elle éteignit l’écran.
Pour la première fois depuis longtemps, elle ne se sentait ni en colère, ni désespérée. Juste vide d’une certaine illusion.
Elle descendit les deux marches de l’auvent et entra dans la pluie sans ouvrir son parapluie.
L’eau froide lui colla aussitôt les cheveux à la nuque. Son manteau prit l’humidité en silence. Elle marcha sans se presser, ses talons heurtant le trottoir brillant, son souffle se mêlant à l’odeur de bitume mouillé, de métal, de ville fatiguée.
Elle avait donné trop.
Pas seulement à cet homme.
À cette version d’elle-même qui croyait encore qu’être compréhensive, patiente, raisonnable, allait finir par produire quelque chose de beau. Elle avait toujours su tenir. Gérer. Encaisser sans bruit. Travailler quand ça allait mal. Sourire quand il le fallait. Ne pas déranger avec ses besoins. Ne pas faire de vague. Ne pas devenir “difficile”.
Ce mot la fit presque rire.
Difficile.
Comme si demander à être choisie clairement, pleinement, décemment, relevait déjà de l’excès.
Elle s’arrêta au feu rouge. Les voitures filaient dans la lumière liquide. En face, la silhouette d’un immeuble de verre se découpait contre la nuit, froide, propre, inaccessible.
Une goutte coula de son front jusqu’à sa bouche.
Elle avait le goût sale de la pluie urbaine.
Alors, au milieu du vacarme lointain et des passants pressés, une pensée simple se forma en elle avec une netteté absolue :
C’est fini.
Pas la douleur.
Pas l’humiliation.
Pas même l’amour, peut-être.
Mais cette manière de vivre en attendant qu’un autre décide enfin qu’elle méritait de passer avant le reste.
Cette fois, c’était fini.
Elle inspira profondément. Le feu passa au vert. Elle fit un pas, puis un autre.
Quelqu’un klaxonna.
La lumière surgit trop vite sur sa gauche.
Un cri.
Des pneus.
Un éblouissement brutal.
Lin An n’eut pas vraiment le temps d’avoir peur.
Seulement celui de comprendre, dans une clarté absurde, que c’était peut-être ainsi que les vies se brisaient : non dans les grands drames annoncés, mais dans la seconde exacte où l’on décide enfin de ne plus accepter l’inacceptable.
Le monde bascula.
Le choc fut moins un bruit qu’une violence blanche.
Son corps devint trop léger, puis trop lourd.
La pluie disparut.
La ville aussi.
Pendant un instant interminable, elle eut l’impression de tomber dans un silence sans fond.
Puis plus rien.
Ou presque rien.
D’abord une odeur.
Pas celle de l’hôpital.
Pas de désinfectant, pas de plastique, pas d’électricité.
Une odeur plus ancienne.
Étouffée.
De bois laqué, d’herbes médicinales, de tissu fermé trop longtemps, et d’encens consumé jusqu’à l’amertume.
Ensuite, le son.
Des voix.
Lointaines.
Troublées.
Féminines.
Quelqu’un pleurait.
Quelqu’un murmurait trop vite.
Quelqu’un répétait : “Madame… Madame…”
Lin An voulut ouvrir les yeux, mais ses paupières semblaient peser des pierres. Son corps entier était étrangement douloureux, mais pas comme après un accident. La douleur était diffuse, interne, comme si elle se réveillait au milieu d’une longue fièvre ou après un chagrin qui aurait rongé le sang lui-même.
Elle tenta de bouger les doigts.
Quelque chose remua.
Lentement.
Aussitôt, un cri étranglé éclata tout près d’elle.
— Elle a bougé ! Elle a bougé !
Le son la traversa comme une lame.
Cette voix n’était pas moderne.
Pas seulement par l’accent ou le ton.
Par la structure même des mots, plus anciens, plus formels, plus retenus.
Le cœur de Lin An se mit à battre trop fort.
Elle força ses paupières.
Une ligne de lumière entra.
Puis une autre.
Le plafond au-dessus d’elle n’était pas blanc.
Ni lisse.
Il était haut, peint de motifs délicats, traversé de poutres sombres gravées de nuages et de fleurs. Des rideaux lourds pendaient autour du lit. Le tissu qui lui couvrait les jambes était trop épais. L’air lui-même semblait plus dense, plus immobile, plus ancien.
Une jeune femme en robe pâle tomba à genoux près du lit, les yeux rouges de fatigue.
— Madame ! Grâce au ciel, vous avez enfin rouvert les yeux !
Madame ?
Lin An voulut parler.
Sa gorge brûla.
Un son rauque, faible, lui échappa.
Pas sa voix.
Ou pas tout à fait.
Une seconde femme s’approcha avec un bol, puis se figea en la regardant comme si elle revenait d’entre les morts.
— Vite ! Appelez le médecin ! Et prévenez… prévenez la résidence du prince !
Le prince.
Le mot entra dans la pièce comme quelque chose de trop grand pour son état.
Lin An essaya de se redresser.
Une douleur fulgurante lui traversa la tête. Des images affluèrent aussitôt, désordonnées, violentes, comme si une autre mémoire se déchirait à l’intérieur de la sienne.
Un couloir ancien.
Des lanternes rouges.
Une femme agenouillée sous la pluie.
Des bracelets qui s’entrechoquent.
Une main masculine qui se retire.
Une voix glacée :
— Si Madame aime tant tomber malade, qu’on la laisse apprendre seule à se relever.
Lin An étouffa un souffle.
Les servantes autour d’elle se crispèrent.
— Madame, ne bougez pas !
— Vous venez à peine de survivre !
— Le médecin a dit que si vous vous agitiez encore, votre corps ne tiendrait pas…
Survivre ?
Elle leva une main devant son visage.
Fine.
Pâle.
Les doigts plus longs que les siens.
Le poignet trop délicat.
Une trace sombre près de la manche, comme si on l’avait serré trop fort, ou blessé plus tôt.
Son souffle se coupa.
Non.
Non.
Elle tourna la tête vers le miroir de bronze poli posé plus loin sur une coiffeuse.
Le reflet était flou dans la lumière basse, mais assez net pour lui arracher un frisson glacé.
Ce visage n’était pas le sien.
Il était plus fin.
Plus jeune, peut-être.
D’une beauté fragile, presque translucide, avec des lèvres pâles, des cheveux noirs dénoués sur les épaules et des yeux immenses, encore emplis de cette faiblesse qui suit la maladie ou le désespoir.
Lin An fixa ce visage étranger.
Ce corps étranger.
Cette chambre étrangère.
Une nausée lente lui remonta dans la gorge.
Elle voulut nier.
Tout de suite.
Par réflexe.
Chercher une explication rationnelle.
Un traumatisme. Un rêve. Un délire post-accident.
Mais en même temps, les souvenirs continuaient à s’infiltrer.
Pas les siens.
Ceux d’une autre.
Un nom.
Jiang Ning.
Le nom résonna dans sa tête avec une tristesse si profonde qu’elle en resta immobile.
Jiang Ning.
Épouse noble.
Mariage prestigieux.
Solitude.
Humiliation.
Attente.
Attente encore.
Larmes cachées.
Espoir ridicule.
Et puis cette nuit.
Le froid.
Le vide.
Le refus de continuer.
Lin An comprit sans comprendre entièrement.
Elle n’était plus dans sa vie.
Elle n’était plus dans son corps.
Et la femme dont elle occupait désormais la chair venait de toucher le fond avant de lui céder la place.
La servante agenouillée près du lit pleurait à moitié.
— Madame, vous nous avez fait si peur… Quand Son Altesse est parti sans même entrer, je pensais vraiment que…
Elle s’interrompit brusquement, horrifiée d’en avoir trop dit.
Lin An leva lentement les yeux vers elle.
— Qui ? demanda-t-elle.
Sa voix était faible, mais posée.
Les deux servantes échangèrent un regard.
— Son… Son Altesse le prince consort, murmura la plus jeune. Il a envoyé un médecin hier, mais… il n’est pas resté.
Quelque chose de froid glissa dans la poitrine de Lin An.
Pas sa douleur à elle.
Celle de Jiang Ning.
Ou peut-être déjà la leur, mêlée.
Il n’était pas resté.
Bien sûr.
Il y eut du bruit à l’extérieur.
Des pas rapides.
Un froissement d’étoffes.
Une voix d’homme étouffée derrière les rideaux.
Aussitôt, les servantes se redressèrent.
L’une d’elles baissa la tête si vite qu’elle faillit heurter le sol.
— Son Altesse…
Les rideaux de la chambre furent écartés.
L’homme qui entra portait des vêtements sombres brodés d’un fil discret, la marque d’un rang élevé qui n’avait pas besoin d’être crié. Il était grand, droit, beau d’une manière sévère, avec un visage que la fatigue n’adoucissait pas et un regard trop calme pour être bienveillant. Derrière lui, un médecin âgé suivait en silence.
Au moment où Lin An — non, Jiang Ning — posa les yeux sur lui, une seconde mémoire se leva en elle comme une lame.
Un mariage.
Une attente.
Des nuits seule.
Une autre femme favorisée.
Des excuses tardives.
Une dignité rongée jusqu’à l’os.
Pei Zhaoran.
Son mari.
Ou celui de la femme morte pour qu’elle ouvre les yeux ici.
Il s’arrêta à quelques pas du lit.
Visiblement, il s’attendait à trouver une épouse faible, larmoyante, reconnaissante d’un regard.
Lin An le regarda en retour.
Longuement.
Sans peur.
Sans supplication.
Sans cette faim ancienne qui avait dû dévorer Jiang Ning trop longtemps.
Quelque chose changea dans les yeux de Pei Zhaoran.
Très légèrement.
Mais assez.
Comme s’il sentait, sans pouvoir encore le nommer, que la femme qu’il avait laissée se briser ne se trouvait plus tout à fait devant lui.
Le silence dans la chambre devint total.
Lin An sentit son corps encore trop faible, sa tête lourde, les souvenirs incomplets se heurter en elle comme des vagues mal ordonnées.
Mais sous la douleur, sous le vertige, sous la terreur muette de ce monde inconnu, une certitude plus claire que tout le reste prenait déjà forme.
Dans une vie, elle avait trop attendu qu’on la choisisse.
Dans l’autre, une femme était morte d’avoir trop aimé dans un lieu où l’amour ne sauvait rien.
Cette fois, il n’y aurait ni supplication, ni sacrifice.
Elle ne savait pas encore où elle était tombée.
Elle ne savait pas encore qui devait payer.
Elle ne savait pas encore lesquels de ces visages seraient ses ennemis, ses alliés ou les deux à la fois.
Mais une chose était certaine.
Personne ne les briserait une seconde fois.
Pei Zhaoran fit un pas de plus vers le lit.
— Jiang Ning, dit-il enfin.
Sa voix était grave.
Maîtrisée.
Comme s’il s’adressait à quelqu’un qu’il croyait encore connaître.
Lin An soutint son regard, immobile sous les couvertures lourdes.
Puis, avec une lenteur qui força toute la pièce à retenir son souffle, elle détourna les yeux.
Et pour la première fois, ce fut lui qui resta là, face au silence.