Multicolore

6142 Words
Le lendemain, j'ai trouvé une maison vide lorsque je suis rentré chez moi. À peine remis de ma cuite de la veille, je n'ai vu pour m'accueillir qu'un bout de papier écrit à la va vite, qui m'indiquait de rester à la maison, de ne surtout pas en bouger, et de les appeler aussitôt rentré. La raison ? Ma sœur a fait une crise d'angoisse par ma faute, et son état ne faisant que s'aggraver en raison de sa grossesse, ma mère a été contrainte de l'emmener d'urgence dans un hôpital loin d'ici afin de ne pas éveiller les soupçons… Lorsque j'appelle, personne ne répond. Je m'effondre donc contre un mur, laisse le malheur et la honte m'envahir tandis que je cache mon visage dans mes mains. Que suis-je en train de faire ? Ma sœur soufre, et je ne fais qu'agir comme il me plait, sans me soucier de tout ce qu'elle traverse. Jensen n'est qu'un connard à écraser, rien de plus. Il me faut cesser de jouer avec lui, il faut que j'arrête de vouloir faire vengeance à ma façon, puisque ce n'est manifestement pas ce que veut la principale concernée. Oui, stopper, oublier, et défaire mes conneries… Je tente une nouvelle fois le téléphone, toujours pas de réponse… … Ce week-end risque d'être long, c'est moi qui vous le dis… -oOo- -Wow, Lain, tu as une mine horrible… qu'est-ce qui s'est passé ? Tu t'es battu avec un Punching Ball ? Je n'ai même pas la force de lui dire de se la fermer, remet mon sac en place sur mon épaule, rentre la tête, et accompagné de ma chieuse de Cindy, je passe sous l'immense portail du bahut pour aborder ce lundi brumeux. -Non sérieux, insiste cette fille indécrottable, que se passe-t-il ? Ça s'est mal passé chez toi ? C'est Heden qui t'a fait ce bleu ? -Cindy, la ferme, lâché-je durement. Je sens le regard de tous sur nous, carre les épaules un peu plus. Aujourd'hui est l'un de ces jours où je ne veux pas que l'on me regarde. Oui, moment néfaste s'il en est, car lorsque Lain ne veut pas de l'attention d'autrui, c'est que le monde est au bord du gouffre le concernant… Je déglutis. -Je t'expliquerai plus tard. C'est pas le moment. -Yo petit scarabée, rugit une voix grave derrière moi, avant qu'une poigne de fer ne m'envoie faire un vol plané vers l'avant. Lorsque je me retourne, c'est pour voir devant moi un Mike rayonnant comme je n'avais jamais encore eu l'occasion de le voir. La métamorphose avec cette première fois où il a, me semble-t-il, failli me mettre son poing dans la gueule me revient, mais je n'ai pas même envie d'y voir une victoire. Ce type m'aime bien, mais pour se faire, il aura fallu que j'envoie ma sœur à l'hosto… triste résumé… Le sourire de Mike ne dure pourtant pas, car il fronce les sourcils l'instant d'après… -Bah qu'est-ce que t'as foutu Heden ? Tu t'es pris un trottoir en rentrant l'autre soir… ? Je grimace un pauvre sourire, tandis que je fouille dans mon sac pour lui retrouver son pull. -On va dire ça comme ça, marmonné-je. Tiens, ton pull… -Hmm, dois-je comprendre que les énergisants contre le rhume ne font plus effet… -Je dirais plutôt que je suis une faible créature qui douille les jours post-cuite… -Oh, si ce n'est que ça… Mike bombe le torse, histoire de montrer combien monsieur tient bien l'alcool. Je lui dirais bien que je m'en fous, mais j'hésite, j'ai peur de le vexer… -Si ce n'est que ça, poursuit-il, il suffit de pratiquer ma chère. Y'a une soirée chez un pote à moi mercredi… Ça te branche ? Je le regarde de l'air qui dit tout, il semble cependant ne pas saisir (ou plutôt il ne VEUT pas comprendre semblerait-il…) -Allez, tu viens c'est décidé. Donne-moi ton numéro, histoire que je te donne l'adresse lorsque je saurai… -Mike… L'ogre a déjà son téléphone en position, et me décerne un regard d'avertissement. -Heden, ton numéro… Pff, même plus envie de discuter… Blasé, je le lui file, prétexte avoir un contrôle de Physique à réviser d'urgence avant le début des cours, et me sauve, accompagné d'une Cindy pour une fois silencieuse… Celle-ci met d'ailleurs du temps à retrouver l'usage de sa langue ultradéveloppée. Mais n'ayez crainte, ce genre de femelle ne reste jamais hors circuit bien longtemps… -Dis, commence-t-elle, visiblement pantoise, comment tu fais ? -Comment je fais quoi ? Cindy secoue la tête, ses cheveux blonds volant dans tous les sens. -Tu m'exaspères. Une soirée, et on croirait que tu les as tous à ta botte. Peu enclin à apprécier le passage de pommade, je me concentre sur l'ouverture de mon sac et décide qu'aujourd'hui ma table d'écolier sera la plus belle de toute. -Non mais c'est vrai, insiste la blonde à côté de moi d'un air rêveur, ce Mike t'a quasiment supplié de venir à l'instant, (elle se tourne vers moi comme on se tourne vers la parole de Jésus-Christ.) Allez, sois sympa, dis-moi ce que tu as fait… -J'ai dansé, résumé-je, et je me suis bourré… Son regard impérieux en exige plus, je hausse les épaules d'un air irrité tout en ouvrant la trousse de ma sœur. -Que veux-tu que je te dise, c'est pas ma faute si j'ai la classe… Cindy secoue la tête. -Ça ne se dit pas ça. -M'en fous, parce que c'est vrai… Je m'applique à placer le stylo rouge en une totale osmose près de mon crayon de papier… Je m'aperçois en outre qu'il faudrait peut-être que je lui donne un petit coup de taille crayon pour la forme. Ça le rendrait tellement plus beau, et pour écrire, ce serait accessoirement plus pratique… Non ? -Et pour Jensen ? Je ne sais pas pourquoi, mais je m'y attendais à celle-là. Je préfère ne rien dire, me concentre maintenant sur le stylo bleu. Quelle place lui siérait le mieux ? Dans ma main, ou près du fameux crayon de papier ? -Tu as bien dû faire quelque chose, s'énerve Cindy près de moi. Je n'écoute pas, je ne répondrai même pas, je ne suis que concentration dans la disposition de mon ciseau enchanté à petit pois bleu sur le dessus. C'est que ça se travaille ce genre de chose. Ça demande tact et patience… Inutile de préciser que ce ne sont pas les qualités qui me définissent le mieux. -Tu as forcément dû faire quelque chose, bougonne Cindy en se détournant enfin. Vu comment il te fixait du regard, c'est impossible autrement, tu as fait quelque cho… -Hein ? De surprise, je donne un brusque coup dans la gomme, et réduit à néant tout le travail d'architecture accompli sur ma table. Zut. Haussement de sourcil chez petite Cindy. -Tu n'as pas grillé ? Jensen n'a pas décroché les yeux de toi. Quand je pense que tu ne lui as pas adressé un coup d'œil. Elle sourit. -Vu comment il est, ça a dû le rendre fou d'être ignoré… Non vraiment, tu as bien dû faire quelque chose pour qu'il s'intéresse à toi… Alors comme ça, Jensen me regardait ? D'ailleurs, Jensen était là ? Je n'ai rien vu. Je devais avoir la tête en l'air… Puis me reviennent ce à quoi je pensais tout à l'heure, et je me rassombris aussitôt. Cindy le voit, et je me décide à lui expliquer la situation tandis que les autres élèves arrivent peu à peu dans la salle. Je lui explique l'état de ma sœur, le fait que les médecins sont partagés sur son cas, qu'il faudra désormais la surveiller de près, que la vraie Heden ne pourra quitter l'hôpital avant un bon mois… -Et tout ça, lâché-je en conclusion, c'est arrivé par ma faute… et de cette f****e soirée… -N'importe quoi, s'enflamme aussi sec Cindy, c'est moi qui t'y ai poussé. Et puis même sans ça, je suis persuadé que ce serait arrivé. Heden est du genre à stresser pour un rien. Cette situation devait la rendre cinglée depuis le début… Mouais ; peut-être. On s'en fout. Le résultat est le même, et je refuse de me déculpabiliser pour me sentir mieux. Heden est à l'hosto, et désormais incapable d'étudier comme il faut pour préparer le bac de fin d'année. Dans ce cas, quelle est l'intérêt de rester ici ? Quelle est l'utilité de courir après Jensen pour lui faire payer ses torts, puisque ça ne ferait qu'empirer l'état d'Heden si elle l'apprenait ? Cindy ne répond pas. Elle non plus ne sait pas. Vraiment inutile cette fille parfois. C'est dans cet état d'esprit que j'ai passé la journée, accablé par mes pensées, complètement à côté de la plaque, après ce qui aurait dû être l'une des grandes victoires dans mon plan de guerre à la mords-moi le nœud. Que dois-je faire ? Que dois-je penser ? Partir ? Arrêter ce numéro débile ? Retourner dans mon monde ? Finalement Cindy pête un câble. -C'est bon à la fin, cesse de faire ta loque ! Je lève le nez de la fissure dans le mur que j'admire depuis une dizaine de minutes. Pardon ? Que me veut cette démone ? -Non franchement, rouspète la fille, je te préfère presque en mode « je suis trop beau, je vous emmerde tous ». Alors fonce dans le tas, et reprends du poil de la bête. Je lui baille au nez, me gratte le cul. -Moi je veux bien, grommelé-je, mais qu'est-ce que je suis censé faire ? Heden n'est pas en état de travailler les notes que je suis supposé lui donner, et ma présence ici est inu… -Et pourquoi tu ne passerais pas le bac à la place de ta sœur ? Gros blanc. -… Non sérieux. Elle se fout de ma gueule, là ? Non ? La blague fait mouche et j'explose de rire face à elle, lorsque l'idée de moi assis devant une feuille de questions de math germe dans mon esprit. Non, il faut l'admettre, cette fille sait être drôle quand ça lui prend. À garder près de soi pour les jours de grisaille mentale, elle sait faire des miracles. Sauf que la créature parait vexée que je lui postillonne sur le visage. Elle croise les bras. -De toute manière, bougonne-t-elle, je n'ai jamais compris comment vous comptiez faire passer le bac à Heden… Elle sera presque sur le point d'accoucher, non ? Toujours hilare, je lui explique la demande de dérogation que nous avons fait à l'académie scolaire, et comment nous avons obtenu qu'Heden passe son examen dans un autre établissement le jour J, tandis que j'irais passer mon propre examen de niveau primaire, lequel est de toute façon en décalé des examens traditionaux. Étant donné que j'appartiens à un lycée d'élite, où tous travaillent souvent plus qu'ils n'étudient, il a bien fallu faire coïncider notre période d'exam avec nos multiples agendas de gens « In »… Snif, rien que le fait d'y repenser me refait déprimer. Je veux rentrer au bercail… Mes agneaux, ne faites pas trop de folies sans moi ! Attendez papa avant de vous accoupler dans tous les sens ! Je veux ma part ! Avec toutes ces explications, Cindy devrait me foutre la paix n'est-ce pas ? Et bah non, cette conne persiste, et m'explique de façon calme et réfléchie que c'est doublement faisable. Outre l'apport personnel que ce travail de l'esprit m'apporterait, ce serait techniquement réalisable. L'exam' de la sœur un jour, puis le mien le suivant… Reste simplement à travailler un peu pour rattraper le retard et… -Mais t'es complètement à la ramasse, m'exclamé-je en me redressant pour de vrai cette fois. Tu sais au moins à quelle classe j'ai décroché ? -Heu… CM2 ? tente sournoisement la perfide. Je ne réponds rien, parce que ce n'est effectivement pas loin du compte… Or ma chère sœur est en SES spécialité bidule-chouette, et je ne saisis guère plus que des hiéroglyphes dans tous ces cours qui rythment actuellement ma triste vie de substitut de pacotille. Et je devrais tenter de comprendre ce qui se passe ? Ah non, non et non. Je refuse, et refuse totalement… -Oui, tu as raison, me coupe sèchement Cindy, mais si tel est le cas, alors tu n'es effectivement plus d'aucune utilité à ta sœur ici. Mieux vaut encore que tu te barres. Puisque tu sembles incapable d'aider un tant soit peu, alors que ta famille est dans le besoin, retourne donc dans ton monde de débiles profonds. Aïe. Ça fait mal. p****n, mais c'est que cette conne est forte pour frapper là où c'est sensible. Bon, je ne parle pas du « monde de débiles profonds ». J'en suis un, et fier de l'être, alors pas de souci. Mais pas capable d'aider ma famille, là c'est dur… -Tu veux faire quoi déjà plus tard ? -Avocate… pourquoi ? -Non non, pour rien… Attendez-moi un instant, il faut que j'aille me trouver une corde ou deux, histoire d'en finir avant que les hiéroglyphes ne reviennent… -oOo- -Jacques et Jean sont en train de compter leurs BD, me dit Cindy d'un air mi- patient, mi-exaspéré. Ils en ont 54 à eux deux. Cindy tapote le problème de math du bout de son crayon dans une vaine tentative de le rendre plus compréhensible. -Jean en a 12 de moins que Jacques. Alors combien possèdent-ils de BD chacun? -Heu… (Je me gratte la tête d'un air lasse, lui fait le sourire désolé qui les ensorcelait toute il n'y a pas si longtemps.) Joker ? -p****n, mais c'est pourtant facile ! Totalement saoulée, la donzelle me pique mon stylo des mains pour me parler de « X », de « Y » et d'autres merveilles du genre. J'apprends ainsi que Jean est devenu pas l'esprit du saint esprit un « X », que Jacques n'est autre que le bon vieux « Y », et que X + Y, bah ça fait 52… Et puis vous savez quoi ? Y, en fait, c'est pas Y, en fait c'est X + 12, et donc 54, et bah finalement, ce n'est pas X + Y, mais deux X + 12. Petit coup de baguette magique, Cindy qui tire la langue tout en écrivant telle une furie, et elle me pond un chiffre merdouilleux, avec Jean qui aurait 21 BD, et Jacques qui en aurait 33… Ouais, vous y comprenez rien vous non plus, avouez-le … Le pire, c'est que selon Cindy, c'est à peine du niveau 5ème. Qu'on me passe de quoi me tuer, tout de suite, dans l'instant. Ce monde est trop dur pour les pauvres génies tels que moi, qui se concentrent sur des phénomènes autrement plus intéressants que des équations qui vous compliquent la vie… -Tu sais, tenté-je avec tact pour ne pas faire pêter un câble à ma pédagogue déchainée, tu pourrais peut-être tester une approche plus humaine avec moi… Le bouledogue semble prêt à me sauter à la gorge, je dois donc me dépêcher tant qu'il en est temps pour caser ma suggestion… -J'ai lu quelque part qu'on s'intéresse toujours plus aux sujets qu'on apprécie… et j'aime beaucoup de sujet, je suis très ouvert d'esprit tu sais… -Mais bien sûr, persifle ma camarade décoiffée à force de s'arracher les cheveux depuis une bonne heure et demie. Alors voyons quels sujets sont aptes à t'intéresser… ah mais oui, le sexe, le sexe, l'argent et encore le sexe… -Et bah tu vois, c'est déjà un bon début, approuvé-je enthousiaste. Vite fait que je récupère mon stylo magique, et vite que je l'écoute, prêt à résoudre tout dilemme entrant dans ces nobles catégories… -Tu me désespères, soupire Cindy. Bon, puisqu'on y est, alors… Elle réfléchit, ferme les yeux… -Alors, dans notre société, imaginons qu'il y ait 51% de femmes en France. Sachant qu'il n'y a seulement 20% des femmes qui atteignent l'o*****e, quelle serait le pourcentage de personnes qui atteindrait l'o*****e vaginal en France ? Et pourquoi ? Je me gratte la tête, saute de ma chaise lorsque la solution me vient. -Pour le pourcentage, je laisse tomber, mais « pourquoi », c'est facile je l'ai déjà entendu quelque part… Je ne peux simplement pas être partout ! -Chut -Chut -Chut -Chut -Rassieds-toi, siffle Cindy en tirant brusquement sur ma manche, on est dans une bibliothèque ici, pas au cirque… Pff, je me demande bien pourquoi les êtres humains se sentent obligés de s'entasser dans ces lieux de mort pour mieux s'entre-emmerder les uns les autres. S'ils veulent être au calme, qu'ils restent donc chez eux ! -Alors, chuchoté-je, et ma réponse ? J'ai raison ? -N'insiste pas, tu es irrécupérable. Je laisse tomber, je suis impuissante face à ton cas… -Mais… -Laisse tomber je te dis, tu es décidément trop con… Je grimace face à cette triste révélation. Moi qui y croyais si fort, j'aurais pourtant mis tout mon être à la tâche… Et ce serait insuffisant ? Allez tous vous faire foutre, je ne suis pas plus con qu'un autre. -Allez Cindy, je suis convaincu qu'avec un peu plus de… -Non, non et non. Je perds mon temps. Si vraiment tu veux que je t'aide, il faut que tu travailles un minimum les bases. Cindy me regarde d'un air mauvais, je reculerais bien ma chaise pour la peine. -J'ai ma fierté, chuchote-t-elle encore tout bas. Tu n'imagines pas le nombre de personnes qui rêveraient que je les aide. Alors montre-toi en digne, et reprends au moins les notions de collège avant qu'on aille plus loin… Bouh… mais ça va être dur tout seul. Sans une épaule compatissante pour me soutenir, un peu d'espoir dans ce monde de brutes… -Ne fais pas cette tête. Si tu ne t'en sens pas capable, abandonne tout de suite. Putain la g***e, c'est qu'elle croit pouvoir me mener par la braguette… et elle y parvient en plus… Ahhh, j'en ai marre, je veux redevenir le Lain tout puissant que tous respectent et qui n'en branle pas une pour obtenir ce qu'il désire… En dernière supplication, je m'effondre tête la première sur mon tas de livre, fais le mort… Et comment suis-je censé survivre avec ces révisions ? Comment puis-je m'en sortir, parvenir à me lever chaque jour, si ma vie devient étude à gogo et autres dépravations du même genre ? Oh mon dieu, rien que d'y penser, je sens que je vais craquer… J'en parle à mon bourreau, celui-ci se fait salvateur… « Ne fais pas qu'étudier mon enfant, me susurra ma pseudo tutrice, amuse-toi autant que tu travailles. Écoute en cours le jour, étudie en bibliothèque le soir, va en soirée la nuit. Deviens ce caméléon de la vie, et vibre au gré des changements que toi seul peut dompter. Tu es Lain le tout puissant, me dit-elle encore, toi seul peut savourer cette palette d'ambiance comme on peut les déguster. Vie, et montre à tout à chacun qui gère la situation. « Et si je me plante ? « Évidemment que tu ne te planteras pas, parce que tu es Lain, et tu t'en sortiras… Tss, un peu après, j'aurai dû tilter que cette dragonne me faisait de la lèche pour m'amadouer… Mais sur le coup, je n'ai fait qu'avaler à pleine goulée les débilités réconfortantes qu'elle me sortait, et c'est heureux que j'ai plongé dans cet enfer de couleurs. Bleu pour le jour, où la vague torpeur soporifique de ces cours à écouter se succédaient sans plus finir ; Rouge pour le soir, où comment s'arracher les chairs et les yeux en étudiant des pavés de sornettes en tout genre ; Multicolore pour les nuits de soirée, car Lain a suivi le conseil de Cindy. Lain est sorti, et Lain en a profité. Non pas pour appâter quiconque, juste pour profiter, encore plus puisque j'étais désormais seul chez moi. Ma sœur loin d'ici, j'ai fait toutes les soirées qui ont suivi les deux semaines suivantes, et ce fut l'extase. Je suis redevenu la furie que j'étais en temps qu'homme, et bien que le sexe ne soit plus de la partie, la femme que je joue est celle qu'on voie le plus. Je suis bleue comme les braises, rouge comme l'alcool, orange pour la chaleur, jaune pour l'humour… Mike est devenu le meilleur ami de ces soirées, et je délire autant que je chavire à ses côtés. Nous comparons les filles, philosophons sur le monde, trippons comme pas deux. Et pour Jensen ? Lui je le fuis. Je ne dois plus l'approcher, car mon existence de caméléon ne doit pas redevenir prédateur. Je suis là pour aider ma sœur, tout en m'amusant, non chasser, et mieux vaut oublier ce corps magnifique que je vois pourtant sans cesse. En train de danser, en train de boire, dans la cour de l'école, à la cafétéria, dans les couloirs, parfois même à la bibliothèque… Ce mec est décidément partout, et hantent mes pensées, à mesure que je tente de l'extirper de mon crâne de plus en plus oppressé par tant de données… Un soir, Mike m'a d'ailleurs chopé dans un coin à ce sujet. -Dis Heden, il t'a fait quelque chose Jensen ? Moi qui me fous de sa gueule, avant de lui demander mine de rien la raison de cette question. La réponse arrive, mi-gêné, mi-intriguée. -Oh, j'en sais rien. On dirait grave que tu l'évites, et on dirait aussi que ça l'énerve. Je ne l'ai jamais vu autant chercher à approcher une fille… Et toi tu l'envoies à chaque fois bouler… ce n'est pas courant, c'est moi qui te le dis… Niark niark niark, s'il savait, c'est le talent, tout simplement. Snif, j'en serais encore à chasser, je n'aurais sans doute pas mieux fait pour l'appâter. Se faire désirer, et ignorer sa proie, telle est la dernière règle pour rendre fou l'objet de son désir. Sauf qu'ici, je n'ai rien cherché à faire… ou presque rien… Bah, qu'il s'y fasse, parce que ce con n'obtiendra rien de moi… -oOo- Ce soir est un grand soir. Tout me réussit, et je me délecte enfin après tous ces sacrifices endurés depuis trois semaines maintenant. Première victoire aujourd'hui, je suis enfin parvenu à résoudre un problème de niveau 3ème, et ce, sans l'aide de quiconque. Foutez-vous de ma gueule si vous voulez, mais il s'agissait d'équations à deux inconnues de surcroit, le truc le plus pête-couille de tout le programme. Ça vous en casse une hein ? C'est qui le plus fort, c'est qui le plus beau ? C'est bibi ! Ah… si vous saviez combien ça fait du bien de redire du bien de soi… Je suis merveilleux ! (Là, m'imaginer en train de chanter à tue-tête sous la douche cette douce symphonie de « je suis le meilleur, j'ai trop la classe »… Y'a décidément pas photo, pour le moral, je le prescris à quiconque, huit fois par jour au moins) Sinon, ma sœur va également beaucoup mieux, et après avoir enfin pu aller la voir hier, tout va bien pour elle, elle est redevenue aussi chiante qu'auparavant (voir un peu plus, ce qui ne peut signifier que du bien la concernant) Et summum du summum, ce soir, il s'agit de ma propre soirée. Dans les champs, avec la sono, l'alcool à volonté et tout le tralala, cette soirée est sur le point d'être officiellement classée comme l'une des meilleures de l'année. Je vous le dis, je suis assurément le meilleur, dans le meilleur des mondes. Je suis tout occupé à me complaire dans mon bonheur, lorsque j'aperçois un groupe de jeunes s'éloigner dans les bois qui bordent le fameux champ ainsi que le feu de camp qui trône en plein centre. Putain… Agacé, j'avale d'une traite ma bière, avant d'aller tituber, légèrement éméché, pour aller rapatrier cette b***e de cons… Je peux certes comprendre que certains rêvent d'aller jouer à saute-mouton dans les bois sombres, mais j'ai de même conscience que les risques de blessures sont fort probables lorsqu'on dégueule partout, et qu'on y voit rien par-dessus le marché. Un tronc d'arbre par ci, un trou par-là, et même pourquoi pas un animal à ne pas faire chier pour tout arranger… Alors vu que je suis responsable de tout ce soir, je ne tiens pas à ce qu'un appel aux urgences vienne plomber mon score. En passant devant le feu de camp, plusieurs lèvent leur verre à mon approche. Hilare, je prends une autre bière, trinque avec eux tout en suivant mon attroupement de fêtards débiles. D'après ce que je vois, ce groupe semble au trois-quarts constitué de filles : b***e de connes… Et lorsque j'arrive, l'impression se confirme. Quatre filles complètement timbrées, autour d'un mec torse nu, qui se fait tripoter par tous les bouts. Une partouze, rien que ça… Snif, je peux venir ? Je secoue la tête, retiens ces pensées impures. Qu'importe qu'il s'agisse de Jensen ou d'un autre, pas de partouze dans les bois, c'est ma ligne de conduite (pour ce soir). -Les filles, lancé-je donc en jouant la choquée, mais vous êtes folles ? Les filles se détournent de leur repas, pour me fixer d'un regard rendu vitreux par la boisson. -Bah quoi ? me lance l'une d'elle. Je secoue tristement la tête, pose une main sur la hanche. -Non mais vraiment, ce n'est pas sérieux… vous pensez à ce que les autres penseront s'ils savent ce que vous faites… Je les regarde, elles semblent perdues. Je me tape la cuisse, en rajoute dans l'horreur et la désolation que me provoque cette scène de péché. -Mais le bisou indirect bon sang ! Horreur chez ces demoiselles bien élevées lorsqu'elles saisissent, et toutes s'éloignent de l'homme qu'elles tripotent sans doute depuis un moment déjà… Ou comment faire fuir la foule en deux secondes, avec un argument à la con… -Allez allez, les rassuré-je tandis qu'elles s'enfuient déjà au loin, je ne dirais rien… -Bisou indirect mon cul, marmonne Jensen laissé tout seul. J'hallucine qu'elles se laissent berner par un truc pareil. Tiens, lui aussi pense ainsi ? Bah oui, mais je serais fou de ne pas profiter de leur bêtise naturelle. Pourquoi irais-je chercher plus compliqué alors que ces débilités de jeune midinette effarouchée marchent si bien ? Je m'occupe donc de montrer aux filles la direction à prendre pour retourner vers le feu de camp, puis me retourne vers le boulet qui reste. -Jensen, bougonné-je en lui donnant un coup de pied sur la cuisse, allez debout ! Remue tes fesses ! Aucune réaction chez le sujet. Est-il mort ? Je m'approche un peu plus, constate qu'il reste avachi contre son arbre, sans doute endormi sous l'effet de l'alcool. Pauvre type va, moi qui croyais qu'il gérait à ce niveau. -Jensen, répété-je un peu plus fort, allez, ne me force pas à venir te chercher… L'homme ne répond pas, ne remue pas même la tête. Je vois cependant sa nuque frémir, fixe sa bouche entrouverte. Je voudrais fuir en courant, mais m'approche au contraire, réduisant le bon mètre qui me séparait en une dizaine de centimètres à peine… Tandis que l'homme inspire profondément, je vois ce torse dénudé autant que puissant qui se soulève, de même que de faibles tremblements le parcourent en raison du froid. Espèce de taré, quelle idée de ne rien mettre alors qu'il fait si froid ? Je me mets à genoux près de cette créature du démon, me demande quoi faire à présent. En temps normal, je ne prendrais pas de gants, et me contenterais d'une bonne gifle dans sa gueule pour le réveiller comme il faut… Oh et puis merde, ici aussi, je ne vois pas quoi faire d'autres. Je lève la main, le regarde toujours. Il plisse les yeux, mâchouille l'air d'un air qui me donne envie de le violenter. Du calme Lain, tu n'en as plus rien à faire de ce con. La main part, se stop à quelques millimètres de ce visage. Pff… je ne vais pas m'en sortir. Histoire de me remettre les idées en place, j'avale une autre goulée de bière, avant de jeter au loin la canette vide. Puis j'attrape aussi durement que je peux la mâchoire de l'étalon et la remue dans tous les sens pour le réveiller. -Jensen, hé ho, bouge ton cul ! Le pire, c'est que sa peau est si douce… Je sens ses poils durs se hérisser sous mes doigts, les laisse malgré moi errer sur sa mâchoire. -Jensen, allez, grommelé-je plus faiblement, fais pas chier… Une main m'agrippe soudainement, avant de me pousser vers le torse du mec avachi. Le temps de tilter ce qui se passe, je réalise qu'il s'agit de non moins que la main de Jensen autour de mon poignet. Mais qu'est-ce qu'il me fout ? Jensen rouvre les yeux, et lorsque je rencontre son regard, je saisis qu'il ne s'est sans doute jamais endormi… Vu cette lueur de psychopathe qui luit dans ses yeux sombres, il est évident que monsieur Jensen jouait la comédie… J'ouvre la bouche, prêt à m'offusquer de la démarche de ce connard en puissance, lorsque l'autre main de l'homme se pose sur mes hanches version « Je te veux, tu es à moi… » -Qui te dit, lâche Jensen, que je n'ai pas envie justement de te faire chier ? Ok, j'ai compris, monsieur est complétement bourré… snif, en des temps lointains, j'en aurai profité… Mais là, idiot que je suis, je tente de le faire me lâcher. Lui résiste, me serre plus fort encore contre son torse brulant… -Heden, pourquoi tu joues à ça avec moi ? Tu ne vois pas que tu m'emmerdes depuis des semaines… -Lâche-moi Jensen… -Pas tant que tu ne m'auras pas dit pourquoi tu m'évites comme ça… Je ne suis pas ton genre ? Je lutte encore un peu, décide de laisser tomber le morceau pour le moment. À moins de devenir v*****t, je ne peux pas lutter contre cette force brute. -Pauvre type, grincé-je, c'est typiquement masculin ça. As-tu seulement envisagé l'idée que je puisse n'en avoir rien à foutre de ta gueule ? Le regard de Jensen se trouble brièvement, avant qu'il ne sourît en s'approchant de mon visage, tel le prédateur en puissance. -Si vraiment tu t'en foutais, chuchote cette bête tout près de moi, son souffle contre ma joue, je ne t'aurais pas eue la dernière fois. Si je me souviens bien, tu n'avais pas semblé détester ce soir-là… Aussi sec, c'est mon poing dans sa gueule et je me libère de son emprise… En me redressant, je fulmine. Le simple rappel de ce qu'il a fait à ma sœur me remet les idées en place. Sa satisfaction de ce qu'il a fait, je…je vais le tuer… -Enfoiré, sifflé-je. Ça te plait hein ? b****r des filles dans les fourrées, les snober le jour suivant… Ça t'excite n'est-ce pas ? Et Hed… moi, ça a dû te plaire, t'envoyer la copine de ton cousin. Tu mériterais que je… -Pardon. Hein ? Je fixe Jensen tandis qu'il se masse la joue, cette lueur toujours ancrée dans ce regard noir à en mourir. Sauf que je le déteste, entièrement et irrémédiablement. -Pardon, répète-t-il encore en levant les yeux vers moi, je n'aurais pas dû, et j'ai fait le con… -Tu fais souvent le con. Il approuve d'un haussement d'épaule. -Oui je fais souvent le con, je suis comme ça, on n'y changera rien… mais toi en particulier, je n'aurai pas dû. Je voulais tellement faire chier Ethan, et tu étais là, si facile à… -Ta gueule. Jensen semble comprendre l'erreur monumentale qu'il allait (encore) commettre, se reprends. -Désolé. Mais maintenant, c'est différent. Tu n'es plus avec lui, et tu… tu es tellement différente. (Il tente de se redresser, laisse tomber après une lamentable tentative de poivrot). Tu… tu n'es plus la même Heden, ça crève les yeux. Sans blague… quelle déduction de génie… Je me retiens toutefois de le dire tout haut, car je réalise qu'il n'est pas forcément bon pour moi que ce type puisse si aisément l'affirmer. Mon but n'est pas de me faire démasquer, loin de là… Je le regarde donc en silence, et le laisse divaguer tout seul, le regard vitreux. -Qui es-tu en réalité ? Je m'agenouille près de lui, lui tapote la cuisse d'un air compatissant. -Celle qui doit s'occuper de ramener ton cul parfumé à la merde de sanglier près des autres… Sinon ils pourraient croire des choses… -Qu'ils croient des choses, je m'en fous. -Oui et bah moi ça me pose plus de problèmes tu vois ? J'ai une soirée à finir… on y va ? Il ne répond pas, je décide que j'en ai ras-le-cul. Je lui prends la main, et, tout en me redressant, lui attrape l'autre bras pour l'aider à se relever. Le boulet torse-nu ne m'oppose pas plus de résistance que ça, et il se relève presque aussitôt. Seul hic, dans son élan, il m'arrive dans les bras, et m'agrippe la taille. -Cesse de me repousser, murmure-t-il à mon oreille. C'est trop douloureux… Je ne lutte pas, mais m'empêche tout geste qui pourrait l'encourager. -C'est marrant, grincé-je méchamment, ça ne semble rien te faire, lorsqu'il s'agit de repousser les autres filles… -Heden, je te veux… Je déglutis. Wow, son air sérieux peut dire ce qu'il veut, ce mec est complètement bourré. Il n'est pas cependant pas évident qu'il ne se souvienne de rien demain matin. Ses bras toujours autour de moi, j'y pense malgré moi. Ce serait si facile de dire « moi aussi ». Dans l'état où il est, ce serait si simple de l'entrainer plus loin dans les profondeurs de la forêt, et de lui faire goûter cette vengeance si durement travaillée… Sauf que je réalise que je ne veux plus. Oui, ok, je ne peux plus non plus. Mais surtout, je refuse de m'abaisser à faire comme ce con, parce que… bah j'en sais rien, je dois être en train de ramollir. Je le repousse donc, et tache de le mépriser. -Tu m'as déjà eu une fois, Jensen. Ça devrait te suffire, alors ne m'approche plus… Je vois son visage sombre, me dis qu'il faut que je fuie avant de craquer. Il faut que je rejoigne les autres, que je me dépêche avant de voir ma résolution s'effriter. -Je peux t'être utile tu sais, lâche ce con dans mon dos. Je me retourne, vois son regard impénétrable. -Hein ? -Je t'ai vu à la bibliothèque, lâche-t-il en s'approchant, j'ai vu combien tu sembles galérer… la Heden que je connaissais était brillante… -Encore faudrait-il que tu m'aies suffisamment connu, rétorqué-je. Jusqu'à preuve du contraire, s'envoyer en l'air avec quelqu'un n'a jamais contribué à l'enrichissement du savoir universel. Je ne suis peut-être pas si douée que tu le pensais. L'éphèbe semble y songer vaguement, avant de laisser tomber sur un hochement de tête typiquement gens-foutiste à l'état pur. -Peut-être, insiste-t-il comme un gosse capricieux, n'empêche que les examens approchent, et je peux t'être utile… -Ouais, tant que tu es, tu vas dire que tu es le premier de ta classe et… -Non, juste le second. J'en reste estomaqué une seconde ou deux. Bon, allez, jouons la franchise, et rajoutons un ou deux dixièmes de plus avant de pouvoir m'en remettre. -Mais bien sûr, ironisé-je en croisant les bras, moi aussi tiens. Jensen passe devant moi, séducteur à l'état pur, avant de se diriger vers ce fameux feu de camp. -Crois-moi si tu veux, reste que je peux t'aider si tu le souhaites… -Dans ton cul, je n'ai pas besoin de ton aide ! Pas de réponse, il est déjà parti. J'aurais décidément tout vu. Pour qui se prend ce mec ? Argh parfois je m'énerve. En réalité, je suis bien trop doué pour chasser, et maintenant, il va falloir résister pour ne pas le croquer…
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