Le lycée. Mon monde, mon royaume.
C'est là l'un des nombreux lieux où je peux vivre à ma façon et attirer l'attention autant qu'il me plaît…
Enfin…
Avant c'était le cas.
Je lâche un profond soupir face à cette situation injuste, et de frustration je frappe dans un emballage vide qui traine par là. Puis je voûte les épaules, et rajuste ce chemisier ridiculement atroce que ma sœur m'a imposé.
Pourquoi, pourquoi, et pourquoi ?
Un homme vient à ma rencontre, un grand sourire aux lèvres, et je reconnais celui de la photo. Ethan, mon nouveau « petit-ami ». Misère. Moins mon genre tu meures.
Grand, blond, l'air sérieux de l'intello de service, je ne peux rien y faire. Il est mignon soit, mais tellement peu bandant que c'en est exaspérant.
-Heden, m'interpelle-t-il en parvenant à ma hauteur, tu es enfin de retour.
Il m'embrasse, (berk), avant de me suivre dans mon périple vers l'inconnu.
-Je me suis fait un sang d'encre la semaine dernière, continu-t-il. Toi qui ne venais plus au lycée, ta maladie…
Je n'écoute plus. Navré, mais je suis doté d'un don unique issu d'un entrainement intensif. Celui de me déconnecter quand ça m'emmerde. D'une part il est craignos, mais en plus il est chiant. Je retiens un autre soupir, et mon exaspération s'accroit en constatant que je franchis la porte de ce lycée délabré sans qu'aucun regard ne me soit accordé. Un comble.
Je fais la moue et me résigne. Comment en vouloir à la populace de ne pas me prêter attention, moi cette créature insipide dans ces vêtements déformés et sans la moindre classe ?
Pas de doute, Heden a décidément des goûts de merde.
Mon nouveau casier m'attend, et je me félicite d'avoir passé une bonne demi-heure à en apprendre le code (je ne suis pas ce qu'on pourrait appeler quelqu'un de très vif)
Puis vient le moment fatidique où il me faut me rendre dans ma salle, voir mes « amies », et je manque de faire une syncope en me retrouvant malgré moi dans le coin des toquards.
Mais… et ma réputation ? La frustration devient colère, et je comprends qu'Heden m'a réellement roulé dans la farine. Ok j'ai signé pour te remplacer, non pour me faire passer pour un (une si l'on préfère) raté(e).
-Bonjour Heden, me lance trois filles sans atouts, ça va mieux aujourd'hui ?
-Oui, grincé-je d'une voix bien malheureusement féminine (un avantage aujourd'hui). Très bien merci.
Je me cloitre dans mon coin et décide de bouder le reste du monde tandis qu'un cours indigne de mon attention ne débute.
Pourquoi, mais pourquoi ai-je donc accepté de lui rendre service ?
Je me nomme Linrad, (Lain pour les intimes), et pour les conneries de ma sœur, je me trouve contraint de jouer son rôle. Soit, on se ressemble (comment pourrait-il en être autrement, moi ce jumeau maudit), soit, je suis merveilleux, parfait et peux m'en sortir si cela me chante, mais comment ai-je pu accepter ? Ma place n'est pas ici. Elle est dans mon petit lycée privé, entouré de mes groupies d'amour, de mon harem de garçons savoureux autant que variés, où chacun me respecte comme il se doit.
Bouh, je ne veux pas être une fille.
-Ne fais pas ta peste, m'avait lâché ma mère un peu plus tôt. Nous sommes une famille et en tant que frère, tu te dois d'épauler ta sœur.
L'épauler ? La castrer tu veux dire. Comme si j'avais cinq mois à perdre pour cette guenon qui sape son image, ruine ses atouts (bah oui, elle me ressemble après tout) et vient me gâcher la vie…
Elle fait de la merde, et après c'est qui qui doit se taper sa vie de chiotte ? C'est bibi !
Ses fringues, son style, ses goûts en matière de garçon, ses amies, je veux mourir !
Totalement indifférent à ma souffrance de martyr, le prof débite son texte appris par cœur, et je me retrouve condamné à zieuter avec envie le groupe de garçons dits « in » au fond de la salle.
Pitié, acceptez une pauvre brebis égarée dans votre contré, sauvez-moi !
-oOo-
-Tu as l'air bizarre aujourd'hui, me fait remarquer Cindy, ma « meilleure amie » semblerait-il. Tu es toujours malade ?
Si l'on peut dire. Le désespoir peut être une forme de maladie… Ca conduit généralement à la folie.
Je doute que cette réponse la satisfasse, je préfère de ce fait rester cloitré dans mon silence d'expatrié. Heden m'a dit d'être comme elle au lycée. Gentille, sérieuse, et qui ne raconte pas de la merde à chaque phrase.
Mieux vaut donc le silence.
Je fais sagement la queue à la cantine et songe à ceci. Ces cinq mois vont être un enfer. Comment lutter contre ma véritable nature ? J'ai 17 ans, je veux vivre ! Si ça se trouve je vais me retrouver contaminé par ce mouvement d'intellectuels, et puis je deviendrais l'un de ces extraterrestres que je méprisais tant. Maman, je veux partir !
Quelqu'un vient rompre ma litanie intérieure en me bousculant, et je me tourne naturellement pour gueuler.
-Eh, qu'est-ce que… ?
Je me stoppe, autant parce que je suis un garçon obéissant, que parce que mon petit cœur vient de louper une ou deux pulsations.
L'homme, car c'en est un, ne m'accorde pas un regard, occupé comme il l'est à me doubler. Je manque de défaillir. Ouh, canon toi ! Tu veux me connaitre un peu mieux ? Viens voir papa, je serais tendre…
Les paroles débiles restent dans un petit coin de mon cerveau génialissime et je vois passer la vision brune à la peau mate la bouche ouverte d'ahurissement.
-Qu'est-ce que tu regardes comme ça, Heden ? me lance Cindy.
Je ne réponds toujours pas. Pff, à force elle va croire que je la boude. (Ce qui n'est pas forcément faux lorsqu'on y songe)
Mais Cindy comprend.
-Tu mates Jensen ? Elle fait la moue. Je croyais que tu avais eu ton compte avec ce con…
-Pardon ?
Mon esprit fait le lien, et moi qui pensais avoir acquis une nouvelle proie pour le restant de mes jours, je retombe en enfer.
Jensen ? Ce type magnifique ?
Mais… je croyais que ma sœur avait des goûts de merde ?
Oh non.
Je retombe dans mon néant de désespoir, et décide que je veux mourir. Très prochainement. Là. Tout de suite. Il ne me reste qu'à déterminer quelle méthode d'exécution sera la mienne. La petite cuillère dans l'œil ? Ou plutôt le couteau sur les veines ? Hmm, la seconde solution est la meilleure. Plus sûre, plus rapide.
Jensen. Mon regard glisse malgré moi sur l'homme entouré de sa foule et je préfère revenir sur mon assiette.
Ce mec merveilleux, dont j'aurais pu faire mon repas prochainement, ce serait justement ce s****d qui me force à rester ici ? Heden, pourquoi coucher avec un mec pareil ?!
Je sens que vous n'y comprenez rien… laissez-moi éclairer votre lanterne.
Ma sœur s'appelle Heden. C'est une ratée, une « intellectuelle » pour être précis. Son seul et unique amour, c'est ce mec insipide et président du conseil du lycée, Ethan. Mais il a fallu que mademoiselle aille voir ailleurs si l'herbe y était plus verte, et elle se fit mettre en cloque par un inconnu coureur de jupon, un certain Jensen. Un e****é si vous voulez mon humble avis, un mec réputé pour changer de fille tous les deux jours et qui considère la femme comme un trophée, à gagner avant de stocker. Bouhhh… mais pourquoi est-il si beau ?
Mon sang s'échauffe et je meure d'envie de me lever pour aller lui mettre une droite. D'une ça me libérera d'un poids, et de deux je pourrais vérifier si sa peau couleur de miel est aussi douce que je l'imagine. Et si mes dents le mordaient, que… holà, du calme petit Lain, ma sœur mérite vengeance.
Sauf qu'elle m'a interdit de faire quoique ce soit. Mon rôle ici, c'est de servir de bouche trou afin de permettre de sauver l'honneur de ma sœur le temps qu'elle « mette bas », et lui permettre de finir l'année scolaire. Cinq mois à tenir. Nous sommes en février.
-Heden, s'inquiète mon amie à côté de moi, tu es sûre que ça va ?
-Oui, oui, ça va, ça va !
Je vois Jensen se lever. Signal d'alarme dans mon esprit. Où va-t-il ? Je le suis des yeux, le tout en m'efforçant de ne pas m'attarder sur cette class' attitude qui le caractérise et me mord la lèvre lorsque je comprends qu'il va aux chiottes.
Très bien. Parfait. Je me lève d'un bond.
-Je dois aller pisser.
Je ne m'attarde pas sur l'air choqué de Cindy (bah quoi les filles aussi disent ça… non ? Zut…), et me précipite sur ma proie… avant de piler lorsque je me retrouve face à l'écriteau « réservé aux hommes »
Mais…heu, moi aussi j'en suis un ! Mais à intermittence. Ça compte non ?
Ok je me tais, et je poirote. Je fulmine le temps que Jensen sorte et songe à cette nouvelle perte. Les toilettes étaient MON terrain de chasse. Là où je pouvais juger de la vigueur de chacun en toute impunité. Merde, je déteste vraiment ce type… tiens, il sort.
-Jensen ?
Il se retourne, surpris, avant de me gratifier de son sourire beau gosse. Une fille serait tombée à ses pieds. Pas moi. Ou presque. Je connais trop cette technique pour la manipuler à longueur d'année avec les femelles. Vous savez, ce sourire « hello toi, vas-y, fais-toi de l'espoir, mais tu ne m'intéresses pas »
Je m'approche et de mon air timide travaillé hier soir devant la glace, je le gratifie de mon sourire « va te faire foutre connard »
-Salut toi, hmm… ?
-Heden, lâché-je amèrement (quand je songe que ma sœur n'a même pas été f****e de le satisfaire assez pour qu'il se souvienne de son nom… il mériterait vraiment que je le mette K.O.)
-Ah oui. Heden… ça va ?
Le mec semble surpris par mon attitude. Est-ce si étrange qu'une fille à qui il a fait l'amour il y a près de quatre mois de ça vienne lui parler ? Hmm connaissant Heden, oui.
-Pas trop mal, merci de t'en inquiéter.
Un silence.
-Je voulais te parler de l'autre fois…
Il semble ne pas saisir.
-Tu sais, insisté-je, nos folies nocturnes, cette soirée alcoolisée, toi sur moi à me faire l'amour…
Je préfère me taire, j'en ai déjà trop dit, et je parie un repas que jamais Heden ne parlerait ainsi.
Jensen semble se souvenir, il fut heureux, mais l'air agacé qu'il prend finit de me faire voir rouge.
-Tu sais… heu ?
Il m'énerve.
-Heden.
-Oui, tu sais Heden, nous deux, c'était juste comme ça. Tu sors avec mon cousin, je ne voudrais pas de malentendus. Tu me connais, c'était juste pour s'amuser. Pour toi aussi n'est-ce pas ?
Il me sourit, si confiant que son charme va foudroyer ma volonté à l'emmerder, que je préfère faire semblant de sombrer. Je lui lance une nouvelle fois le sourire « connard en vue ».
-Oui tu as raison, c'était sympa. A refaire pourquoi pas.
Il ne semble pas de cet avis.
-Oui oui c'est ça, à voir. Bon sorry, mes potes m'attendent...
Je le vois s'éloigner et m'appuie contre le mur.
Une rencontre merveilleuse vient d'avoir lieu. Celle d'un enfoiré, qui croit s'adresser à une pauvre fille. Mais il se trompe. Car le véritable enfoiré, c'est définitivement moi.
Ah oui ? C'était pour s'amuser ? Ah oui, « c'est ça, à voir » ?
De rage je frappe le mur, sans prêter attention au sang qui se met à couler suite au choc.
Mon pote, tu es dans la merde. Même si c'est là dernière chose que je fais cette année, Jensen je te le jure, tu finiras dans mon lit. Et alors tu pleureras. Lain sait se faire v*****t.