Je hais ce type.
Argh, si vous saviez combien je le déteste.
Ses yeux méprisants à en mourir. Ces hanches à le v****r sur place. Sa main sans cesse en l'air qui se dandine si loin de moi. Je m'avachie un peu plus sur ma table de cours, dépité. J'en ai ras-le-cul, c'est définitif.
Je devais être la bête ultime, le maitre incontesté qui réduirait ce con magnifique à l'état de disciple désemparé. Et que s'est-il passé ? Ai-je glorieusement remporté cette partie ? p****n, la réalité c'est que je n'ai strictement rien commencé pour l'heure.
Le prof explique un détail hautement et clairement incompréhensible pour ma digne personne et je me renfrogne un peu plus.
Bon, résumons. Je suis un mec, un vrai. Je suis the best, le surhomme que ce lycée n'a jamais osé espérer. Et je vais tout exploser. Qu'importe que je sois contraint d'agir sous couverture. Qu'importe même si pour mitraillette, j'en sois réduit à cette jupette, si pénible aux vues des innombrables poils charismatiquement virils qu'il m'a fallu sacrifier dans la bataille qui se prépare.
Je grimace.
Le pire est sans doute que je doive déjà me réjouir d'avoir cette arme-là. Oui oui, j'en ai bien peur, mais ce plus basique symbole de féminité, j'ai dû lutter pour le posséder.
Heden a dit non, pas de jupette la concernant. Ma mère a dit non, pas par désapprobation, mais surtout parce que Heden en jupe, n'importe qui en ferait une syncope. Trop étrange, déstabilisant la concernant, et surtout, absolument pas dans l'esprit du « je me planque, mon dieu, oh puissant loup ne me mange pas »
Sauf que j'ai pété mon câble, ai gueulé, et sous mes bonnes paroles, mes deux femmes ont compris que Lain en fille c'est déjà bien assez effrayant. Autant me laisser un peu de mou.
Donc... victoire ? Oh gloire éternelle pour moi qui ai remporté une partie de la bataille à venir ?
Tout en zieutant d'un œil noir Jensen et sa b***e occupés à glander dans l'herbe de la cour du lycée, je renifle en m'arrachant un fil impertinent de mon trou du cul.
Ah misère ! Comment les filles peuvent-elles supporter de se faire enfourner à longueur de journée par ces strings du démon ? C'est impossible autrement, mon cul doit être couvert de bleu. Et ma façon de marcher afin de parvenir à ma chaise ce matin ! Je vous dis pas, on dirait que plusieurs mecs m'ont embringué toute la nuit dernière. (Je parle par expérience... une minute de silence pour mon cul lacéré je vous prie)
…
Putain, mais c'est que ce collant aussi me rentre dans le cul ! Pourquoi ne m'a-t-on jamais prévenu des ravages qu'un simple voile de tissu peut faire au niveau des fesses ?
C'est quoi, une tentative de sabotage ? Tous se liguent contre moi pour mieux me faire douiller jusqu'à trépas ?
Irrité comme rarement, je me gratte négligemment le derrière et foudroie du regard deux jeunes merdeux assis juste derrière moi qui me dévisagent.
-Vous avez un problème, grommelé-je. Vous voulez peut-être que je vous le gratte aussi ?
Air pincé chez les deux autres, moi qui grommèle de plus belle en me retournant. C'est bien ce que je pensais. Tout dans l'allure, rien dans la culotte. Et c'est le gay qu'on traite de femmelette. Hétéro et incapable de répondre à une gonzesse.
Enfin bref, Lain du calme, tout va s'arranger. Tu vas t'y faire, te laisser faire n'est pas une si mauvaise chose. Ça me permettra de travailler mon moi intérieur, de même que de faire la paix en moi-même.
Deux regards furieux sont pourtant nécessaires à ma paix intérieure, suite à des regards vicieux que je ne peux tolérer. Dingue ce qu'une jupe peut provoquer chez les mâles de ma classe.
Hmm, si seulement cela avait pu m'être utile face à Jensen. Tristesse, lorsque je me suis rendu en cours un peu plus tôt, cet enfoiré n'a pas même daigné me jeter la plus petite ombre de regard lubrique sur moi et mon déhanché durement travaillé. Un comble ! Que dois-je donc faire pour me faire remarquer ? Venir à poil ?
Je rumine toujours ces sombres pensées, lorsque ma voisine de table, Cindy, me fait passer un mot sous la table. Elle semble plutôt guillerette. Mais pitié, pourquoi passer le message sous la table ? Ce n'est pas comme si le prof ne grillait rien... L'expérience m'a appris que le prof voit tout, sait tout et s'en fout royalement. Il est payé à faire du bruit, il ne sert à rien de lui en demander plus.
Enfin bref, je déplie le post-it par politesse.
Hé, Heden, tu ne devineras jamais ?
Je soupire, ferme subrepticement les yeux puis la regarde d'un air contraint.
Je la fixe, elle me fixe.
Je baille, elle cille.
-Bon, soufflé-je, c'est pour aujourd'hui ou pour demain ?
- chut !
Elle semble irritée et je la vois s'assombrir brusquement. Bah quoi, mais j'ai rien fait ! Je lutte un instant, avant que ne me revienne brusquement l'une des règles majeures de la fille en puissance ; lorsqu'une donzelle te pose une question con, mieux vaut lui répondre malgré tout. Question d'hypocrisie naturelle.
Je reprends le papier.
Ah, non, noté-je donc. Qu'y a-t-il ?
Alléluia le sourire revient chez une Cindy rassérénée, qui s'empare avec empressement du fameux papier inutilisable désormais et parvient je-ne-sais-comment à caser le texte suivant.
Oh tu n'imagines même pas. Robin, tu sais le Robin dont je t'ai parlé hier ?
À peine le temps de lire l'idiotie que Cindy me montre d'un léger signe de tête un gringalet à cinq mètres de là, aussi insipide qu'inconnu dans mon répertoire. Mon dieu, le jour où je m'intéresse à ça, abattez-moi !
Ah ? Hmm oui oui je vois.
(Règle numéro 1 : ne jamais admettre que l'on n'a pas écouté l'autre)
Et bien il est venu me voir ce matin !
L'écriture de ma pauvre camarade devient si illisible que je me demande s'il y aurait véritablement une info digne de ce nom.
Et alors ?
Les yeux de Cindy se mettent à briller, sa main se cramponne à la mienne et je ne doute pas que l'apothéose va sortir de sa bouche.
Dis donc, moi qui la croyais inintéressante, il se pourrait que je me sois lourdement trompé. Aurait-elle fait le grand saut ? L'aura-t-il jetée dans un coin sombre pour lui livrer son amour avec violence ? La faire hurler et lui arracher des larmes d'extase comme aucune autre femme avant elle ?
J'attends, la voit ouvrir la bouche, souris d'avance.
-Il m'a fixement regardé, me confie tout bas mon amie, et puis il a ouvert la bouche, et m'a dit « salut Cindy »!
Je la regarde, la vois rouvrir la bouche...
Et soudain je tilte qu'elle a fini de parler.
…
-Heu... cool... c'est tout ?
-Mais non, chuchote férocement Cindy. Tu as raison, ce n'est que le début. Le plus beau c'est la façon dont il l'a dit. (Elle frémit) Sa bouche si sensuelle s'est ouverte avec un sourire. Et ses yeux, je ne te dis pas ses yeux! Ils étaient...
…
… oh, silence bienheureux. Bon je sais, je fais une mauvaise ami(e), mais là non, je ne peux supporter la narration des yeux de biche d'un garçon qui ne me fais rien (c'est pour dire !)
Et préfère me plonger dans une froide contemplation de ce qui se trouve sous mes yeux malgré moi.
Jensen, attends-moi, car promis, lorsque j'en aurais fini avec toi, plus personne ne sera en mal de ragots pour les dix prochaines années à venir !
…
Hmm à la réflexion, pourquoi attendre un jour ? Si je ne me lance pas, qui le fera ?
La sonnerie sonne, j'esquisse un sourire satisfait. C'est décidé, il n'y a plus de temps à perdre…
Prenez garde, le monstre arrive.
Secondé par ma Cindy (encore et toujours) je me précipite là où je sais pouvoir trouver la b***e détestée. Et… ils ne sont pas là ! Je cherche, je cherche encore mais peine perdue, Jensen s'est barré je ne sais où !
Cindy m'agrippe alors, comme on materne une enfant et me voilà entrainé sur un banc près d'ici.
Hein ? Mais pourquoi ?
La raison vient très vite, lorsque j'assiste aux prestations oh combien exécrables du désormais célèbre Vincent.
Cindy est en extase, moi au fond du gouffre et le terrain de foot qui nous fait face se met à résonner au bruit de tous ces halètements de jeunes mâles vigoureux.
Berk ! Heu… non pas berk en fait !
Je mate un beau brun à la beau du soleil, un autre au derrière à mordre dedans et soudain je saisis pourquoi Cindy m'a conduit en ce lieu enchanteur. La zone des beaux étalons bien sûr !
Youpi !
Mon dieu que cela fait du bien de se mater un gibier accessible. Ne plus penser à… chut, ne prononçons pas le nom de l'infâme…
Les corps s'échauffent (le mien je n'en parle même pas, mieux vaut ne plus bouger, sous peine de faire foirer toute l'expédition d'un morceau en trop) et la sueur vient se mêler au tout.
Ouh, je veux y aller, je veux jouer ! Laissez-moi leur montrer comment faire. Je leur enseignerai moi, l'art de se trémousser.
Du rythme que diable ! Et le ballon ! Un peu de contrôle mais merde, bougez-vous ! C'est quoi cette passe ?
-Heden !?
-Je reviens brutalement à la réalité, pour voir l'air atterré de Cindy tout près de moi.
-Mais qu'est-ce que tu fous ?
Trop tard, mon regard n'est plus là et je me précipite sur le terrain. Comme ça.
C'est dingue ?
M'en fous, ça n'a rien de bien dingue pour Lain…
Et il y a eu faute.
Il faut bien que quelqu'un se dévoue pour le leur dire, non ?
Louez ma bonté, puisque c'est ce que je fais donc.
« Hey b***e de blérots, vous voyez pas qu'il y a eu un blocage foireux ? Il shootait là, merde, et l'arbitre qu'est-ce qu'il fout ? Le lancer franc…
… non, je plaisante, je ne l'ai pas dit tel quel. Vous vous doutez bien que moi fille, donc moi polie. Et puis moi censé être coincé, donc bah moi qui le dis avec tact…
Vous voyez le genre…
Du style…
-Hého, bougez votre cul, y'a eu faute là ! Et le lancer franc !?
Nettement mieux n'est-ce pas ?
En plus, je l'ai dit d'une voix très douce, juste assez criarde pour que tous les joueurs se stoppent en plein action…
Le fameux arbitre, une grande masse de muscle bien sculptée comme il faut et au crâne rasé, version à-ne-pas-faire-chier marqué sur le front, s'approche, visiblement peu reconnaissant de mon dernier conseil… (Fort utile pourtant)
-Hey la miss, tu fous quoi là ? Tu vois pas que tu fais chier tout le monde ?
Je lui fais mon battement de cil spécial jeune vierge effarouchée.
-Ah bon, je pensais au contraire que j'étais en train de faire ton travail.
Je désigne rapidement la zone où l'un des joueurs a bloqué à tort un joueur en plein tir d'une façon merdique…
-T'as pas vu qu'il y a eu faute ? Tu foutais quoi au juste ? Tu te la tripotais ou quoi ?
La grande baraque montre les dents, je me fouttrais des baffes.
Et merde… pour le coup, j'ai un peu trop ouvert ma grande gueule…
Aux vues de tous ces joueurs à l'air patibulaire, je comprends aussi qu'une fille qui critique la ô combien majestueuse manière de jouer au foot d'un mec, ça ne passe pas vraiment…
Lorsque le colosse s'avance d'un pas menaçant, je reste cependant ancré sur mes pieds.
Si je suis sûr d'une chose, c'est que mon statut de pseudo-sans-quequette me protège de tout passage à tabac de la part de l'autre sexe. C'est ici un fait dont je suis certain à deux cent pour cent, pour l'avoir moi-même respecté, quelle que soit la s****e que j'avais en face, quelle que soit même l'envie qui me démangeait de refaire le portrait à toutes ces connes qui me les faisait claquer en cadence…
Alors lorsque je vois ce grand méchant loup me faire le regard du je-vais-te frapper-mon-enfant, je lui rirais bien au nez tiens… Repasse d'ici quelques années, histoire de te développer un peu la taille du slip et on en reparlera…
Le mec me lacère du regard, je ne bronche pas, consciente tout de même qu'il faut que je calme le jeu pour ne pas me trahir, mais trop orgueilleux pour baisser les yeux.
-Tu te prends pour qui au juste… ? murmure-t-il d'une voix à faire fuir quiconque. Tu veux mourir ou quoi ?
Pff, pauvre mec ;
-Je souhaite juste ne pas m'écorcher les yeux à vous regarder jouer comme des bœufs… (j'esquisse un sourire). Tu ne vas pas dire qu'il n'y avait pas faute ?
Je décide de prendre le parti de la conne en puissance.
-Si même moi je peux te le dire, conclus-je, alors que je me contente de ciné-foot le samedi soir, c'est qu'il doit bien y avoir un truc, non ?
L'homme continue de me dévisager, un autre nous interrompt dans notre parade prénuptiale.
-Hey, Mike, laisse tomber… on perd du temps là… on a qu'à le faire ce p****n de lancer franc…
Je brise le contact avec l'autre sauvage, histoire de zieuter le con qui a dit ça…
-p****n, marmonné-je, ça c'est typique de la mauvaise foi masculine…
Un rire éclate près de moi, je constate qu'il s'agit de mon arbitre à deux balles…
Hmm… dois-je me vexer ? Lui foutre mon poing dans la gueule ? Ou me sauver ?
Je n'ai guère la possibilité de me décider, parce que Cindy se jette sur moi, l'air livide.
-Oh la la Heden… je t'avais bien dit de ne pas abuser de l'énergisant contre le rhume…
Regard plein de respect (et de peur) au colosse.
-Il faut l'excuser, la pauvre n'est pas dans son état normal… elle…
Le colosse, ou plus familièrement « Mike » lève une main pour la stopper.
-Laisse tomber, ne casse pas mon trip… c'est bien la première fois qu'on me tient tête, je serai clément.
Ouh, le connard… pire que moi, tiens…
Petit sourire mi-méchant, mi-gentil pour ma personne…
-Tu as du cran pour une gonzesse…
J'ouvre la bouche, me prépare à lui éclater la tête pour cet air supérieur… sauf que je ne suis plus devant le con, et je me fais d'ores et déjà trainer à travers tout le bahut par une Cindy survoltée… bon bah salut la compagnie, ai-je envie de dire, donnez tout ce que vous avez pour gagner ce match !
…
Cindy me traine toujours, nous atteignons une pièce miteuse à l'écart de toute oreille indiscrète.
L'air fermé, la mine sombre, ma camarade de classe croise les bras.
-Quelle est le meilleur moyen pour une fille d'appâter un mec ? me lance-t-elle durement.
Hein ?
-Euh… Cindy ?
Cindy s'approche de moi d'un air pressant.
-Répond.
Ah… je saisis qu'il s'agit d'un test… alors, que répondrait ma sœur ?
Ça me semble évident…
-Eh bien, commencé-je en me tripotant une mèche de cheveux, il faut savoir se faire désirer… montrer qu'on est là, mais qu'il faudra lutter pour nous avoir… et je pense que le petit débardeur qui va bien doit bien aider…
-Tu n'es pas Heden.
Ah bon ? Comme ça ? Genre une réponse et pas de seconde chance ? Je préfère jouer à qui veut gagner des millions tiens, au moins j'avais le droit à « appeler un ami ».
-Heden, poursuit une Cindy au regard impénétrable, aurait dit « il faut avoir confiance en soi pour plaire aux autres… »
Effectivement, je ne peux lutter avec un raisonnement aussi débile… ma pauvre sœur, voilà pourquoi on en est là…
Je fixe Cindy un moment, me rends compte que j'ai vraiment merdé. J'aurai dû davantage me concentrer à apaiser les doutes de cette fille, peut-être aussi la voir comme autre chose qu'une demeurée…
Bon, comment réparer ça…
J'esquisse le petit sourire amusé, me prépare à lui faire mon discours version « voyons, sois pas bête, qui veux-tu que je sois d'autres ? », quand la phrase suivante me coupe l'herbe sous les pieds.
-Tu es Lain n'est-ce pas ? Le frère d'Heden ?
Wow… cette fille est vraiment trop forte… promis, la prochaine fois, je ne la prendrai plus pour une conne…