Dernier jour

5601 Words
Un mois plus tard -POV Jensen- En me réveillant ce matin, j'ai réalisé qu'il s'agissait peut-être de mon dernier jour aujourd'hui. Oui, j'en suis conscient, il faut être complètement barge pour sortir une phrase pareille avec un tel détachement. C'est pourtant exactement ce qui va se produire, je ne fais qu'énoncer la froide réalité à venir. Allongé sur mon lit, je prends le temps d'écouter le bruit régulier de mon souffle, je note la mélodie irrégulière de mon cœur, et cette impression tenace que je vais bientôt sombrer s'accentue encore. Il fallait s'y attendre après tout, ma maladie n'est pas de celles qui se résorbent avec le temps. Bien au contraire, mon état n'a fait qu'empirer. La maladie a gagné en puissance, et tandis que je dois me faire opérer cette après-midi, je suis tout sauf stabilisé. Alors la question à vingt euros : mon corps sera-t-il à la hauteur, m'écoutera-t-il au moins pour cette fois ? Tss, question bien conne en réalité, puisque ce corps n'a fait que me décevoir depuis le début… Pourquoi me surprendrait-il au dernier moment ? C'est la fin, tout est là pour me le prouver. Toujours allongé sur mon lit, yeux clos et membre détendus, je cherche donc la tristesse qui devrait m'envahir à l'idée de bientôt m'en aller, ce désespoir coutumier qui me donne si souvent envie de hurler et de détruire le monde entier. Rien. Curieux, je plisse le front, me concentre un peu plus fort, fouille en moi une trace de cette fidèle angoisse, de celle qui ne me lâche jamais, quelle que soit ma méthode pour l'oublier, quelle que fut la fille que je serre contre moi pour me libérer. Toujours rien. Alors j'en viens à guetter cette piteuse résignation de circonstance qui elle au moins doit être présente, laquelle me faisait relativiser et me lever le jour suivant. Non décidément, je ne trouve rien. Perplexe face à cette absence d'inquiétude concernant mon sort miteux, je laisse les sensations m'envahir un peu plus, et sens le corps de Lain tout près du mien. J'ouvre les yeux tandis que j'esquisse un sourire, puis je me presse un peu plus contre la créature avachie sur moi. Peut-être n'y a-t-il aucun désespoir à chercher finalement, songé-je face à cet être aux lèvres ouvertes comme un appel irrésistible. Peut-être même dois-je cet étonnant miracle à celui qui m'a écrasé toute la nuit, celui qui a décidé de rester dormir dans mon lit. Avec moi. Sa poitrine contre moi, je sens son cœur battre en total désaccord du mien, d'un rythme lent et soutenu qui semble vouloir me commander pour m'apaiser. Régulier et fiable, cette pulsation semble m'indiquer le rythme à suivre, la marche à adopter afin d'être son disciple. Mon sourire s'élargit, je songe que l'organe est comparable à son propriétaire, dominateur et emmerdeur à la fois. Sauf que mon cœur ne l'écoutera pas aujourd'hui, pour la simple et bonne raison qu'il ne m'écoute déjà pas moi. Serein sans raison, je me presse un peu plus contre Lain, et j'écoute le souffle du dormeur-ronfleur. L'ai-je déjà dit, mais Lain est tout contre moi. Bon, j'admets qu'il n'y a rien de bien exceptionnel dans ce phénomène. En un mois de temps, Lain est déjà resté dormir plus d'une dizaine de fois chez moi, de même que j'ai pu visiter la tanière mal-aérée qui lui sert de chambre au moins une fois ou deux. De la même manière, Lain m'a fait entrer dans son monde une petite poignée de fois, et j'ai déjà senti au moins quinze fois et demi son regard posé sur ma personne avec autre chose que de l'impassibilité foireusement travaillée. Mais que voulez-vous, il semblerait que je ne parvienne pas à dépasser le stade du vainqueur-béat-tout-puissant, où chaque indice de l'attachement de cette créature à ma personne me provoque un effet aussi excessif que dévirilisant. J'essaye pourtant, mais c'est dur. Donc oui, j'en suis conscient, inutile d'insister, ce n'est qu'une nuit. De même, Lain me sortira certainement la vacherie qui va bien en se réveillant, à moins que ce ne soit moi qui m'y colle pour garder la forme, puisque notre relation a besoin de cette flamme de mépris pour mieux s'élever. Reste cependant le fait que le mépris se fait rare dorénavant, et la douceur a pris le pas. Et lorsqu'on sait ce que signifie une nuit ensemble chez la peste blottie contre moi, il y a de quoi bomber le torse, et perdre tout contrôle. À cette pensée, mon cœur repart pour une nouvelle ronde incontrôlable, et le sent-il, ou est-ce moi qui me trahit en bougeant, mais j'entends Lain bougonner un romantique « arrête de faire chier… va te faire foutre connard ». Malgré la douleur qui me fait presser une main contre ma poitrine, j'étouffe un rire moqueur, et tandis que Lain se sert de mon bras comme d'une peluche articulée, je pose ma seconde main dans sa tignasse. Aujourd'hui est peut-être mon dernier jour, mais j'ai la meilleure des conquêtes à mes côtés. Ladite conquête bougonne encore dans son sommeil, je laisse mon regard glisser sur ses paupières plissés comiquement. L'un de ses cheveux s'est égaré sur ses lèvres humides durant la nuit, je l'ôte d'un doigt avant de me concentrer de nouveau sur ce visage aguicheur. Décidément, Lain a bien fait de ne jamais laisser quiconque rester près de lui durant ses inconsciences. Vu l'image que cette créature reflète là tout de suite, il ne serait jamais parvenu à s'affirmer auprès de ses proies s'il les avait gardées près de lui. Outre ses ronflements, les multiples pets occasionnels de rigueur et ses moues vulnérables, cette impression de tendresse qui se dégage de cet homme lui aurait de toute évidence cassé ses effets de séducteur inaccessible et méprisable. Pour être honnête, je suis d'ailleurs bien content que Lain soit si prude la nuit, parce que ça m'aurait fait chier de savoir qu'il se montre ainsi avec d'autres. Eh oui, je suis Jensen le winner, le seul qui possède le passe VIP, le seul à qui Lain ait choisi de tout montrer. … Bon, ainsi qu'à Vincent (lequel ne s'est pas gêné de me le faire remarquer… plusieurs fois…). J'ai cependant envie de penser que Vincent ne compte pas. Vincent est l'ami, moi je suis au-dessus. Largement. Et puis, comme Vincent me l'a si bien dit, au cas où je « crève », il sera le premier ravi à récupérer son bien. Lain remue un peu en grommelant une ou deux absurdités érotiques, j'ôte de nouveau la mèche qui semblait lui gratouiller le nez. Soit. Vincent aussi sait à quoi ressemble Lain sans artifice. Je l'accepte, car je sais que si le pire se produit, Lain aura quelqu'un vers qui se tourner. La douleur s'accentue un peu, je me crispe malgré moi. En réponse, Lain se pelote un peu plus, m'écrasant par là-même, et j'inspire profondément en regardant le plafond pour tenter d'apaiser la brulure lorsqu'il me griffe dans son sommeil. Ah oui, j'allais presque oublier d'en parler, mais Lain reste bien entendu atrocement v*****t lorsqu'il s'endort. Comme quoi certaines choses restent inchangées, de jour comme de nuit. J'accueille cependant favorablement ces rares moments où Lain consent à me faire souffrir, même inconsciemment, parce que ce n'est plus éveillé qu'il est le plus performant. C'est vrai, merde, comment quelqu'un d'aussi brutal que lui peut-il se retenir avec tant d'entêtement ? Nous savons tous deux qu'il ne pourra prendre son pied qu'avec du sang et de la haine, et pourtant il est le premier à refuser qu'on dévie de ce côté-là. Je ne dis pas que je ne peux pas faire sans, loin de là, mais ça me fait chier qu'il me rabaisse en tentant, sans en avoir l'air, de veiller sur mes défaillances. Sauf erreur, n'étais-je pas une bête capable d'assouvir tous ses vices les plus machiavéliquement pervers, avant qu'il ne découvre le poteau-rose ? En quoi savoir doit-il signifier que je ne suis plus capable de le faire hurler comme lui seul est assez siphonné pour l'apprécier ? Oui, je sais, je fais mon beau gosse capricieux, mais tandis qu'il lutte de toute évident comme un demeuré pour mettre le frein, j'aspire à de la violence, à ce qu'il me prouve que cette histoire ne change rien entre nous. Je veux du cul torride, du sexe qui part dans tous les sens, et tous les cris de romantisme douloureux qui vont avec. Comme pour approuver mes sages propos complètement immoraux, Lain grogne un peu plus, je sens qu'il se réveillera prochainement. Tant mieux, car aujourd'hui, il a intérêt à se bouger le cul. D'une, j'espère arriver à le faire craquer sexuellement (j'ai bon espoir de parvenir à mes fins démoniaques, parce que tant d'effort me l'a mis en manque), et de deux, il a intérêt à faire ce p****n de concours d'entrée qu'il fuit depuis trop longtemps. Je fronce les sourcils, contrôle mon souffle tandis que la douleur dans ma poitrine semble s'atténuer. C'est le moment ou jamais. J'ôte ma main des cheveux emmêlés de ce corps svelte, et tandis que je crispe les mâchoires version « je te domine mon enfant », je secoue durement Lain. Comme à chaque fois, la réaction se fait aussi délicieuse qu'hilarante, autant pour les yeux que les oreilles. Petit bond paniqué de la créature endormie, puis elle qui se redresse d'une traite, cheveux en pétard tandis qu'il tourne la tête en tout sens pour comprendre ce qui lui arrive. -Hein… que… quoi… oui, c'est moi j'avoue… non… heu… Je tente de rester impassible face à cet air perdu à le v****r sur place, mais rien n'y fait. Lorsque l'être réalise où il se trouve, il m'en fout une. -p****n Jensen, tu commences à faire chier. Ça t'éclate de me faire chier dans mon froc ? Je mime l'impassibilité la plus totale, toujours allongé à côté de lui. -C'est pas ma faute si tu te sens coupable, même en dormant… qu'est-ce que tu faisais encore comme connerie ? Lain ne me répond pas tout de suite, digne de mépris tandis qu'il lutte avec sa tignasse de jeune pucelle mal coiffée. -Mêle-toi de tes affaires, grommèle-t-il une fois s'être essuyé le filet de bave au coin de la bouche. Tu es trop jeune pour t'intéresser à ce genre de choses… Pff… petite peste. J'agrippe ce fauve en train de faire sa toilette, le coince sous l'un de mes bras tandis que l'autre le redécoiffe sauvagement. -Ahhhh, hurle Lain, arrête, je vais te castrer, abruti… -Castre-moi donc, murmuré vicieusement à son oreille, je n'attends que ça… Ma main s'aventure vers son slip, la proie cesse aussitôt tout geste de lutte. Presque déçu face à tant d'inaction, j'en profite néanmoins pour m'aventurer plus loin, et tandis que j'entends son souffle s'accélérer, je me saisis de la bête. Niark niark, qui est trop jeune maintenant pour répliquer ? Hmm, certainement pas lui. C'est ce que je réalise lorsque Lain se retourne brusquement, sa bête m'échappant des mains et qu'il se retourne pour me toiser de toute sa (petite) hauteur, lui à califourchon sur moi. Sauf qu'ici Lain ne semble pas furieux. Ahah, serais-je parvenu à l'exciter ? C'est ce que me disent ses yeux en tout cas. Brulant, vicieux, désireux. Je sens ses cuisses chaudes contre moi, réagis au quart de tour tandis qu'il glisse un peu le long de mon pyjama pour poser ses fesses sur mon membre. Ses mains s'appuient sur ma poitrine, celle-ci se soulève brusquement de désir. Je lève les yeux pour continuer de scruter Lain, celui-ci vient à moi, ses cheveux me chatouillant le visage tandis qu'il m'embrasse férocement. Voilà, c'est ce que j'aime tant chez lui. Cloué sur le lit par le poids de ce moustique, je me laisse faire, penche la tête vers lui pour ne rien louper. Aujourd'hui est mon dernier jour, et je veux le savourer comme il se doit. Lain presse un peu plus fort ses cuisses sur moi, et je le sens, je le touche, et j'en veux encore. Mes doigts écartent ses cheveux, se dirigent vers son cou, l'éloigne soudainement, pour que je puisse profiter de ces yeux fous qu'il m'adresse, avant que je ne le ramène une nouvelle fois contre moi. Mes lèvres sur son cou, puis sa clavicule. Mes doigts qui rencontrent les siens, qui se joignent. Sans m'en être aperçu, je me suis peu à peu redressé, presque assis tandis qu'il m'écrase, mais la douleur revient brutalement. Mes lèvres sur sa poitrine, je cache un grognement de douleur, le mords comme je le fais si bien. Ses gémissements rauques s'élèvent, cachent mes gémissements faibles, et mes doigts se serrent contre les siens, avec une violence qu'il est le seul à supporter, et désirer. Lain me repousse sur le lit, me dévore de son regard cannibale. Qu'il est beau, et il est à moi. Je m'abandonne donc dans ce regard brillant où toute trace de sommeil a disparu, moi l'ogre qui en veut tout autant. Je sens un nouvel assaut de douleur poindre, de plus en plus fréquent ces temps-ci, je l'amène contre moi en une invitation de se repaitre de ma personne. Lain ne se fait pas prier, me mordille l'épaule, ses cuisses plus chaudes que jamais, et tandis que l'une de ses mains forme un poing sur mon torse, l'autre se dirige vers son bassin pour ôter nos barrières de tissus. Je suis prêt, je le veux, qu'il se mette sur moi, que je me mette en lui et que… La douleur se fait plus forte que prévu, et cette danse endiablée se fait soudain incontrôlable dans ma poitrine. Mon grognement viril se fait malgré moi plaintif, et je ferme violemment les yeux, alors même que je sens pourtant l'intérieur de Lain contre mon membre. Une fraction de seconde plus tard, la chaleur bienfaitrice s'en va pourtant, et le poing de Lain devient caresse sur mon visage. -Jensen ? S'inquiète-il au-dessus de moi, ça va ? Je rouvre les yeux, pour plonger mon regard dans les yeux verts de Lain. Je me sens bruler par ce regard, je me sens dépiauté, sondé. Sauf que la furie a quitté les traits de la créature, et seul un mélange de remord et d'inquiétude me parvient. Et merde. Je tente de lui dire que tout va bien, qu'il peut continuer. Sauf qu'une douleur tout aussi violente que la première me coupe toute réplique, et je gémis tout en pressant un poing sur mon cœur. Je sens mon souffle peiner, mes membres frissonner, j'ai du mal à respirer. -p****n, haleté-je,… fais chier… Lain fait mine de se redresser, de ma main libre je le retiens. -Attends, peiné-je à grogner. …Attends, ça va passer. Juste… attends… J'aimerais fermer les yeux pour lutter, mais j'ai peur de laisser Lain sans la pression de mon regard. J'ai peur de voir sa déception en rouvrant les yeux, de voir des regrets d'avoir céder à mes caprices. Tout ce que je vois cependant, c'est son inquiétude, avant qu'il n'hoche la tête, une petite moue désapprobatrice sur le facies. -Jensen, si tu vas mal, ça sert à rien de faire genre… Je tente de réguler mon souffle, seul moyen d'arriver à calmer le cœur. -Je fais pas genre, grincé-je. Alors t'arrête de faire chier, et tu restes où tu es… -Je suis en train de t'écraser… Je le foudroie du regard, il ne répond rien. Mais son regard vert se plisse, et il sourit en secouant la tête. Presque tendrement. -Abruti, lâche-t-il. Et il s'allonge sur moi, sa main sur mon poing fiché à la poitrine. -Je ne bougerai pas, fait-il doucement en parlant à la main qu'il recouvre. Alors calme-moi tout ça, qu'on puisse aller bouffer… hein ? Je ferme les yeux, approuve faiblement. Décidemment, ça ne fait que s'empirer. J'arrivais à tenir auparavant, même au plus fort. Fais chier. Alors, le membre toujours prêt, celui de Lain également, nous nous contentons de rester l'un contre l'autre, tous deux à l'écoute de mon cœur fou, sa main chaude posée sur la mienne en un soutien silencieux. Aujourd'hui est sans doute mon dernier jour, mais je sais que je ne suis pas seul. J'ai trouvé la bonne personne, celle qui accepte beaucoup et franchement, reçois bien peu. -oOo- -Lain, tu veux une autre gaufre ? Acquiescement frénétique chez le goinfre, moi qui me force à ne pas me moquer. Ma mère lui sert sa cinquième gaufre consécutive, je me contente d'avaler mes pilules multicolores. -Puchtain, Mélinda, che chai pach chque chtu chmèt danch chtes gauffch, maich ché chouissich ! Mélinda plisse un sourcil, un sourire poli qui en dit long… « Décodeur, please ?»… -Il demande ce que tu mets dans tes gaufres, maman, traduisis-je avant d'avaler mon verre d'eau, il dit que c'est jouissif ! -Oh… Eh oui, je suis devenu un expert lorsqu'il s'agit de comprendre ce pervers… il faut dire que Lain a tendance à aimer parler la bouche pleine… tout le temps, en toute occasion (si vous voyez ce que je veux dire…) Ma mère lui explique, Lain écoute en bonne ménagère passionnée de poêle à gaufre anti-adhésive et autres merveilles. Devant tant d'intérêt, ma mère s'enflamme, et elle commence à lui compter dans le détail toute l'immensité de sa cuisine… En gros, guère plus qu'un ouvre-boite, un ciseau, et un micro-onde dernier cri. Moi, mes pilules et mon verre d'eau, observons donc d'un air amusé ces deux zigotos déblatérer, quoique je sens plus chez Lain une forme de politesse extraterrestre, qu'un véritable et sincère intérêt. Et le plus dingue, c'est qu'il le fait bien le bougre. On pourrait presque croire qu'il est politiquement correct lorsqu'il le souhaite. Bon, d'un autre côté, vu que ma mère l'entends vanter ses exploits sexuels avec un intérêt similaire toute la journée, on va dire que ceci compense cela. Pour faire simple, dès lors que Lain a compris l'excentrique qu'est ma mère, il s'est décidé à l'adopter, d'en faire sa complice, puisqu'il s'est avéré que ma mère avait un pouvoir similaire au sien sur ma personne. Oui oui, tragique, mais j'ai parfois l'impression que le pouvoir faisant la force, ces deux monstres ont décidé de faire de mes derniers instants un véritable enfer. Et vas-y que Jensen doit baisser la tête, et vas-y que Jensen doit prendre ses saloperies médicinales sans se plaindre. Et vas-y que je dois me faire opérer, et gare à moi si je fais l'erreur de protester lorsque ces deux zouaves sont réunis. Power ranger activé, et je vous promets qu'à la fin de la discussion, on trouve des morceaux de pauvre Jensen écrabouillé un peu partout dans la pièce. Non, vraiment un enfer. Je suis malade, je devrais pourtant avoir mon mot à dire… La seule raison pour laquelle je les laisse pactiser ainsi contre ma vénérable personne, c'est parce que j'ai très vite compris que Lain n'aimait pas parler avec moi de mon problème cardiaque, qu'il préfère me cacher ses véritables pensées au profit de ma mère. Mouais, on eut pu croire que je serais le mieux placé pour parler de mon propre cas, mais ce débile profond refuse tout net d'aborder le sujet sensible, sans doute pour éviter de me montrer que ça l'affecte. Et qu'il a peur. Alors je laisse ma mère s'en charger, et faire le sale boulot. Je la laisse lui expliquer pour mon père décédé, pour mon trouble, ce qu'il faut faire ou ne pas faire (leçon qu'il prend un peu trop au sérieux) et ces procédures ennuyeuses sur l'hôpital qui gère mon cas. Pourquoi ça avait buggé lorsqu'on m'avait transféré à un hôpital non habilité la dernière fois, et les merveilleuses et soporifiques subtilités d'un pacemaker. Bonne nouvelle, ma mère est d'ailleurs parvenue à lui faire accepter qu'il ne s'agissait pas d'un « pisse-machin-truc ». Mauvaise nouvelle, Lain a préféré opté pour « pisse-machin-chose ». Y'a encore du boulot, c'est moi qui vous le dis. Je les laisse parler encore, prend mon téléphone pour envoyer un texto. '' Tu viendras ?''. J'envoie. J'écoute encore un peu leur discussion qui part en vrille (il est désormais question de boutiques pour acquérir de nobles outils dédiés au kamasutra) et finit d'engloutir la pile de pilules posée devant moi. -Tu achttends quelque choche ? lâche Lain en commençant sa huitième gaufre. Je secoue la main, agacé, concentré sur l'écran de mon téléphone. -Occupe-toi de tes affaires, pervers. -Pff, connard, va. (Il se tourne vers ma mère) Tu ne trouves pas Mélinda ? Ton fils est un connard fini quand on y regarde bien. -Hmm, fait sérieusement ma mère en penchant la tête, peut-être. Je suis mal placé pour juger, je le vois tous les jours. -Maman, m'offusqué-je en relevant les yeux. T'es censé me défendre là ! Celle-ci fait la moue, avant de soupirer, en se tournant version « qu'est-ce qu'il ne faut pas faire » vers son gendre. -Non, Jensen n'est pas un connard fini, bougonne-t-elle. Pas totalement. (Elle me regarde) Satisfait ? -Très. Je regarde une dernière fois mon téléphone, déçu de ne pas recevoir de réponse. Il abuse. Il pourrait au moins faire un effort. Je me lève, et ôte la gaufre de la bouche de Lain. -Bon allez Lain, on y va, on va être à la bourre. -Me les casse pas, j'ai encore faim… Il tente de prendre une nouvelle gaufre, je le saisis par le col pour le mettre de force sur ses pieds. -Joue pas à ça avec moi, grincé-je en guise d'avertissement, on sait tous les deux que tu vas aller à ce p****n de concours. Ça sert à rien de te rendre malade. Pour les avoir goûté pendant des années, elles sont immangeables ces gaufres. (Petit coup d'œil à ma mère) sans vouloir te vexer maman. T'es vraiment nulle niveau cuisine. Lain fait son offusqué, il lutte encore un peu, décide d'utiliser la méthode de guerre ultime. La technique « spéciale sangsue », version parasite intégrale. Je me fais entourer la taille, et j'ai beau tenter de m'en défaire, il refuse de me lâcher. -Lain, m'énervé-je, tu fais chier, tu vas être à la bourre… fais pas ton gosse… -M'en fous, j'irai pas ! Son corps contre le mien, j'essaye de ne pas lui faire mal, tente de le faire lâcher prise en lui agrippant les aisselles. Il décide de se laisser tomber par terre, et ça devient du grand n'importe quoi. Pire qu'un môme. Alors que notre guerre est sur le point de devenir sans merci, un rire vient briser le charme notre parade animale. Deux têtes se tournent vers ma mère, laquelle semble s'amuser comme une folle. -Vous êtes trop choux tous les deux, rit-elle en se levant de sa chaise. (Elle secoue la tête.) Non, c'est définitif, vous n'êtes pas des connards finis. Ni l'un ni l'autre. Perturbés, nous nous regardons sans comprendre. Ma mère nous achève d'une moue pensive. -En fait, conclut-elle, il n'y a pas de connard fini dans cette histoire. Vous êtes juste deux mecs qui jouent les durs, mais moi je sais ce qu'il en est : vous ne cherchez qu'un peu d'affection dans ce monde de brutes. -Ahhhhhhh….. Ni une ni deux, Lain se lève d'un bond, et je le vois bondir vers la porte d'entrée. -Viens Jensen, fait-il visiblement horrifié, on va être à la bourre. Quoique ça me fasse chier de l'admettre, ma mère est douée. Vraiment douée. Je lui adresse un sourire qu'elle me renvoie, complice, et je me sens mieux. Ma mère reste ma mère, et dans cette lutte qui m'oppose à celui que j'aime, ma mère a choisi son camp. Et c'est le mien. Je ne sais pas exprimer ce que je ressens, mais ma mère comprend. Je t'aime maman. Merci de m'avoir laissé vivre à ma façon, et d'être toujours présente. Et de si bien manipuler Lain. Celle-ci sourit un peu plus, les mains pleines de gaufre. -Allez, dégage sale gosse. Lain doit être en train de tout détruire dans la voiture. Vraiment douée cette mère. Mon téléphone vibre, il s'agit de la réponse de Mike à mon texto. '' Non sorry, pas le temps. Peut-être un autre jour.'' Je soupire. Si tu savais Mike, il n'y aura sans doute pas d'autre jour. Je range le téléphone dans ma poche, songe que je n'aurais donc jamais l'occasion de voir Mike se remettre de ma relation avec Lain. Pourtant je ne lui en veux pas. Il n'a appris l'histoire qu'une semaine plus tôt, et je comprendrais qu'il lui en faille une de plus pour digérer ma soudaine homosexualité. Tant pis, une fois déposé Lain, j'irai donc seul à l'hosto pour l'opération. -oOo- Comme prévu, Lain a bougonné durant tout le trajet. Il s'est plaint de moi qui le force alors qu'il ne veut pas, il s'est lamenté avec talent du monde entier qui l'empêche d'agir à son bon plaisir, avant de finalement s'offusquer de mon manque d'ouverture à ses jérémiades pourtant très convaincantes. Il m'a ensuite fait toute la panoplie des grands gestes d'humeur outrés, suivi de lui qui me fait son beau gosse meurtri, mais rien n'y a fait, je ne craquerai pas face à cette évidente manipulation de ma personne. Aujourd'hui est le dernier jour, il ira donc. « Mais, aujourd'hui c'est… » « On s'en fout Lain. C'est pas une excuse, je t'interdis de faire n'importe quoi de ta vie en te servant de moi comme excuse à la con » C'est vrai merde, avec tous les efforts qu'il a fourni, avoir repoussé jusqu'au dernier moment ce concours me rend dingue, d'autant qu'il est évident que cette école a déjà largement patienté concernant Lain. Parfois, j'ai presque l'impression que cet abruti se fout de son avenir… Bon, moi aussi, mais c'est parce que jusqu'à preuve du contraire, moi je n'ai plus vraiment d'avenir. Nos situations ne sont en rien comparables. Mister Lain s'était tu, vaincu, et aux grands cris de guerrier surpuissant, il avait préféré le silence de martyr éploré. Gamin va. Alors tandis que je passe les vitesses, que je déambule au gré des rues, je lui jette malgré tout quelques coups d'œil amusés, et je me diverti de son air boudeur et insouciant. Ce mec est vraiment le pire, et c'est pour ça qu'il est le meilleur à mes yeux. Il ne l'admettra jamais, mais il est resté, et il a enduré bien plus que je ne l'aurais cru. Il boude, mais moi j'adore. Il m'en fait baver, je m'en délecte. Parce que je sais qu'il aurait tout aussi bien pu ne pas rester près de moi. D'ailleurs, il aurait dû. D'après les médecins en effet, avoir gardé Lain près de moi était une erreur. Je suis censé éviter tout effort, toute émotion plus vive qu'une autre. En gros, aux vues de mon état, j'étais supposé me murer dans une bulle de paix et de solitude durant ce mois. Toujours selon ces charcutiers du dimanche, je ne dois pas oublier ce qui est arrivé à mon père, et tenter de ne pas suivre la même voie. Sauf que je n'ai pas envie d'écouter. J'ai enfin rencontré la personne qui apaise mon vide intérieur, qui me fait ressentir, alors qu'importe que ressentir soit néfaste pour moi, car j'y ai droit. Pour compenser, je vais les laisser m'ouvrir, et quoique le taux d'échec soit élevé pour notre famille qui rejette le pacemaker, je suis sur le point de le faire. Alors qu'on cesse de me faire chier à tout bout de champs… Je passe une nouvelle vitesse, frôle la main de Lain tandis que nous atteignons l'école en question. Bâtisse d'époque qui nous toise, je trouve que cette école est digne de mon Lain. Hautaine, orgueilleuse, attirante. Et bien entendu très prestigieuse et ultra chère. Tout ce qu'adore Lain. Je gare la voiture dès que je trouve de la place, Lain ne fait pas mine de se calmer. J'espère juste qu'il ne va pas faire exprès de se planter, car j'ai besoin de savoir qu'il aura une vie même sans moi. Lorsque nous passons les portes de l'immense bâtisse, l'ambiance me donne envie. Quoiqu'il y ait moins de monde en ce mois d'août, quelques étudiants vont et viennent malgré tout, lesquels respirent la confiance et l'arrogance des hautes études. Ce sera parfait pour Lain. Tandis que je traine mon boulet par la manche, plusieurs tournent la tête vers nous. -Jensen, lâche-moi, bougonne encore Lain. Tu vois pas que tu m'affiches ? J'ai l'air de quoi, là ? -D'un sale gosse capricieux qui fait chier son monde. -Hmm, ok, mais un sale gosse capricieux magnifique alors. Je lui jette un coup d'œil exaspéré, mais songe qu'en effet, les gens pourraient le voir ainsi. Je fronce malgré moi les sourcils à cette idée, et pour le principe, j'affermis ma prise sur sa manche. Je regarde à nouveau cette foule d'étudiants, bombe le torse avant de les jauger de plus près. Snif, tous sont plutôt bien foutus. Ce n'est pas une école, c'est le paradis des pêcheurs ici ! Je vois passer une blonde magnifique, déglutis. Oh oui, le paradis des pêcheurs, comme je les aime moi-même. Je coule un regard en biais à mon grognon-couillon, plisse les lèvres en le trainant à l'intérieurs des locaux. Lain ne résistera jamais, c'est évident. Ce sentiment devient certitude lorsque passe devant nous une beauté slave à en tomber par terre. Sublimement proportionnée, le teint halé et parfait, je reste ahuri lorsque cette proie de rêve nous décoche à moi et Lain un petit sourire aguicheur. Miam, un bon coup en perspective. J'y songe. Et si… ? Je secoue brusquement la tête. Non, non non. Fais-toi une raison Jensen, tu n'es plus libre. On reste sage. J'ai eu ma dose de petits culs magnifiques, il est temps de se ranger. Apaisé par ces sages pensées, je tourne la tête vers Lain, pour voir qu'il continue de saliver sur la vision brune. Je lui fous une taloche. -Hey, gémit-il en grimaçant, stop, pas en public, ça fait mal ! Je l'amène vers moi, et passe ma main autour de sa taille avec un regard d'avertissement vers la vision brune, laquelle s'enfuit d'un air dépité. -Fais-toi une raison Lain, grincé-je, tu n'es plus libre. -Mais,… Je le serre plus fort, et tandis que les gens s'écartent sur notre passage, j'assume à fond mon air de mafieuso intouchable. Cet homme est à moi, n'y songez même pas. -Lain, tu la ferme. Si tu veux un bout de steak, tu attends d'être à la maison, je te donnerai double dose. Ici tu bosses, rien de plus. Petit Lain repart pour marmonner des propos sataniques bien peu convenables en ce lieu d'élévation de l'esprit, mais je ne lui laisse pas le choix. Il y a des limites à ce qu'un homme peut endurer, et si demain je suis encore là pour faire valoir mes droits, lui n'en aura plus aucun. Je suis un connard castrateur ? Un enfoiré possessif ? Soit, j'assume volontiers. Et puis ce n'est pas comme si Lain ne le savait pas déjà. Une fois face à la salle d'examen, Lain ouvre de nouveau la bouche. Je ne le laisse pas faire. -Non Lain, tu vas faire ce p****n d'exam. La créature referme la bouche, version « pas content », avant d'essayer de la rouvrir. -Non Lain, n'insiste pas, tu vas faire cet exam, et tu vas faire en sorte de le réussir, sinon ça va barder. J'hausse un sourcil menaçant face à sa nouvelle tentative. -Et non, tu ne vas pas draguer les autres candidats, et oui tu vas réussir, alors arrête de tenter de fuir… (Je secoue la tête, conscient depuis le début de ce qu'il tente réellement de dire) et non tu ne peux pas m'accompagner, tu sais bien que seule la famille est acceptée. Lain me dévisage, avant de baisser les yeux. -Je sais, marmonne-t-il, mais je n'ai pas envie de te laisser te faire charcuter seul. Il relève les yeux, plein d'un défi ridicule. -Rien à foutre des vieilles morues de l'accueil, je viendrai te rejoindre juste après. Je souris, car je le connais. Il y arrivera, j'en suis certain. -Alors à tout à l'heure, fis-je doucement. Rends-moi fier, et sois le meilleur. Lain ne répond rien, mais je le vois lutter pour me cacher cette inquiétude qui ne lui va pas du tout. Trop de tension pour un être si égocentrique, je risque de l'abimer avec mes conneries. Mais ce sera bientôt fini, et je ne l'embêterai plus. Conscient des regards alentour, je me contente de l'embrasser rapidement, puis m'en vais sans me retourner. Je refuse de lui imposer tout le nian-nian des dernières heures, ce toin-toin dégoulinant de tragédie entre deux personnes qui ne se verront bientôt plus. Je veux qu'il puisse rester le Lain conquérant, celui que rien n'atteint, que tout attire. Jusqu'à la fin. Je veux qu'il reste le Lain des débuts, celui qui m'a coincé dans les toilettes, celui qui m'en a fait baver comme lui seul aura su le faire. Je regarde ma montre, il est dix heures. L'examen de Lain est en train de débuter, les miens préopératoire commencent dans une demi-heure. L'intervention est pour quinze heures, inutile de dire que ça me fait déjà chier.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD