Chapitre 3

1604 Words
Chapitre 3 L’inspecteur Le Meunier s’en vint prendre la place du commissaire. Au passage il tendit la main en souriant à Mary qui la serra. – Bienvenue au village! François Le Meunier, dit Fanchic, était un petit quadragénaire rondouillard d’un abord fort sympathique. Mary le regardait, perplexe et, devant son air intrigué, il se mit à rire. – Ça vous la coupe hein, un accueil pareil! Mary dut convenir qu’en effet, comme disait l’inspecteur François Le Meunier, ça la lui coupait, en effet. Elle jeta un regard vers la porte pour s’assurer qu’elle était bien fermée et dit à mi-voix, en se penchant vers le bureau : – Ecoutez, Le Meunier, je n’aime pas tirer des conclusions prématurées ni dire du mal de mes supérieurs, mais votre commissaire, il n’est pas un peu… bizarre? – Mais non, dit Le Meunier avec rondeur, c’est le meilleur type de la terre! – Je n’en doute pas, mais… – Laissez, il est un peu contrarié. Pensez donc, ça fait des mois qu’il prépare son costume pour le Mardi-gras, et le voilà avec quatre morts sur les bras! Mary mit son front dans sa main et ferma les yeux. Ça y était, Le Meunier remettait ça avec le Mardi-gras. Sûr, il y avait quelque chose qui lui échappait. – Je peux vous dire, poursuivit l’inspecteur, que ce brave Jean-Louis a été drôlement soulagé quand Quimper lui a annoncé votre venue. Ça aussi c’était nouveau. D’ordinaire, les patrons auxquels on adressait Mary avaient plutôt tendance à l’accueillir fraîchement, quand ce n’était pas avec une hostilité déclarée. Et puis, cette façon qu’avaient ces hommes de s’appeler par leur prénom, de se tutoyer. C’était fréquent entre inspecteurs que l’âge et la fonction rapprochaient, mais entendre un inspecteur relativement jeune entrer sans frapper dans le bureau d’un commissaire au bord de la retraite en l’appelant Jean-Louis, ça la surprenait tout de même un peu. – Inspecteur Le Meunier, dit Mary, je voudrais que vous m’éclairiez sur ces quatre morts, mais d’abord, qu’est-ce que c’est que cette histoire de Mardi-gras? – D’abord, dit Le Meunier, ce n’est pas une histoire, c’est une fête. Que dis-je c’est LA fête. A partir de demain et pendant quatre jours, la ville va être en folie. Pendant les Gras tout le monde se déguise. – Vous voulez dire que le commissaire aussi… – Surtout le commissaire! Pour rien au monde il ne manquerait les Gras, c’est un vrai douarneniste! – Et vous? Le Meunier eut une moue : – Moi non. Et il ajouta comme en s’excusant : – Je suis de Tréboul. – C’est où ça Tréboul? Il eut un geste vague de la main : – De l’autre côté de l’eau. Elle fronça les sourcils. Derrière le bureau du commissaire il y avait un plan de la ville. L’inspecteur Le Meunier se retourna sur son siège pivotant et, armé d’une règle, montra la carte. – Là, c’est Tréboul. – Mais, dit Mary, c’est un quartier de Douarnenez! – C’est le Maroc! dit Le Meunier en refaisant face à Mary. – Le quoi? demanda-t-elle de plus en plus éberluée. – Le Maroc. C’est ainsi que les vrais douarnenistes appellent Tréboul. Il sourit : – On n’est pas douarneniste quand on est né au Maroc! Mary ne comprenait pas bien. Enfin, elle dit : – Et c’est parce que vous êtes né à Tréboul que vous renoncez aux réjouissances? – Non. Mais il faut bien que quelqu’un reste garder la boutique! Et puis, franchement, me déguiser c’est pas mon truc. – Donc pendant quatre jours… – Et quatre nuits, compléta Le Meunier, ça va être la fête totale. – Et le commissaire? – Ne comptez surtout pas le voir! – Bon, dit-elle après un silence, si vous me parliez un peu de ces quatre cadavres? – Ouais, dit Le Meunier en se grattant sous l’oreille. Il paraissait embarrassé et Mary dut l’encourager : – Commencez donc par le commencement! – Ouais, dit encore Le Meunier en la regardant de biais, comme s’il se méfiait. Voilà, mardi matin, donc hier, madame Bernadette Perchec demeurant rue Obscure toque à la porte de ses locataires, comme elle le fait tous les matins, pour leur demander s’ils veulent du pain… Il y eut un silence comme s’il cherchait ses mots, et il reprit lentement : – Madame Perchec est une vieille femme qui habite une vieille maison dans une vieille rue qui descend vers le vieux port. Mary se cala sur sa chaise : – Tout est vieux dans votre histoire, dit-elle. – Plus que vous ne le croyez… Madame Perchec prend des locataires plus pour avoir de la compagnie que pour agrémenter sa pension qui est d’ailleurs confortable. Feu son mari était maître principal… – Ah… Et ça gagne gros un maître principal? Le Meunier eut un bref sourire : – Vu ce que dépense madame Perchec, oui. Elle ne doit pas bouffer le quart de sa demi-pension! – Radin? – Même pas. Des besoins réduits à l’extrême. Des cousines de la campagne qui lui apportent des légumes, des pêcheurs qui la fournissent en poisson et une sobriété de chameau… – Donc elle doit avoir un magot. – Probablement… Mais là n’est pas la question. Madame Perchec n’est pas la victime dans cette affaire. Les victimes ont pour nom monsieur et madame Lobek, monsieur et madame Le Marc. Il ouvrit un dossier et en sortit une fiche. – Winceslas Lobek, né en 1919 à Poznan. – Un Polonais. – Naturalisé Français en 39, a fait toute la guerre dans l’armée française. Puis a travaillé à la régie Renault comme fraiseur-outilleur jusqu’à sa retraite. Époux de Antonine Baron, née à Ploubezre en 1917. – Et ils habitent? Il corrigea : – Ils habitaient à Ploubezre… Il consulta sa fiche et précisa : – Rue des Fontaines. Il n’y a pas de numéro. – Ça en fait deux, dit Mary, et les autres? – J’y viens. Francis Le Marc, né à Lesconil, Finistère, en 1913, époux de Paulette Chausson, née à Saint-Pol-de-Léon en 1915. – Dites donc, c’était pas des perdreaux de l’année! – Pardon? dit Le Meunier en fronçant les sourcils. – Je veux dire qu’ils n’étaient pas de première jeunesse! L’inspecteur émit un rire bref, qui aurait pu passer pour un éternuement : – En effet. Puis il regarda Mary : – Voyez, tout est vieux dans cette histoire! – Et que faisaient ces braves gens à quatre dans la même pièce? – Ils dormaient. – En effet. D’un sommeil éternel. Mais pourquoi étaient-ils dans la même chambre? – Par mesure d’économie. – Ah… Devant l’air étonné de Mary, Le Meunier précisa : – Hé, une chambre coûte moins cher que deux… – Soit… Mais pourquoi étaient-ils à Douarnenez? – La religion, ma chère, dit Le Meunier en se croisant les doigts. – Ah… des intégristes? demanda Mary. – Non, des protestants, tout simplement. Il y a dans notre ville un temple protestant et c’est une religion qui n’est pas courante en Bretagne. – Terre éminemment catholique comme chacun le sait, compléta Mary. – Ouais, dit Le Meunier, encore que… – Encore que quoi? – Encore que la religion de nos bons douarne-nistes soit un peu plus complexe qu’elle peut l’être ailleurs. Il regarda Mary : – Ici, voyez-vous, on est plutôt catho-coco. Elle soupira : – On dirait que rien n’est simple chez vous! – Comme vous dites. Et quand je dis catho, j’entends catho intégriste, tendance monseigneur Lefèvre en plus dur… Et quand je parle de coco, c’est de la période stalinienne… Mary éclata de rire : – Le mélange des genres doit être plaisant! – Plus encore que vous croyez, dit Le Meunier, car tout ceci est teinté de paganisme, vous allez vous en apercevoir au cours des jours à venir. – Ah, ce fameux Mardi-gras! – Voilà! – Eh bien dites donc! fit-elle admirative, en plus on y trouve des polaks protestants? – Un polak, précisa Le Meunier. Aussi bon citoyen que bien des Français de souche. Lobek aurait confié à madame Perchec que ses parents s’étaient exilés parce que justement ils étaient protestants et que cette façon d’adorer Dieu n’était pas en odeur de sainteté - si j’ose dire - sur les bords de la Vistule. – Ils viennent donc sur les bords de la Seine où l’on est plus libéral… – C’est cela, et, le temps de la retraite venu, ils se retirent dans le pays de madame, Ploubezre. – Ils y possèdent une maison? – Non, ils sont simplement locataires. – Et à Ploubezre il n’y a pas de temple protestant, ce qui explique qu’ils viennent faire leurs dévotions à Douarnenez… – Voilà. – Et les autres? – Les Le Marc? – Ouais. Vous m’avez dit qu’ils étaient originaires de Lesconil. – Le mari. – Si je ne me trompe, Lesconil est un petit port de pêche du pays bigouden. – Vous ne vous trompez pas. – Il y a des protestants au pays bigouden? – Pas des masses, mais il y en a. Lesconil était même, au début du siècle une colonie protestante en plein pays catholique. – Vous m’apprenez quelque chose. Et sait-on pourquoi? – Paraîtrait qu’ils auraient eu, à l’époque, un pasteur particulièrement performant dans le coin. – C’est tout? – En ce qui me concerne, oui. Je ne suis pas chargé d’une enquête sur les religions… – C’est vrai, et pourtant, vous paraissez avoir des compétences pour la faire. Donc monsieur et madame Lobek louent une chambre chez l’habitant pour venir assister aux cérémonies de leur culte. – C’est cela. Au temple ils font la connaissance de Francis Le Marc et de sa femme et ils se lient d’amitié avec eux. Les Le Marc qui ont toute leur vie été domestiques chez des grands bourgeois n’ont qu’une retraite de misère. Leur hébergement pose un problème financier insoluble. Alors les Lobek leur proposent de partager leur chambre. – Et cette cohabitation durait? – Depuis une semaine. – Sans problème? – Aux dires de madame Perchec, sans aucun problème. L’inspecteur Le Meunier venait d’allumer une pipe courbe dont il tenait le fourneau dans sa paume. Il en aspira voluptueusement la fumée en se renversant dans son fauteuil et la souffla vers le plafond. Mary se leva. – Bien, dit-elle, je vais y aller. – Où ça? demanda Le Meunier en toussant. – Chez cette bonne madame Perchec. Elle consulta le carnet où elle avait pris des notes. – Rue Obscure. Ça se trouve où? – En descendant vers le port. Voulez-vous que je vous fasse conduire? – Non, merci. Pas la peine de mettre le quartier en émoi avec une voiture de police. Ils ont dû en voir assez hier. – Vous venez de Quimper? demanda Le Meunier. – Oui. Mais je suis arrivée hier soir et je suis descendue à l’hôtel du Port. Bien qu’on ne soit qu’à une vingtaine de kilomètres de mon domicile, quand j’ai à enquêter, je préfère être sur place. – Vous auriez dû m’en parler, dit l’inspecteur, je vous aurais trouvé un hôtel plus… – Plus quoi? – Plus neuf. Enfin, dit-il avec embarras, l’Hôtel du Port, ce n’est pas un trois étoiles. – Il est tout à fait comme j’aime, dit Mary. – Dans ce cas… – Je vais voir cette bonne dame Perchec, dit-elle encore, et puis je reviens. Peut-être aurez-vous eu les rapports d’autopsie?
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