Chapitre 2
Le commissaire Colin devait approcher de la retraite. C’était un gros bonhomme, au visage fatigué, qui leva sur Mary ses paupières lourdes quand elle fut introduite dans son bureau.
Il resta assis à son entrée mais lui montra une chaise d’un signe de tête, la regarda s’installer et dit enfin d’une voix rocailleuse :
– Inspecteur Lester… J’ai entendu parler de vous, ma fille!
La familiarité du propos surprit Mary, ce que ne manqua pas de remarquer le commissaire Colin qui sourit :
– Ça t’étonne que je t’appelle ma fille? demanda-t-il.
Se faire appeler « ma fille » par un commissaire dès le premier contact n’était pas courant, se faire tutoyer dès la seconde phrase non plus. Elle ne sut que répondre, alors le commissaire Colin poursuivit :
– Des filles, j’en ai six. Tu as quel âge?
– Vingt-six ans, monsieur le commissaire.
– Ma fille aînée en a trente, et la dernière dix-neuf. Alors, tu vois…
Mary ne voyait pas en quoi cette paternité autorisait une telle familiarité, mais l’accent du bonhomme la mettait en joie : c’était ce même accent qu’avaient Ninette la patronne de l’hôtel et la vieille dame quand elle évoquait la maison de son enfance.
– Vous êtes douarneniste, monsieur le commissaire.
Le commissaire sourit de nouveau :
– Ça se voit tant que ça?
Elle sourit à son tour :
– Ça s’entend surtout!
– Ah…
Il y eut un silence pendant lequel ils se regardèrent puis Colin dit :
– Comme ça on t’a envoyée ici pour les quatre pauvres vieux qui sont morts…
Il sortit de la poche de son veston avachi un paquet de Boyards maïs et une boîte d’allumettes format ménage.
– Je ne t’en offre pas, s’excusa-t-il, les filles n’aiment pas ça. Elles ne fument que des Anglaises ou des Américaines.
– Je ne fume pas du tout, dit-elle.
– Ah, fit-il de nouveau avec indifférence en exhalant un nuage de fumée bleue.
–… Mais la fumée ne me dérange pas.
– Tant mieux ma fille, tant mieux.
La pièce était silencieuse, sur le bureau il y avait les deux journaux locaux, le « Télégramme » et l’« Ouest-France », mal repliés. Le commissaire devait être en train de les lire quand Mary était arrivée.
– Alors, dit Mary, on les tue quatre par quatre chez vous?
Colin la regarda gravement.
– On a trouvé quatre morts dans la même chambre, c’est vrai. Mais personne n’a encore prouvé qu’ils avaient été tués.
Mary fit une petite moue et le commissaire trouva que ça lui faisait une fossette absolument charmante.
– Mort naturelle? Vous y croyez?
Et comme Colin ne disait rien, elle ajouta :
– On m’aurait fait venir ici pour quatre morts naturelles?
– Qu’est-ce que tu fais dans la police? demanda Colin tout à trac.
Comme Mary le regardait, surprise par la question qui tombait comme un cheveu sur le potage il affirma :
– Il n’y a pas une de mes filles qui aurait eu idée de faire ce métier!
– Et qu’est-ce qu’elles font vos filles?
Il toussa en rejetant sa fumée :
– Des gosses!
– Elles sont toutes mariées?
– Mariées, pas mariées, est-ce qu’on sait maintenant? en tout cas, je suis dix-huit fois grand-père!
Mary avait une formidable envie de rire mais elle parvint à se retenir :
– Mes compliments!
– Il n’y a pas de quoi, dit Colin d’une voix lasse.
– La petite dernière aussi?
– Aussi quoi?
– Je veux dire, elle aussi elle a des enfants?
– Pfff! fit Colin, c’est la pire! Elle en a quatre!
Mary s’exclama :
– Quatre enfants à dix-neuf ans?
– Ouais, deux fois des jumeaux!
Il la regardait d’un air tout à la fois fier et accablé, un air si comique que, n’en pouvant plus, Mary éclata de rire.
Colin la regarda de telle manière qu’elle sentit que ce rire l’avait blessé. Elle mit sa main devant la bouche :
– Excusez-moi, monsieur le commissaire.
– Tu te moques de moi hein, dit-il d’une voix lasse.
Ce n’était même pas un reproche, mais une simple constatation.
– Mais non, commissaire, je ne me moque pas de vous…
– Pourtant tu rigoles.
– Ben oui. Avouez que votre histoire n’est pas commune. Et puis, les enfants c’est la vie, c’est la joie!
– Si on veut, dit Colin mi-figue mi-raisin.
Il eut un geste de la main qui projeta de la cendre sur le verre de son bureau. Il souffla dessus pour la chasser et dit :
– Enfin, je suis bien content que tu sois là, parce que cette histoire des quatre macchabées dans la même chambre, elle tombe plutôt mal!
– Ah, fit Mary encore égayée.
– Le Mardi-gras commence demain.
Mary le fixa, sans comprendre. Que venait faire le Mardi-gras là-dedans? Le commissaire la regarda aussi, comme on regarde une demeurée.
– Tu n’as pas entendu?
– Si, mais je ne vois pas…
– Tu ne vois pas quoi?
– Ce que le Mardi-gras vient faire là-dedans!
Du coup le commissaire se leva. Il était beaucoup plus grand que Mary se l’était imaginé en le voyant courbé sur le sous-main de son bureau.
– Il ne vient rien faire le Mardi-gras! Tous les ans il est là, en février ou début mars. Ce sont ces quatre macchabées qui me tombent dessus en plein Mardi-gras, comme la misère sur le pauvre monde!
Mary faillit se frotter les yeux, les propos du commissaire devenaient franchement surréalistes. Elle se promit de trouver, dans le commissariat, quelque inspecteur qui puisse lui passer le décodeur.
Enfin, elle demanda :
– Pouvez-vous me parler de cette affaire?
– Moi? dit Colin, sûrement pas!
La réponse la laissa sans voix. Le commissaire ouvrit la porte et beugla dans le couloir :
– Fanchic!
Puis il lui fit, à l’adresse de Mary, un geste de connivence qui semblait dire : « Attends un peu… »
Un homme entra sans se donner la peine de frapper :
– Tu m’as appelé, Jean-Louis?
– Ouais, grogna le commissaire.
Il montra Mary de la main.
– Voici l’inspecteur Mary Lester qu’on nous a détachée pour l’affaire des quatre macchabées de la rue Obscure. Raconte-lui tout ce que tu sais.
Il se dirigea vers la porte :
– Moi, j’ai à faire… Excuse-moi petite, mais c’est pressé!
Mary regarda la porte se refermer, les yeux écarquillés par l’incompréhension.