Dangereuse

4730 Words
Je n'en peux plus. Il est insupportable. Le métro arrive à la station désirée et je jette un regard lourd de reproche à l'être crispé qui se colle à moi pour m'écraser contre la vitre. Tandis qu'on monte les escalators, je le foudroie à travers mes lunettes. -Tu es obligé d'être si proche ? Noah se contente d'abord de jeter un énième regard anxieux alentour, avant de me tirer par la manche pour m'éviter tout contact avec la foule amassée là. -Tu comprendras plus tard… -Non ce que je veux, c'est que tu me lâches. Peine perdue, il n'écoute plus. Je bougonne donc dans mon coin, et attends que la foule s'éparpille, toute indisposée que je suis. Et ce pour une autre raison que le coté fanatique de mon gardien. Tout le monde nous regarde. Oui, vous avez bien entendu, NOUS. Pas seulement lui et sa beauté exubérante. Moi aussi. Bon, pour atténuer mon malheur, moi qui fais tout pour me fondre dans la poussière, je dirais que nous n'attirons pas l'attention des mêmes personnes. Pour lui les filles béates, à moi les coups d'œil pervers ! Est-ce parce que je suis en présence d'un canon ? Ça ne peut pas être de ma faute en tout cas, puisque je connais ma tenue, me doute de ma tête, et sais pertinemment que ce ne sont pas ces jours là que je m'octroie les meilleures attentions… et ce même de la part des rabougris ! Non, un détail cloche, et je suspecte Noah d'en être la cause. Vraiment, il ne m'apporte que des problèmes. Moi et mon plan machiavélique de passer devant le premier poste de police, on repassera ! (un véritable fiasco, à croire que Noah les devine tous, pour les éviter !) Noah ferme les yeux, semble réfléchir et l'instant d'après me voila entrainée dans les souterrains de Paris pour me rendre en cours… à croire qu'il connait mieux le chemin que moi ! Mais pour l'heure il ne semble pas se tromper de direction, et de peur de perdre patience, je préfère me murer dans un silence de victime… vraiment je le déteste. Il me fait peur. Tenez, par exemple, alors que je conduisais, il s'est de nouveau mis à me regarder avec cet air perplexe. -Tu t'es fait une teinture ? Qu'il m'a demandé tandis que je m'engageais sur la nationale (et oui, entre mon village et la gare la plus proche, 30 km de bonheur tous les matins) Attentive aux voitures qui me dépassaient (tous des cons… s'ils ne comprennent pas que de nuit, c'est 80km/h maximum pour les nouveaux conducteurs, qu'est-ce que j'y peux… et puis faut que je ménage ma titine, c'est ma seule amie…) j'hoche simplement la tête. Inutile de lui conter mes misères quotidiennes. Noah avait souri, rasséréné, puis avait pris ses aises. -Je m'en doutais. Et puis c'est vrai qu'ils ont l'air plus rosés… -Pardon ? Vite que j'ouvre le miroir conducteur, et tant pis pour la route, je me mets à étudier la couleur. Qu'est-ce qu'il racontait ? Elle était très bien cette couleur. Bon, de nuit c'est dure de juger mais ce qui est sûr c'est qu'elle n'est pas devenue rose… L'irritation m'avait gagnée. -On dirait vraiment que ça t'enchanterait que je sois devenue comme toi. Le sarcasme avait fait mouche, et j'avais presque éprouvé de la peine à le voir tout triste. -Je ne sais pas. Je n'éprouve aucune joie à faire souffrir autrui, mais… tu es si perturbante ! Il est évident que tu as changé, mais, tu sembles encore si… normale… De nouveaux tétanisée, j'avais scruté la route pour éloigner de mon esprit l'idée qu'un taré squattait le siège d'à coté… là, j'aurais dû me la fermer. Mais à ce moment précis, il devait encore rester un peu d'espoir quant à sa santé mentale. Pour moi il devait bien être un rien raisonnable… -Donc imaginons que j'aurais dû mourir… je haussais un sourcil moqueur. Pourquoi m'aurais-tu mise dans mon lit si j'étais morte ? La réponse était venue naturellement, tellement parfaite que j'en restais horrifiée le restant du trajet. -C'était pour faire croire que tu étais morte dans ton sommeil. L'expérience nous a appris que les humains mourraient généralement d'un arrêt cardiaque… Arrêt cardiaque ? Les humains ? NOUS ? Parce qu'il y en avait vraiment d'autres dans son genre ? Une vraie secte ? J'avais tenté un regard peu assuré dans sa direction, mais face à son regard encourageant (« va y, disais ces yeux bleus, pose-moi des questions, tu as le droit de savoir après tout ») je préférais déglutir, me taire, et cesser de m'entêter à réparer l'irréparable… Je secoue la tête et reviens au présent. Je vois la bonne sortie et c'est presque avec sadisme que je le fais brutalement changer de direction. Il me regarde, puis fait une grimace circonspecte. -Quoi ? -Rien. Je songe juste que je n'aurais jamais dû te permettre de venir. Vu ton attitude, ça va être un véritable m******e… Je me mords la langue, histoire de ne pas lui confirmer son impression (parce qu'au vu de SON attitude, sa fin est proche, c'est une certitude…) Mais chut, on arrive enfin. Ah cette université détestée… pourquoi diable est-ce que je m'acharne à me lever tous les matins ? Bon, ça y est, je vous vois venir… non je ne suis pas une mauvaise élève. Je suis même très bien classée. Non encore, je ne suis pas une victime. Seulement une soumise, là sommeille la différence aussi subtile que cruciale à mes yeux. L'université est en réalité l'un de ces nombreux bâtiments acquis en des temps lointains, abandonnée, avant d'être restaurée pour l'usage de joyeux post-acné… Fidèle à mes vieilles habitudes, j'inspire, et suivie de mon pot de colle, je pénètre dans le fief de blanc repeint. Les étudiants sont là, occupés à refaire le monde par des discussions stériles, et je dépasse chaque groupe un à un afin de me diriger vers le fond. Mais ce faisant, Noah soupire et se presse pour me coller un peu d'avantage. -Je n'aurais vraiment pas dû t'amener… tu les attires tous ! Le choc est trop violent pour ma pauvre gorge sensible et je manque de m'étouffer sous la remarque. -Pardon ? Il me dévisage posément avant de pousser un long soupir significatif. Le genre de soupir « mon dieu, que vais-je faire de toi ? » -Non, répond-il toutefois, rien, laisse tomber… Je me mords l'intérieur de la joue et préfère baisser les yeux, entre furie et embarras. J'ai beau lutter contre mes réflexions, celles-ci m'envoient par vague douloureuse la même pensée que je sais que Noah doit se faire. Tout le monde me dévisage. Je relève les yeux, histoire de dissiper l'illusion, mais ne rencontre que les mêmes regards d'intérêts déplacés de la foule, de même que celui presque compatissant de Noah. Celui-ci s'approche de mon oreille et le souffle chaud contre mon tympan finit de me rendre toute chose. -… tu me crois à présent ? Tu es différente, il va te falloir en prendre conscience… Je le repousse mais les joues rouges persistent. Merde ! Pourquoi tout d'un coup cet être irritant me terrifie ? Pourquoi soudain je m'imagine qu'il pourrait être sérieux ? Mes pas me mènent naturellement vers ma salle de travaux pratiques, et je les laisse faire sans protester. Serait-ce parce que j'y trouve un fond de vérité cette fois, ou du moins un élément que je ne saurais expliquer différemment ? Je me ressaisis durement, et foudroyant Noah des yeux, je sors ma blouse blanche une fois arrivée devant la porte désirée. Du calme Abigaël. En ce monument de raison où la culture de l'esprit est reine, tu ne te laisseras pas entrainer dans un groupe sectaire. En ces temps de crise intempestif, ce serait le comble dans mon CV. Je vois très bien ce que ça donnerait : A pratiqué les sombres techniques du clan des… des quoi au juste ? Je lui pose la question, mais il se contente d'un sourire amusé et triste, avant d'hausser les épaules. -Nous n'avons jamais vraiment fixé de nom pour nous caractériser. L'un de mes … amis, a opté pour une désignation, mais c'est à titre officieux… -Lequel ? -Les Nuisibles. Il me jette un coup d'œil pour jauger de ma réaction, et je préfère poser une autre question. -Et vous êtes combien dans cette sec… groupe ? Là Noah se braque, et je le vois vraiment s'assombrir. Hmm, aurais-je touché une corde sensible ? J'insiste, juste pour le plaisir. -Nous sommes cinq, lâche-t-il finalement. Presque fâché, il me fait un sourire retord à souhait. Et maintenant il y a toi, notre premier membre féminin… Oh, petit… non restons poli, je l'ai cherché. Aucun doute, lui parler des siens le met de mauvais poil. Il a parlé de fuir un peu plus tôt… s'agirait-il d'eux ? Une discorde ? Tandis que je noue mes cheveux à l'aide de ma pince, je me prends à sourire. Bon son cas n'est pas désespéré, je pourrais tenter de… je me ressaisis. Je rien du tout. Pas besoin d'un boulet de plus dans ma vie. Je me complais déjà à moi-même. Presque furieuse de mon propre égarement, je passe devant lui et rentre dans la salle. Mais lorsque je le vois prêt pour me suivre, je lui lance un tel regard qu'il aurait été fou d'insister. Satisfaite, je ferme la porte et me prépare pour 3h de chimie pratique intensive. Après la folie des deux derniers jours, un petit bonheur en perspective ! Je parviens même à ignorer l'air désapprobateur des quelques personnes qui tournent la tête vers moi. Dans cette salle nous sommes censés être 10. Une prof, 8 filles (toujours en retard), un homme. Et ça me suffit amplement, au vu de l'horreur que ce seul mec est capable de m'inspirer. Feignant, pervers, dragueur invétéré, ce coéquipier que l'on m'a imposé se fait un plaisir de me faire sans cesse sentir quelle pauvre être inférieur je représente à ses yeux. Vincent. Un sale type quoi. Perché sur sa table, je ne vois pas trace, comme d'habitude, d'un quelconque fascicule ou même trousse. Logique, me direz-vous, puisqu'il me laisse tout faire. Je rentre les épaules, habitude oblige, et m'avance vers la table de mon exploiteur. Le type ne lève pas même les yeux de son téléphone. -Tu as les cours d'hier ? Je déglutis, et sens le rouge me monter au visage. Plus de l'embarras que de la colère ici. -Non, j'étais malade. Il prend l'air irrité, fait la moue tandis qu'il envoie son texto, -Bon tant pis. T'as préparé le TP d'aujourd'hui j'espère. Moi j'ai pas eut le temps, problème de famille. Je retiens un soupire tandis que je m'installe. Problème de famille ? Vraiment ? Au point ou l'on en est, j'aurais cru qu'il aurait au moins la décence d'être honnête, étant donné le peu d'effort qu'il fait pour me traiter en être humain. Dire « Problème de nana », ça lui aurait écorché la bouche ? Je préfère fuir, le temps d'aller chercher les feuilles de réponses chez la prof. Une jeunette visiblement si occupée qu'elle ne me jette pas un coup d'œil, si ce n'est celui exaspéré de celle dérangée. Hmm, je ne lui en veux pas, je sais qu'elle est en doctorat, et la remise des thèses approche... enfin bref. Je reviens à mon siège et vois la porte se rouvrir pour voir les dernières retardataires entrer. Je baisse instinctivement les yeux, et me maudis d'agir ainsi. Quelle idiote de réagir de la sorte devant des pimbêches arrivées jusque là on ne sait trop comment (enfin si, je dirais juste qu'elles doivent avoir mis pas loin de 3 ans à valider chaque année...). Elles semblent surexcitées... que se passe-t-il ? J'écoute, et sens le rouge me monter une fois encore aux joues. Oh non... -Vous avez vu ce type ? S'écrie Janine. Wow, je mordrais bien dedans... je me demande ce qu'il fait là ? Katy lui fait un sourire, et je me sens m'enfoncer dans ma chaise. -Et bah il suffit de le lui demander, attends je reviens. Et effectivement, à peine 1 ou 2 minutes plus tard, elle revient, une mimique légèrement boudeuse sur le facies. -Alors? S'écrie Janine. Katy pince les lèvres et j'ai droit à un bref regard de sa part. Oh non... il a parlé. Je me sens brulée par l'intensité de son mépris, et aurais voulu disparaître dans l'instant. Une certaine colère vient se profiler. Quand je sors de là, Noah est mort. Me mettre dans l'embarras, moi qui tente tellement d'éviter les problèmes. -Il dit qu'il attend l'une de ses « amies »... et qu'elle se trouverait déjà ici. Janine suit son regard, et je me jure de faire avaler sa langue à cet imbécile. Il n'aurait pas put se taire ce nuisible ? Qu'est-ce qu'il mérite bien son appellation ! -Non ? Je sers les poings et fais comme si de rien n'était. De son coté Katy prend son air exaspéré. -Le monde devient complètement fou. C'est à peine s'il m'a répondu correctement. Moi personne ne m'attend jamais... tiens, d'ailleurs je trouve ça horrible de faire attendre un homme pareil ! Si ça avait été moi, je ne serais pas venue, question de respect pour la personne. Je me mords la langue. Et bah voyez-vous ça ? Ne t'inquiète pas, je me doute très bien de tes priorités ma chère Katy. Ah bon sang, maintenant je vais passer pour une pimbêche. Mais je n'en veux pas de son attente... laissez-moi tranquille ! Je les entends encore déblatérer sur le manque de moral des gens qui ne savent pas rester à leur place. Mais lorsque Patricia entre, le regard brillant, et les paroles aussi enflammées que les autres, je me lève d'un bond et sors de la salle comme une furie. -Noah, tu dégages maintenant ! Celui-ci, négligemment adossé contre le mur d'en face, me lance un regard surpris. -Mais je n'ai rien fait... -M'en moque. Tu me colles déjà assez, je n'ai pas besoin que tu excites les filles de ma classe. Il semble saisir le problème et grommelle, quoique je sens une légère note de fierté dans son attitude, qui finis de me mettre hors de moi. -Tu devras faire avec, me souffle t'il. Je ne peux pas te laisser seule. Je pointe du doigt la sortie du couloir. -Dégage! Hurlé-je. Toute cette situation me met décidément dans un de ces états. Je me sens trembler comme chez moi, et mon corps s'échauffe. Noah écarquille les yeux de surprise et s'assombrit davantage encore. -Très bien, souffle t'il en s'écartant du mur, tu ne me laisses pas le choix, mais s'il te plait fais attention. Je t'attends dehors, alors rejoins-moi dès que ton cours se termine. Il s'éloigne un peu avant de se raviser. -Si tu sens que tu perds le contrôle, ne réfléchis pas, tu te sauves ! Toujours furieuse je fais celle qui n'a rien entendu et rentre dans la salle, le tout pour me rendre compte du regard sévère des filles. Ont-elles entendu ? Les messes basses que j'entends presque aussitôt sur le respect que les êtres impotents doivent à leurs ainés repart de plus belle et j'en conclus que oui. Et ce faisant, Vincent s'impatiente. Il finit d'envoyer son texto et me regarde pour la première fois. Je rentre les épaules et sait déjà ce qu'il va me dire. Les travaux pratiques, plus communément appelé TP ont commencé depuis 5 bonnes minutes, et quoique la prof semble n'en avoir strictement rien à faire, je devrais déjà avoir commencé mes solutions. Au vu de mes états de services impeccables, c'est un véritable scandale, je le conçois parfaitement. Il me regarde méchamment, avant d'ouvrir la bouche, surpris. -Tu as fait quelque chose à tes cheveux ? J'en reste coite. Non, Vincent aurait remarqué un détail si insignifiant ? Au secours, le monde s'écroule ! Le début de l'apocalypse est proche. Sauvez les femmes et les enfants d'abord ! J'hoche juste la tête, incapable de faire plus et il m'étudie comme jamais il ne l'avait fait auparavant. Je m'empourpre derechef, plus violement encore, car je comprends que son regard est bien trop intéressé, là tout de suite. Comme pour les autres. Mais que se passe-t-il ? Pourtant il s'agit de la même coloration rouge acajou... sans les racines. Hmm, aurais-je mieux réussi le maquillage ? Un coup artistique insoupçonné d'Eyeliner peut-être ? Finalement il se détourne et je me précipite sur les flacons et solutions, peu désireuse de m'exposer davantage. Certes Vincent n'est pas moche dans son genre, un grand type aux origines portugaises, mais pour être honnête, je ne supporte pas d'être l'attention d'un coureur de jupon pareil. D'ailleurs, comme pour me donner raison, il ne faut pas plus d'une dizaine d'autres minutes au bougre pour brusquement disparaître de ma paillasse, avant de réapparaitre près d'un autre groupe de fille. Les gloussements s'élèvent à l'instar du chuchotement des solutions que j'ai porté à ébullition, et je poursuis mon protocole tandis qu'il leur conte fleurette. Désolé, les filles, mais au rythme où vous allez, ce ne sera sans doute pas cette année encore que vous progresserez d'une année. Mais bon, quand papa maman paient, pourquoi se presser ? Je laisse mes pensées amères me bercer, tandis que j'ajoute les différentes solutions. Vous voulez sans doute connaître le but de ce TP ci ? Soit. C'est simple, je dispose d'une solution inconnue, et en la faisant réagir avec d'autres produits, je vous dis ce que c'est grâce aux résultats obtenus. Magique n'est-ce pas ? Quant à moi j'aime beaucoup. Contrairement à d'autres matières, ici, ça bouillonne, ça explose, ça s'agite, et je sens cette liberté que ma prof insouciante nous accorde sans le savoir. À nous l'acide sulfurique concentré, l'acide chlorhydrique et la soude. Moi qui ne suis pas aventurière, c'est peut-être le seul domaine où je prends réellement plaisir à manipuler le danger... si l'on est concentré, l'on obtient souvent des résultats si bluffant que l'on oublie vite les quelques brulures qui se produisent parfois... Je sue, je coure, et j'écris. Il ne reste plus beaucoup de temps avant la fin du TP. À deux je pense que cela aurait été plus rapide, mais là je parle de l'hypothèse où j'aurais bénéficié d'un partenaire compétent. Vu ce que je me coltine avec Vincent, il peut rester là ou il est. Ma seule consolation, sadique je l'admets, c'est que lui aussi se plantera aux partiels qui approchent...héhé, bien fait. Les solutions bouillonnent tranquillement et j'en profite pour retirer mes lunettes afin de frotter mes yeux sensibles. En plein TP je sais que ce n'est pas la meilleure chose à faire, mais ça m'irrite vraiment. Ce faisant, je vois Vincent revenir à moi, et comprends qu'il vient enfin pour recopier les résultats sur sa propre feuille. Il était temps, je ne tiens pas tant que ça à rester après la fin des cours. J'approche la feuille vers son bord, afin qu'il ne vienne pas fouiller et renverser les précieuses solutions, tantôt violette, tantôt rouge cuivré, mais il la snobe et se concentre sur moi. -Tu sais, je n'avais jamais remarqué, mais tu es vraiment bien aujourd'hui... -Pardon ? Je m'étouffe, et dans l'absurdité de ces paroles, je tente de remettre mes lunettes. Il me saisit la main et mes lunettes tombent sur la paillasse. -Tu sais, tu devrais mettre des lentilles, je te trouve bien mieux comme ça... Il s'approche encore de moi, mais je me m'extrais, horrifiée. -Je ne préfère pas, soufflé-je... Il hausse les épaules et je le vois me coincer à nouveau, plus pressant encore qu'avec les filles qui me regardent avec dédain. Je jette un coup d'œil à la prof mais me souvient qu'elle est partie chercher quelque chose ailleurs (j'étais tellement occupée, je l'avais complètement oubliée... mais qui va me défaire de ce fou furieux ?) -Dis Abigaël, tu sais, si tu veux nous pourrions aller prendre un verre après. -Désolé, je suis déjà attendue. Il me regarde d'un air qu'il veut déçu, mais je sens une lueur bestiale sommeiller et frissonne. Quoiqu'il ait dans la tête, il ne lâchera pas le morceau. Sa main vient jouer dans mes cheveux, et l'autre s'approche de la taille. Incapable de rester de marbre, malgré mes efforts pour ne pas m'attirer d'ennuis, je le repousse durement ; mais ce faisant il atterrit en plein dans mes flacons qui se renversent et réagissent. Boum ! (hmm je ne suis pas sûr pour le bruit… qu'entend-on lorsque le tout explose, et que l'on se retrouve projetée en arrière ?) Je heurte le bord d'une table, et le tout tourne devant mes yeux tandis qu'un feu débute, et la fumée se répand comme une trainée de poudre. Aussitôt j'entends crier, couiner, et mes 8 camarades féminines s'enfuient en courant. Pff, femmelettes ! Je me relève tant bien que mal, et alors que je vois Vincent se relever péniblement, je me dirige droit dans la fumée, là où je sais se trouver l'extincteur. Ma gorge me brule, mes yeux me piquent mais étrangement, je vois toujours aussi nettement, et je m'avance parmi les débris. Le feu s'étend toujours, mais ce n'est pas non plus dramatique, il suffit de trouver ce fichu extincteur. J'entends cependant Vincent haleter derrière moi, et tituber les yeux clos, mains devant pour trouver la sortie à l'opposée. Il tousse, crachote, et peinée, je me détourne du feu pour le guider à l'extérieur. Il s'accroche à moi, et je le pousse vers la sortie. Etrange. L'on dirait vraiment qu'il n'y voit rien. Je n'ai pas de soucis quant à moi, et pourtant mes lunettes sont perdues dans les décombres. Je sens néanmoins les multiples coupures dues à la déflagration, et préfère de ne pas y songer. Je reviens sur mes pas, et vois que le feu s'est encore étendu. En fait il progresse vite, trop vite. Et c'est là que je me souviens d'un détail horrible. Cette salle, je me rappelle en avoir entendu parler comme dangereuse. C'est là que sont stockés les produits inflammables. J'ai à peine le temps de me faire la remarque, qu'une nouvelle explosion s'entend, et je sais que si je ne réagis pas plus vite, c'est le bâtiment tout entier qui risque d'exploser. La peur se fait plus vive, mes veines palpitent, et sous la fumée, je toussote un peu plus. Je saisis l'extincteur, et projette le contenu sur l'incendie qui déferle. Ma vue se brouille enfin, mais je comprends que c'est surtout en raison du manque d'oxygène. Et les flammes m'entourent. Je parviens à rester lucide, et continue d'agir normalement, étrangement calme en dépit des circonstances. Le feu diminue déjà, et je sais qu'il va s'éteindre. Facile. Trop facile. Je ne suis pas idiote. J'ai étudié les risques chimiques, et je suis consciente que je devrais déjà m'être au mieux évanoui, au pire avoir cessé de respirer. Mais je vide toujours mon contenu, et bientôt il ne reste que la fumée, que j'évacue en ouvrant les fenêtres. Combien de temps s'est-il écoulé ? 3 min ? 5 ? Je m'effondre au sol, parmi les débris, et tente de reprendre ma respiration. Des mains me saisissent, et je suis d'abord tentée de me laisser faire. Noah sans doute. Les mains se font plus insistantes, vicieuses, et je tourne mon visage couvert de suie et de sueur vers l'inconnu. Vincent. -Qu'est-ce que… Je m'écarte, et tente de reprendre mon souffle avant de continuer. -Qu'est-ce que tu fais ? Mais Vincent ne semble pas m'entendre. Je le vois, il semble perdu. Il me regarde, ou oserais-je dire me contemple, et je distingue très bien deux sentiments dans ses iris. L'un ça va, l'autre…non. L'incompréhension, et le désir. Ah ça y est c'est dit, je n'osais pas parce que ça semble si ringard ! Mais c'est pourtant vrai. Il semble lui-même ne pas savoir ce qu'il fait, mais le fait. Il me saisit plus fermement, et ses mains viennent tâter les contours de ma taille, de mes cuisses. Je le repousse une fois de plus dans un cri et tente de me relever. Peine perdue, je me sens de nouveau mal, et je sais qu'il s'agit autant de la fumée que de cette étrange maladie terrifiante. -Vincent, arrête tout de suite. La peur dans ma voix n'y fait rien, et il continue, tout hypnotisé qu'il est par un détail invisible. Sa bouche vient se coller sur ma joue, mon cou, ma bouche et je sens ses mains pleines de crasses se promener de plus belle sur mes seins, mon ventre, se profiler vers mon bas ventre. Je hurle, mais à la peur, vient brusquement s'ajouter la colère. Non, je ne suis pas sa chose. Brusquement revigorée, je lui envoie un coup entre les jambes et profite de sa douleur pour me dégager (tiens, bien fait, depuis le temps que j'en rêvais…) mais c'est là que je me surprends. Je me relève souplement, mais au lieu de fuir, je me jette sur lui. Oui, vous avez bien compris. Je le rabats durement contre le sol couvert de verre brisé, et m'agenouille sur lui. Et cependant que la fièvre se fait plus forte, qu'un vertige brouille ma vue, je vois mon poing se lever pour venir frapper son arcade. Tout comme avec Noah. Seule différence notable, ici l'arcade explose, et le sang se répand. Mon esprit vacille et l'horreur de mon geste vient se mêler à l'extase de lui faire payer ce qu'il vient de me faire, et tout ce qui est resté depuis si longtemps impuni. Mon autre poing se lève à l'unisson, et vient embrasser sa lèvre supérieure. Du sang coule encore. Enivrée, je tape encore, heureuse comme je le suis de jouir de la vue du sang de mon ennemi, tétanisée comme je le suis de ne pouvoir cette fois encore m'arrêter. J'essaye, oh dieu que j'essaye de m'arrêter, mais quand je le fais, la vue du sang m'attire, et de peur de ce que je pourrais être tentée de faire, je préfère recommencer à frapper. La panique me prend, et je prie pour qu'on m'arrête. « Si tu sens que tu perds le contrôle, n'hésite pas, sauve-toi ! » Noah m'avait prévenu pourtant, mais ce qu'il n'avait pas dit, c'est que cela ne prévenait pas. Soudain des mains viennent me retenir, et je sens le soulagement m'assaillir. On vient m'arrêter. Enfin. Je continue pourtant de taper, et quand je comprends que celui qui tente de m'empêcher est en train de réussir à m'éloigner, je perds la raison, et seul reste l'envie de taper un peu plus la masse ensanglantée qui git sous moi. J'hurle, je mords, mais la poigne se fait plus ferme, et je me sens brusquement m'avachir. L'on me retourne, et je perçois qu'il s'agit de Noah, qui me secoue pour me calmer, me crie quelque chose, quoi je n'en ai aucune idée. En réponse, je sais seulement que je me mets à trembler, et la fièvre me fait presque perdre la raison. Je sens le poison de la maladie qui coule dans mes veines, et ça brule, ça brule tellement que j'en pleurerais si ce n'est pas déjà le cas. Noah arrête de me secouer, et je me sens soulever de terre. Je me doute qu'en cet instant, je dois ressembler traits pour traits à l'image de Noah lorsque je l'ai trouvé ce soir là. Je divague et assimile la raison pour laquelle il m'avait attrapé si violement alors que je le soignais. Car pour l'heure, l'envie de toucher quelqu'un, n'importe qui, me tiraille tellement que j'aurais pu me damner pour ce faire. L'idée de pouvoir extraire ce poison qui m'incendie me submerge de toutes parts, et quoique consciente que je suis dangereuse, je m'en moque éperdument. Je réalise ce que je viens de penser. Wow, je suis dangereuse. Une première pour moi, la froussarde de service ! Moi qui désirais tant goûter à ce statut de fille à éviter, je risque de chèrement payer cette exigence capricieuse.
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