Toilettes et conscience

2652 Words
Lorsque je reprends conscience, je suis toujours dans les bras de mon adonis. Je me sens vidée, si fragile que ma tête ne peut se lever pour voir où il m'emmène. Tout ce que j'enregistre, c'est qu'il s'agit des bras de Noah, et qu'une odeur peu agréable me fait plisser le nez. Il me pose à même le sol, et je perçois ce qui se trouve être les toilettes. Hmm, je n'ai pas dû rester évanouie bien longtemps. Le temps de fermer le verrou, Noah revient s'agenouiller devant moi, le visage étrangement crispé. Etrange. Qu'est-ce qu'il me veut ? Qu'il me laisse. -Aby… Ses doigts viennent se faufiler sous mes yeux, et je réalise qu'une fois de plus je suis en train de pleurer… pff, je m'exaspère. Je tente de me calmer, d'apaiser mes halètements, mais je ne peux, anéantie devant la terrible réalité qui s'impose. Je suis différente. Pire, je suis dangereuse. Je me sens sale. Encore qu'il doit ici s'agir d'une réflexion autant littérale que spirituelle, vu la sueur que je sens ruisseler le long de mon front moite. Mais je me sens aussi sale en sachant que j'héberge ce virus détestable, qui me change, qui est sur le point de ruiner ma vie… Je regarde Noah et sais que quelque soit la secte qu'il vénère ou non, j'en fais d'ores et déjà partie, par le simple fait que j'ai eut la bêtise de m'occuper de lui. Que vais-je faire ? Je m'appelle Abigaël, j'ai 20 ans, des cheveux blancs, le courage d'une chaussette et maintenant je suis une Nuisible. Triste résumé. Je sens le regard de Noah posé sur mon visage ravagé, mais n'y prends garde pour laisser mes pensées s'échapper. Il le faut, car je doute de pouvoir supporter de comprendre ce qui m'arrive. Si le couteau 16cm se trouvait là, je ne sais ce que j'aurais fait. Aurais-je tué le type qui m'a rendue ainsi, ou me le serais-je planté en plein cœur, moi ce monstre incontrôlable ? Après tout, n'ai-je pas failli tuer tout le monde ? J'ai voulu tuer Vincent. Je déglutis tandis que j'acceptais pleinement cette idée. Je voulais tuer Vincent, le faire souffrir, je le désirais tellement. Je me laisse un moment bercer par mon désespoir, mais soudain je sens qu'il faut que je refasse surfasse. Et Noah me scrute toujours, sa frimousse si tiraillée par divers sentiments que je ne parviens pas à en comprendre la signification. Un peu remise, je renifle sans grâce aucune et m'essuie dans ma manche. Que vais-je devenir ? -Comment tu te sens ? Je lève les yeux vers mon boulet attitré, et celui-ci semble déchiffrer. -Ok mauvaise question. Je contemple mes mains. Elles sont tachées de sang et je sais qu'il s'agit plus de celui de Vincent que du mien. Noah ne me laisse néanmoins pas dans ma contemplation morbide très longtemps, puisqu'il apporte rapidement un rouleau de papier WC. Le chevalier servant du papier cul en prend un bout, le mouille à l'évier sur lequel je m'appuie, et s'occupe à me nettoyer. Ce devrait être gênant de se laisser ainsi faire, je le conçois parfaitement, mais me croirez vous si je vous assure que je n'ai plus la tête à me préoccuper de telles futilités ? Je me sens souffreteuse, et quelque peu déconnectée. Reste une question… ou un peu plus ! -Il est vivant ? Noah hoche promptement la tête tout en s'activant. -Tu l'as bien amoché, mais Vincent survivra. D'autant que l'on pourrait mettre cela sur le compte de l'explosion… que s'est-il passé au juste ? Je me sens vide, et dis le tout d'une traite, d'une voix qui semble morne et ennuyée, même à mes propres oreilles. -Il m'a fait du rentre dedans, je l'ai repoussé, il a percuté des produits inflammables, ça a fait boum, j'ai éteint le feu, il a encore voulu me « charmer »… Noah secoue la tête, irrité. -Tss… je n'aurais jamais dû te laisser venir. C'était à prévoir. Je déglutis. Oui il a raison. Tout est de sa faute. S'il savait à quel point j'étais devenue monstrueuse, il aurait dû m'assommer, me découper en pièce, avant que je ne m'en aperçoive. Un souvenir me revient, et je réalise qu'il y avait effectivement songé. Idiot impotent, songé-je. Lorsqu'on commence quelque chose, on le finit. Je préfère penser à autre phénomène. -Pourquoi était-il comme ça ? D'ailleurs, pourquoi ils me regardent tous comme ça ? Noah s'emploie à s'occuper de mon visage, et je grimace lorsqu'il s'attaque à ma lèvre probablement fendue. -Je te l'ai dit, tu les attires. Face à toi, il leur est impossible de se contenir… Je serre la mâchoire. -Tant que tu y es, dis que c'est de ma faute. J'esquisse même un pauvre sourire. Si tu me dis que je les séduis… -Mais c'est justement ce que tu fais, me coupe fermement Noah. En cet instant, tu n'as pas idée de l'aura charnelle que tu libères. Tu dégages un mélange de phéromones qui coupent toute volonté aux gens normaux, et je ne peux trop en vouloir à ce Vincent. Il se serait agit du plus simplet des garçons, du plus adorable, qu'il aurait lui aussi manqué de déraper en ta présence… Je le regarde, pleine d'effroi. -Une aura charnelle… sexuelle ? Noah hoche la tête. -La femme fatale. Je le regarde, suis tentée de me moquer, mais referme la bouche. Au point où l'on en est, je suis bien forcée d'admettre, et c'est beaucoup trop pour moi. Je laisse mon regard errer sur les toilettes, les flaques suspectes près de ceux-ci, le papier, mêlé aux déchets féminins menstruels… Noah n'interrompt pas ma futile étude des lieux, et je l'en remercie. Il me faut agencer le tout dans ma tête, penser logiquement. -Et toi ? -Quoi moi ? Je n'ose le regarder, mais sens qu'il attendait cette question. Le tout reste de définir la première question que revêt cette large question existentielle. -Tu vas me dire que tu es un magma de phéromones, qui crée un effet de désir sur toute femme en ce monde ? Je lui lance un regard légèrement railleur. Navré de te décevoir mais tu ne me fais pas plus d'effet que cela. Je perçois son attention toujours braquée sur moi et détourne vivement les yeux. La façon dont il me regarde, c'est si similaire au précédent regard de Vincent. Et malheureusement si, l'effet d'attirance que je rejette de toutes mes forces est pourtant bien là, plus évident lorsque l'on y regarde mieux. -Ce n'est pas pareil, me répond-il. Cela fait près d'une dizaine d'années que je suis ainsi. Je me contrôle, ou en tout cas j'ai appris à me maitriser. -Et la colère ? -Idem. Je fronce les sourcils. -La maladie ? -La colère en est un déclencheur clé. Il faut apprendre à maitriser l'un pour dominer l'autre, quoique le phénomène reste fluctuant et fréquent au début. Mais au fil du temps, le phénomène se stabilise, et l'on sait approximativement le moment où la crise se produira… -Et la dernière fois… (Parce que le soir où je l'ai retrouvé avachi devant chez moi, il ne semblait pas maitriser grand-chose…) -C'est compliqué, mais je te dirais seulement que je savais que cela allait arriver. J'ai été stupide. -Ça tu l'as dit. Noah me fixe de son regard bleuté, et lorsqu'il soupire je me sens électrifiée par son souffle si proche, si chaud. Il s'occupe maintenant de mes bras, de mon cou. -Cela faisait si longtemps que ce n'était pas arrivé. Un nouveau membre, et de plus une femme. Je ne parviens toujours pas à me faire à cette idée. -Tiens c'est bizarre, moi non plus. Mais quelle tête de buse celui-là ! Je préfère rester polie, et résume ce qu'il dit. -Donc vous êtes un petit groupe, et ce depuis 10 ans. Il acquiesce. -Et maintenant il y a toi. Je me mets à trembler malgré moi, et sens la fièvre revenir. Il a dit que c'est fréquent au début. -Quand est-ce que ça va s'arrêter ? Il ne répond pas, et je comprends qu'il ne sait pas. La colère revient, et quoique sachant que je devrais essayer d'y prendre garde, je me dis que je ferais des efforts plus tard. Quitte à être victime, autant en profiter à fond. -Si tout est vrai, pourquoi m'as-tu laissé venir ici ? Je ne sais pas si tu en es conscient mais nous sommes à Paris. Il ne répond pas tout de suite et je le foudroie du regard en prenant un peu plus conscience de ce que je dis. C'est vrai quoi ! Je suis contagieuse, dans une ville surpeuplée, où si je touche quelqu'un au mauvais moment il tombe dans l'instant. Dans le genre abruti, j'ai trouvé le parfait spécimen. Noah doit intercepter la teneur de mes pensées. -C'est bien ce qui m'avait semblé, se défend-il, mais tu ne m'as pas vraiment laissé le choix. Un sourire me brûle les lèvres et je cède à ma manie Vieille-phrase-pourrie-de-film-pourri. -On a toujours le choix. Il me jette un regard sarcastique, et je sens qu'il a aussi vu le film. -Pas te concernant, semble-t-il. Tu t'es montrée un brin trop persuasive. Il est sur le point d'en dire plus, mais se retient. A la place, il se contente d'hausser les épaules d'un air ennuyé. -Tu vas encore te braquer. Tu verras bien par toi-même. La curiosité devrait sans doute se faire insupportable, mais je ne sais pas pourquoi, j'ai cette impression que je ne veux nullement savoir ce qu'il sous-entend. Mes tremblements s'intensifient, et il le voit. -Allez, rentrons. Il me remet sur mes pattes, et j'ai vaguement conscience que ma lèvre me fait moins souffrir. Je lui en parle et il sourit. -C'est bien, cela prouve que ça aussi, tu le possèdes... Il me jette un regard en biais en me rhabillant. (Hallucinant de constater avec quelle facilité ce jeune impudent m'avait déshabillé pour la « toilette ») -Ceux de notre « secte », poursuit-il, se régénèrent plus rapidement que la normal. Nous sommes également plus forts, et plus rapide. Mais te concernant, je crois que ce n'est pas pareil, sans doute parce que tu es une fille. L'irritation m'enflamme et je suis tentée de lui faire ravaler ses conclusions toutes faites. Les femmes au pouvoir que diable ! Pourquoi serais-je forcément plus faible ? Mais une autre pensée me frappe. « Rentrons ? » -Tu comptes rentrer avec moi ? Hochement de tête. -Dans ma maison ? Nouveau hochement. Ah non non non. Bon, faisons preuve de tact. -Et tu n'étais pas censé fuir ton « groupe » ? Ah pour varier, cette fois Noah secoue la tête. Quel changement ! -Pour ce que ça m'a réussi… et puis je n'avais qu'à pas faire d'erreur… il me serre contre lui. Tant pis je suis responsable de toi. Hmm, est-ce nécessaire de lui dire que j'en veux pas de son aide vu ce qu'il m'a fait ? -Mais, les membres de ton groupe… ils risquent de te chercher… -Sans doute. C'est même certain. Ils ont des raisons de m'en vouloir, et ont toutes les raisons de me ramener… Signal d'alarme dans mon esprit. Noah est un vrai pot de colle. Je fais partie des Nuisibles maintenant. Alors s'ils viennent pour lui… ils m'emmèneront aussi ? Je tente aussi sec de le faire me lâcher. -Mais alors éloigne-toi de moi ! Je ne veux pas d'une bande de sociopathes à mes trousses. Son regard se fait doux, et il me serre un peu plus. -Tu ne comprends pas… -Si au contraire je comprends très bien. Je ne veux pas être comme toi, alors tu t'en vas, et me laisse. -Ce n'est pas si simple. Je lutte pour m'écarter de son emprise mais il semblerait que la force ne soit effectivement pas dans mes nouvelles caractéristiques. Et puis je suis malade, donc je laisse tomber. Mais dès rentré dans mon logis, il s'en va, c'est sûr. Noah me fait sortir de l'université en évitant toute personne, il se révèle très doué à la manœuvre, et me revoilà partie dans l'enfer du métro avec la pensée cette fois qu'il me faut ne tuer personne. N'était ma faiblesse, je serais devenue plus parano encore que mon coéquipier. Le temps passe, il me fait me reposer régulièrement, mais je suis prise d'une nouvelle crise certainement hautement mortelle dans le train. Cachée dans les toilettes, lui en bon garde devant pour faire taire les besoins pressants des autres usagers (les pauvres, je sais ce que c'est…), je reste recroquevillée dans ces immondices ambulantes. Ma gorge est nouée, me brule, et sans une détermination que je ne me connais pas, je pleurerais bien encore un litre ou deux. Que vais-je devenir ? Que dois-je faire ? Le suivre ? Je secoue la tête. Hors de question. J'ai mon chez moi, j'ai ma mère. Hmm c'est décidé je deviendrais la recluse de mon village. Au pire je pourrais toujours créer des rumeurs, des histoires horribles afin d'effrayer l'entourage. Ainsi l'on me laissera mourir en paix chez moi. Qu'importe que budgétairement ce soit impossible, je pourrais toujours me trouver un boulot à domicile…. Ça existe, j'en suis sure. Je ferme les yeux, et le temps de les rouvrir, je suis sur le siège passager de ma voiture, Noah au volant. Et il roule bien au-delà de mes gentils 80 km/h ! Qu'est-ce que tu fais à ma titine ? Rustre ! Sauvage ! Je ravale la bile amère qui m'obstrue la gorge et tourne faiblement la tête pour le défier. -Ralentis. Oh que ça fait pitié comme réplique. Pourtant docile il obéit, visiblement content que j'ai repris conscience. -Dis Aby, j'ai réfléchi (oh grande nouvelle, il en est donc capable, à noter) Comment ça se fait que tu sois si chiante avec moi et que tu fasses ta timide à l'extérieur ? Hmm voila qui a le mérite d'être une question sans prise de gants. J'y ai déjà réfléchi en fait. Selon moi, la seule explication logique serait que je me sente inférieure à ces personnes. Chez moi, je sais que c'est moi qui commande, mais ailleurs, il y a blocage… Je préfère me taire, histoire de ne pas me ridiculiser moi et mes doutes intérieurs. Noah se reconcentre sur la route. -Ne t'inquiète pas je connais déjà la réponse. C'était pour la forme. Il me coule un regard en biais. Et c'est ridicule. Il ne tient qu'à toi de créer ta propre situation de force… -Oh merci grand prêtre de la bonne parole. Grâce à toi, je me sens presque une autre femme. Noah ne prête pas attention à mon sarcasme et me contemple avec ses yeux tristes. Tiens, maintenant que j'y pense, mes lunettes ont dû rester à la fac… heureusement que j'ai une deuxième paire de lunettes qui m'attend dans ma penderie. Je sais, c'est nul, mais en ce moment, j'éprouve un besoin immodéré de normalité, et je sais qu'elles seules peuvent me l'apporter. -Aby… Je le vois hésiter, et la tristesse est toujours là. -Est-ce que tu me détestes ? Voilà une question bien sérieuse dis-moi ! J'y réfléchis rapidement, mais la réponse est assez évidente. -Oui. Il me dévisage, puis devient impassible en regardant à nouveau cette belle route qui nous fait face. -Aby… Son ton se fait plus hésitant encore et je sens une autre question foireuse. -Oui ? Il délaisse une fois de plus la route, quoique je sais que nous ne sommes plus très loin de chez moi, et je me perds instant dans son regard hypnotique. -Je suis navré, me dit-il, mais je crois qu'ils m'ont retrouvé. Merde. Je ne m'y attendais pas à celle-là.
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