-Je suis navré, me dit-il, mais je crois qu'ils m'ont retrouvé.
Merde. Je ne m'y attendais pas à celle-là.
Je le fixe d'un air ahuri, puis, juste au cas où, je scrute à gauche à droite. Je pince les lèvres. Hmm, devant derrière ? Toujours pas. En dernier recours, je jette un œil dans les rétros, va même jusqu'à le pousser un peu, le temps de plonger mon délicieux regard paniqué dans le rétro central… rien.
J'ouvre la bouche, puis la referme. Serait-il normal qu'il les ait déjà repérés grâce à des supers pouvoirs d'agents secrets ? Après tout je ne sais strictement rien de cet homme.
Je reporte donc mon attention sur Noah, histoire de voir sa super technique ; le but final étant que je puisse copier.
Mais là aussi toujours rien. Tout ce que j'obtiens est son regard surpris lorsqu'il intercepte mon étude sérieuse de sa gestuelle.
Il ouvre la bouche, perplexe mais je le coupe.
-Comment peux-tu savoir qu'ils t'ont retrouvé ?
Noah referme la bouche. Je suppose qu'il doit se mordre l'intérieur de la joue là tout de suite, et mon cœur a un loupé tant il le fait bien.
-Je le sais c'est tout.
Pff. Ces mecs, toujours pareil.
Dans le brouillard de mon abrutissement maladif, l'agacement me tiraille et j'ai même peine à ressentir la panique de circonstance.
-Si tu ne me dis pas, je ne te crois pas.
Noah ne me zieute même pas, mais ses mains blanchissent sur le volant.
Hé ma titine, ai-je envie d'hurler, ne sers pas si fort !
-Aby, quand vas-tu enfin comprendre qu'il faut me faire confiance ? Je le sais, c'est tout. En quoi savoir « comment » t'aidera ?
Je fais la moue, et croise les bras.
-Si tu ne me le dis pas, ce sera de la rétention d'informations.
-Il n'y a pas de rétention d'informations là où c'est confidentiel… Fouineuse.
-SDF.
Il me jette un coup d'œil bizarre, puis sourit.
-Pff, tarée…
Je vais pour lui foutre une taloche, mais ce seulement en esprit. Je sais que ça ne marchera pas, que je ne suis pas d'attaque pour une telle manœuvre, et soyons honnête, je peux bien restreindre ma dignité si cela peut sauver ma titine.
Un coup de volant suffit, pour que ma belle carrosserie en pâtisse.
Je me renfonce donc dans le siège et réfléchis aux faits. Ils nous ont retrouvés. Hmm je secoue la tête. Non, ils L'ont retrouvé, moi je n'y suis pour rien. Et Noah le sait, il n'est pas bête.
Je regarde son air concentré, et bêtement, je lui trouve un coté gentil. Oui, moi la pauvre victime, il va réussir à me mettre hors de l'affaire.
-Noah…
Il penche la tête pour montrer qu'il est réceptif à ma voix plaintive (ce n'est pas celle que je pratique le plus, mais bon, faut ce qu'il faut… n'a-t-il pas affirmé que je suis tentante ?)
-Que fais-t-on puisque tu es mis à jour ?
-La seule chose raisonnable. Je me dirige vers chez toi…
Ah, oui je le savais, ce Noah sait faire preuve de gentillesse. Je le vois hésiter avant de poursuivre et ce faisant mon esprit vagabonde.
Je me doute de ce qui va se passer. Dans les films c'est toujours ainsi. Le méchant comprend son erreur, et lors du dernier acte, sa gentillesse le submerge et il sert d'appât face aux autres loups de la meute. Et la pauvre et gentille victime est sauve. J'en soupirerais presque de bien être.
Ici c'est moi la gentille. Oh pas que cela me surprenne, je suis adorable après tout, et ce en toutes circonstances… n'est-ce pas ? Bah… quoi, vous en doutez, mais… merde, je vous verrais bien à ma place, vous courriez au loin la queue entre les jambes… pff tous pareils.
Mais chut, mon sauveur est sur le point de me faire ses derniers aveux avant de partir au loin. Ça tombe bien, nous entrons dans le village.
-Je pense que le mieux est que nous les attendions là-haut… ce sera plus simple.
Ahhhh ! Je m'étouffe dans ma salive, je meure, je défaille… qu'ai-je entendu ? Attendre ? Plus simple ?
L'image d'un Noah parfait, de ce preux chevalier des temps modernes que je me suis faite s'effrite. Non, ce ne peut. Je maintiens les morceaux ensemble, et tente de comprendre.
-Et après tu t'en vas n'est-ce pas ?
Sous entendu… « Tu fais l'appât et je reste cachée chez moi ? »
Il hausse un sourcil, et j'ai presque l'impression de l'ennuyer alors qu'il se concentre.
-Non, je reste chez toi bien sûr !
L'envie de pleurer se fait plus vive et c'est avec désespoir que je laisse les morceaux s'écrouler à mes pieds. Tiens, je les piétinerais bien… quel sale type !
Je serre les poings et lui fait face. Une dernière solution s'ouvre à moi.
-Noah… (Toujours la petite voix plaintive, ca peux aider…)
-Oui ?
-Et si tu restais chez moi, et que je m'enfuyais ?
Sous entendu… « Le temps qu'ils te coincent ! »
Noah fronce à nouveau les sourcils, et soudain il sort de son air rêveur. Et il ne semble guère ravi de la proposition.
-Tu veux que je me livre, et toi tu te caches ?
Je me mords la lèvre. Zut, je n'ai pas dû me faire assez ambigüe sur mes questions. Je le scrute mais ne nie pas. Après tout, c'est exactement ce que je veux alors, pourquoi jouer l'hypocrite ?
Nous arrivons enfin dans ma rue, et Noah se gare sagement à ma place devant le portail.
-Aby, je ne comprends pas ton entêtement à nier l'évidence. Nous sommes dans le même bateau tous les deux. Pourquoi te fais-tu un devoir de faire ta chieuse ?
Je me mords plus fort la lèvre. Je ne suis pas une chieuse d'abord, je suis une Dame ! … Oups, c'est vrai que c'est plutôt similaire. Au moins je suis digne de ma condition, ignorant va !
Je croise les bras plus fermement. Soit.
S'il est capable de me supporter plus d'une semaine je me marre. Mais pourquoi attendre de se faire chopper ? Je le lui dis, et sa réponse finit de me rendre chèvre.
-C'est compliqué, et je peux comprendre que cela t'étonne. Mais il faut que tu sois consciente que je n'ai jamais cherché à partir au loin. Seulement fuir un temps.
Ma bouche s'entrouvre, atterrée.
-Mais c'est complètement débile comme raisonnement. Dans ma colère je le tape. Sois un homme bon sang. Si tu fuis, tu fuis, y a pas de petit je-veux-partir,-mais-je-reviens.
-Aby…
-Non merde, je ne me tais pas ! Je sens la colère monter et le froid m'assaillir. Tu m'as mis dans le pétrin alors maintenant t'assumes. Si vraiment tu veux qu'on reste ensemble alors il faut fuir ! Je refuse de me retrouver avec d'autres tarés dans ton genre.
Je réfléchis un instant avant de comprendre mon erreur.
-Et puis non en fait je ne veux aucun de vous, je veux rester chez moi. Mes larmes montent et je sais que hurler est puérile mais je n'ai rien de mieux sous la manche. Et je veux que tu disparaisses. Je veux ne jamais t'avoir rencontré, et je veux…
-Aby, même si je le voulais, nous n'avons plus le temps.
Je m'agite sur mon siège mais il me sert fort la main pour attirer mon attention.
-Je ne sais pas s'il s'agit de faiblesse ou de stupidité de ta part, mais tu ne saisis manifestement pas la situation. Ils arrivent et quoique tu veuilles faire, ils te retrouveront.
Je ravale mes larmes.
-Sauf s'ils ignorent mon existence.
Noah secoue la tête, implacable.
-Dès qu'ils m'auront sous la main, ils sauront pour toi. Camille est parmi eux. Et même sans lui, je le leur aurais dit. Il me serre plus fort. Ta place est avec nous désormais.
Les mots raisonnent à mes oreilles comme autant de zébrures d'acide et je ferme les yeux, butée. Lorsqu'il me lâche, je me renfonce dans mon siège et fais ce que je savais faire de mieux avec ma mère. Bouder.
Je sens que Noah me regarde, je sens son irritation monter, mais je m'en moque. J'ai peur, et refuse de me laisser faire.
-Aby, souffle-t-il doucement, descends de cette voiture.
Je reste immobile et le sens se rapprocher. En jetant un coup d'œil, je constate que je l'amuse autant que je l'exaspère. C'est ça, tombe dans le panneau, i***t.
-Non.
-Aby, continue-t-il, allez je te promets qu'ils ne te feront pas le moindre mal… Tu es la première n'oublie pas…. Il touche mon front glacé. Si tu veux tu peux prendre une douche le temps qu'ils arrivent.
Je fais mine que la douche me tente, et rouvre une paupière. Il sourit d'un air encourageant, presque comme il le ferait avec une gamine, et je déglutis face à son air angélique. Oh le manipulateur...
Je rêve ou il tente de me charmer pour m'amadouer ? Dans ton cul.
Toutefois lui croit réellement que ça marche, et je le vois pour sortir et venir vers ma portière. Ah ah le plan diabolique d'Abigaël la puissante a fonctionné.
Aussi sec je me jette sur le bouton de fermeture centralisé, et vois son air ahuri. C'est qui l'abruti maintenant ?
Il semble comprendre ma manœuvre et soupire en levant la main où repose les clés du bonheur. Tête de buse va.
J'ouvre le coffret caché sous le siège conducteur, et en sort mon second trousseau. Héhé, je savais bien que ça me servirait un jour. Ma mère me croyait folle, mais j'avais raison finalement.
Noah s'assombrit, et se dirige rapidement de mon coté.
-Aby arrête de faire l'idiote. Ouvre.
Dans tes rêves. Je lui tire la langue et met la clé dans le moteur. Et là…
Bling.
La vitre explose face au poing de la brute, et j'ai à peine le temps de ciller que d'une ma portière s'ouvre, et de deux je suis arrachée de mon siège pour finir sur ses épaules.
J'en hurlerais de rage. Ma titine !
Les larmes de rage se font brulantes et je tape tout ce qui m'est accessible.
-Lâche-moi tout de suite !
Je me sens une nouvelle fois toute chose, mais Noah obéit avec rudesse. C'est le principal. Toutefois, je constate que je tiens à peine sur mes jambes.
Il vient pour m'aider à nouveau mais je le repousse durement.
-Pas touche.
Je regarde Noah et son air sombre, puis ma pauvre titine fracassée. Ahhh mon monde s'écroule. Ma voiture, ma liberté…. Ma seule amie ! Je titube et me retrouve bien malgré moi une énième fois dans les bras de l'apollon. J'ouvre la bouche.
-Tais-toi Aby.
Le ton est impérieux, et dans le brouillard qui est mien, je suis impressionnée. Ouh, lui qui jouait au gentil… je savais bien que c'était un con !
L'idée que je l'ai peut-être un peu trop poussé m'effleure mais je rejette l'idée. C'est moi la victime ici. Libre à moi de victimiser mon bourreau !
Je sens la chaleur bienfaisante de ma maison mais j'ai toujours froid. Ce n'est qu'arrivée dans la salle de bain que je refais surface. Et là, le regard que me renvoie Noah en me posant me tétanise.
Furieux. Agressif. A bout.
-Je t'aie mis là, m'assène-t-il durement. Alors fais ce que tu veux. Il te reste assez de temps pour prendre une bonne douche chaude et te détendre. Ou tenter de t'enfuir et me mettre hors de moi. Il me saisit durement la mâchoire pour appuyer ses dires. Mais je te préviens, tu n'aimeras pas du tout ce que ça donnera.
Je reste silencieuse. En ce moment, on dirait vraiment un mâle, un vrai.
Wow. Il est magnifique. Carrément flippant. Sous le choc, moi qui n'aie guère vu plus que la lavette compatissante, je ne peux guère plus qu'hocher la tête. Bon, s'il est comme ça, inutile de lutter.
Mais c'est là qu'il redevient presque doux, et me caresse les cheveux. J'en grimace. Mauviette d'un jour, mauviette toujours.
-C'est bien. Tu fais ça, et moi je te prépare ton sac…
Oh non… l'idée qu'il fouine un peu plus me ragaillardie.
-N'y pense même pas ! C'est à moi de le faire.
Sous entendu… « Touche pas à mes culottes, pervers ! »
Il me fait un sourire retord.
-Trop tard j'ai déjà tout vu… Il penche la tête. J'ai particulièrement apprécié la lingerie Walt Disney !
Ahhh ! Je tente de le frapper, mais c'est si moue qu'il l'évite sans peine.
-Allez dépêche toi, tu n'aimerais pas qu'ils arrivent avant que tu n'aies fini.
Il va pour sortir, mais soudain une idée m'assaille. Je ne sais pas si j'arriverais à me sortir de ce guêpier, je ne sais pas si mon monde va bientôt achever de s'écrouler ou si j'arriverais à ruser (j'ai déjà une ou deux idées à expérimenter avant de laisser tomber) mais quoiqu'il arrive, j'ai besoin d'une chose.
-Noah… tu peux m'apporter mes lunettes… dans la commode…
Noah ne se retourne pas. Une main sur la porte, il semble peser le pour et le contre d'obéir à la peste que je dois lui paraitre (pas ma faute, il m'a contraint à lui afficher ce degré de bestialité… d'ordinaire, je sais me contenir…hmm presque). Mais finalement il hoche la tête.
-Si ça peux t'aider…
Lorsque la porte se referme, je rabats des bras que je découvre tremblants autour de mes genoux.
-Merci, soufflé-je pour moi.
Les larmes viennent. Des larmes de rage. Des larmes de colère face à ce qui m'arrive. Des larmes de peur aussi. Parce que je sais que je n'ai plus vraiment le choix. Il ne reste qu'une chose. Le besoin de savoir que je ne me serais pas résignée trop tôt.
Je lutterais, toute ma vie s'il le fallait. Mais je lutterais pour retrouver ma liberté, et ma solitude. Alors oui, ces lunettes m'aideront à me souvenir…
+++( POV Noah)+++
Ah quelle horripilante petite créature !
Quelle détermination ! Quel entêtement !
J'ouvre doucement la porte de la salle de bain, les lunettes en main.
Un cri m'accueille, et je me contente donc de poser les fameuses lunettes sur une chaise (qu'est-ce qu'elle en a d'ailleurs, une vraie industrie !) et me faufile dehors avant qu'un peigne ne me percute.
Ah, quelle femme ! Je me surprends à sourire, et aime ce tiraillement particulier qui anime mon visage. En dix ans de temps, je ne me souviens pas avoir été si amusé. L'excitation, l'exaspération, la patience divertie, autant de sentiments que je redécouvre.
Une chose est sûre, je ne m'ennuierais plus avec une telle sauvageonne au manoir. Attendez de voir ce que je vous ramène les mecs, ça vaut le coup d'œil.
Hmm tandis que je réfléchis, je me mets à préparer le fameux sac. (Et cinq culottes Winnie l'ourson, quatre soutif cendrillon, et quelques chaussettes Barbie…)
Le problème serait qu'elle risquerait justement de se montrer trop divertissante. Et s'ils l'appréciaient autant que moi ? Mon cœur se serre et je ne comprends pas le phénomène. Je me sens égoïste, mais soudain je comprends que je devrais partager cette découverte… pff, et bien je la leur laisse s'ils la supportent.
Quand à moi, je ne peux lutter contre l'évidence, je l'apprécie. Malgré ses caprices, son entêtement, elle est ce rafraichissement tant espéré. Et en outre, je la trouve sublime. Je ne sais pas si je pensais ainsi avant sa transformation, mais le lendemain, lorsqu'elle apparut dans le salon, je me souviens avoir été submergé par son aura, par ses traits fragiles, cette peau de satin, et cette fraicheur.
Ouh, cette fraicheur. Je tente de penser clairement et ce faisant, je me souviens avec une douleur accrue la chaleur que je dégage moi-même. Il est si étonnant qu'elle se distingue sur ce point. Serait-ce parce qu'il s'agit d'une femme ?
Mais tout ce que je sais, c'est que j'aime la tenir contre moi, j'aime quand elle prononce mon prénom (même lorsque je sens que la manipulation n'est pas loin) et j'aime la regarder.
Ma gorge se serre lorsque je me remémore qu'elle me déteste. Ah malédiction qui est la mienne. Cela fait plus d'une dizaine d'année que je n'ai pu côtoyer une femme, et plus encore à mon goût, mais lorsque je trouve enfin, c'est pour n'être que spectateur.
Je sens les autres approcher. Voudront-ils se l'approprier ? Pire, sera-t-elle plus sensible à leur charme, eux qui ne sont en rien responsable de son état ? J'analyse posément le problème.
Camille ? Non, trop sombre, trop bougon, qu'elle l'apprécie m'étonnerait. Caprice ? Hmm je n'en parle même pas. À moins qu'elle ne le fasse changer d'avis quand à ses orientations sexuelles… Qu'ils deviennent amis ? Inutile de se torturer. Non le plus terrible sera sans doute Gustave…
Ah je m'énerve à réfléchir ainsi. Je ne devrais pas. Et puis je m'en moque, cette fille peut bien apprécier qui elle veut. J'ai bien plus sérieux à songer.
Je me concentre, mais trop tard, mes gardiens sont déjà là.
Toc toc toc
« Qui est là ? Songé-je presque avec amusement.
J'entends un craquement tandis que je m'approche, et lorsque j'ouvre, Gustave et Camille me font face.
Le colosse me fait un sourire mauvais, et je sais que je vais passer un sale quart d'heure.
-C'est le loup, lâche Camille, comme pour me donner raison.
Ah petit cochon tout rose, quelle chance tu as de pouvoir courir au loin lorsque le loup s'en vient !
+++ (POV Moi/ Abigaël)+++
Souffle, souffle.
Frotte, frotte.
La buée du miroir s'en va, mes cheveux se sèchent, et mes pensées s'entremêlent pour aider mes sombres projets. J'enfile mes lunettes et part à la recherche de vêtements…
Bon, je vais devoir faire face aux hommes. A des barbares, des ignares doublés de voyou sans morale. Le jogging ? Non trop aguicheur encore.
Mieux vaut le vieux Sweater troué, et le baggy de jours de relâche. Pas de maquillage, et je ne prends même pas la peine d'épiler le poil naissant au sourcil droit. Je regarde le résultat, mais ne suis pas convaincue. Quelque chose cloche.
Serait-ce mes yeux, plus clairs encore, cette peau, légèrement dorée, ou ces pommettes plus rosées, mais… je n'aime pas. Ce n'est pas moi, je me sens en danger.
L'impression se renforce encore lorsque j'entends des bruits au dehors de la salle de bain. Je fouille dans mon sac pour trouver ce que je veux, passe un rapide coup de fil sans illusion, c'était juste pour le principe, et vais entrebâiller la porte.
Plusieurs voix s'élèvent, et je déglutis.
Ils sont là… (Imaginez la musique lugubre sur fond de film d'horreur et vous distinguerez peut-être la terreur qui tente de s'inviter… mais Abigaël sait être courageuse ! du cran ma vieille !)
-Tu sais pourquoi nous sommes là je suppose, dit une voix grave et sobre.
Je me doute que ce n'est pas voulu, mais la voix à elle seule me fait perdre un cran sur mon capitale bravoure.
-J'en ai une vague idée, chuchote presque Noah, sa voix de ténor presque enfantine en comparaison. Léonard est furieux n'est-ce pas ?
-C'est le cas de le dire, ricane une autre voix, plus normale je trouve, si espiègle que je grimace. Tu risques de regretter d'avoir voulu jouer au vilain garçon… par ta faute, Caprice a été insupportable…
Curieuse malgré tout, je me penche un peu plus, mais ne parvient pas à distinguer les deux silhouettes ; l'escalier me les cache. Je fais la moue. J'espère seulement qu'ils ont pensé à s'essuyer les pieds avant d'entrer. Sinon Nuisible ou pas, il leur en coûtera !
-Que fais-tu ici ? S'enquière la voix grave.
-Oui, c'est vrai, surenchérit le second, tu n'as quand même pas tué le propriétaire ?
Noah se met à chuchoter, et je peine à saisir. Seul me parvient « une complication… difficile à expliquer… »
-Plus intéressant, le coupe abruptement la grosse voix, pourquoi le propriétaire est-il encore en vie ? À nous épier de surcroit.
Zut. Oh en espion multifonction, faudra que je pense à revoir mes classiques. Pourtant cette fois je n'avais vraiment pas fait un bruit. Ah les hommes modernes !
Dépitée, je me décide à me dévoiler, puisque je n'ai plus le choix. Et puis pour agir, il faut bien que je leur parle.
Mais ce que je n'avais pas prévu, c'était de ne pouvoir parler en les voyants.
Oh my God !
Deux silhouettes se tiennent face à Noah, lequel m'encourage du regard.
-Je vous présente Aby…
-Abigaël, corrigé-je par reflexe.
Mes yeux vont et viennent et je retiens la bave qui manque de couler le long de ma mâchoire. Bon je ne suis pas égoïste, je suis prête à vous les décrire. Mais attention, pas touche, je les ai vu en premier !
Pour faire simple, je contemple un colosse et un lutin. L'un, je devine de suite qu'il s'agit de l'homme à la grosse voix, fait passer la musculature de Noah pour de l'enfantillage.
Vêtu d'un marcel noir, ses bras ressortent en une matière gracieuse taillée par les êtres supérieurs, d'une couleur cendrée à l'instar des beaux italiens mafieuso. Maintenant son visage, Ouh son visage ! Un mélange entre cette ombre de barbe si masculine, et la perfection carrée de ses traits. Les sourcils noirs, des yeux sombres hypnotiques, je ne vois pas un défaut au tableau.
Ne vient attester son appartenance aux nuisibles que cette longue crinière blanche relevée en un catogan toujours aussi mafieusarde… Bon vous l'aurez compris, autant Noah reflète cette perfection intouchable et sensuelle, autant ce colosse en vient à se faire flippant. Une aura charnelle là aussi, mais que je ressens brutale, et menaçante.
Je serais d'ailleurs tentée de faire un pas en arrière lorsqu'il me scrute d'un air peu avenant.
-Noah, peux-tu me dire ce que fait cette humaine ici ?
Oh, c'est chez moi ici !
La phrase reste bloquée dans ma gorge et je me contente de le défier du mieux que je le peux. Pas très glorieux, je suis bien contrainte de l'admettre.
L'autre silhouette s'approche un peu plus, et esquisse un sourire aguicheur.
-Etonnant que tu ne l'aies pas déjà tuée… tu étais censé avoir ta crise il y a deux jours après tout.
Je le jauge de mon regard affuté, et peine un moment à détacher mon regard de ces yeux verts intenses, de cette bouche de porcelaine sur un physique nerveux, où tout semble taillé pour la vitesse.
En fait, n'était ces cheveux blancs qui lui retombent nonchalamment sur le visage, ce petit être a tout pour monter sur un podium de mannequin. Autant les deux autres semblent trop sauvages, autant celui-ci parait enfantin, malicieux et… totalement immature.
Il doit bien avoir 22 ans, mais ses jeans déchirés, délavés, associés à cette arcade percée ne lui en donnent pas plus de 19. En comparaison à l'homme mûr qui doit bien faire dans les 28-29, je ne peux pas me montrer aussi impressionnée par l'énergumène. Du moins jusqu'à ce qu'il ne me décerne le regard pervers du parfait Vincent en puissance.
Noah se contente de sourire d'un air pincé devant mon abrutissement, et tente de prendre les devants. Je dis bien tente.
-Pardon ? grogne le colosse.
Noah ne lui prête aucune attention et pointe tour à tour les deux Angelo.
-Voici Camille, et Gustave. Ce sont eux qui vont nous ramener…
Il se tourne vers ses deux compères.
-Et je disais que c'était Aby, notre nouveau membre.
Le dénommé Gustave laisse échapper un rire amusé.
-C'est une blague ? Ah petit Noah je ne connaissais pas ton coté farfelu. Dommage que tu n'aies pas pensé aux conséquences… il me regarde presque tristement. Il va falloir la tuer maintenant…
Camille lui me dévisage, menaçant.
Bon, inutile de les laisser s'enflammer plus longtemps, petite Abigaël doit se sortir de ce guêpier.
-Oui, Noah est très amusant n'est-ce pas ? Il m'a dit qu'il vous attendait pour venir le chercher.
Pour parfaire le jeu de l'ignorante effrayée (et je le suis donc mon jeu en est d'autant mieux) j'ose m'approcher d'un pas.
-Mais comme il m'a un peu effrayée, j'ai pris l'initiative d'appeler la police, histoire qu'elle vienne jeter un coup d'œil dans le secteur pour vérifier que je suis toujours là.
Noah lâche un soupir, presque réjoui.
-Pff… tête de mule.
Camille penche la tête, et je le vois passer de Noah à moi, avant de se relaxer.
-Ça va, elle est tombée sur le répondeur.
Noah se braque, et me regarde.
-Non… Aby, tu avais vraiment essayé ?
Je ne réponds pas, trop choquée que mon plan tombe si facilement à l'eau.
-Mais non, je les ai eut au téléphone. Et ils m'ont pris au sérieux…
Bande d'abrutis de flic, si vous décrochiez votre téléphone, je ne serais pas en train de mitonner là tout de suite.
Mais Camille ne m'écoute plus, et de toute évidence les autres non plus. C'est dingue, il aura fallu d'une parole de ce type pour que je sois démasquée. Merde c'est qui, dieu le père ?
Non, le mec se contente de s'approcher de moi et de me fixer. Qu'est-ce qu'il regarde au juste ?
Je me rassure en songeant que d'après Noah, je suis différentes des critères habituels… pas de cheveux blancs (tiens en parlant de ça, sans ma coloration, je devrais les avoir ? Oh mon dieu, moi qui me plaignait avec mes 70% !), pas de résistance aux coups (en espérant qu'il préfère s'abstenir de tester…) et…
Je vois Camille s'assombrir et m'étonne. Quoi ? Qu'ai-je fait ?
-Bon tu m'expliques ? Tonne-t-il à l'encontre de mon pot de colle.
Noah se renfrogne et se contente de le regarder. Hmm aurait-il changé d'avis ? Peut-être a-t-il enfin compris que ma place est ici ? Pourtant Camille ne s'énerve pas devant ce silence et prends ce même air concentré que j'avais vu à Noah dans la voiture… qu'est-ce qui se passe ? Gustave s'agite, et j'en conclus que lui aussi s'impatiente.
C'est vrai, Quitte à décider de mon sort, dépêchez-vous !
-Hé les gars, à voix haute Please ! Lâche Gustave. Moi aussi j'aimerais bien comprendre...
A voix haute ? Comprendre ? Je soupire et m'attire l'attention de tous.
-Tous des sociopathes… non mais j'vous jure…
Je l'ai à peine murmuré mais Noah s'esclaffe.
Camille, lui, reste de marbre.
-Soit, on l'emmène, dit-il. Je ne suis pas convaincu, mais si c'est faux, nous le saurons, puisqu'elle mourra.
-Mais… Gustave semble n'y rien comprendre, le pauvre. On ne l'a tue pas ?
Noah sourit en me regardant.
-Elle est des nôtres Gustave.
-Une femme ?
Son air choqué me ferait presque sourire, si ce n'est l'air suivant de prédateur. Et Abigaël n'a pas dit son dernier mot.
D'un geste brusque je sors la bombe au poivre, et tente une percée du coté de Gustave (je n'ose pas Camille, je doute de pouvoir jouer dans la catégorie poids lourd).
Experte dans le maniement de mon épice, j'atteins mon objectif, mais le malotru cligne à peine des yeux avant de me saisir par la taille, surpris.
-Mais… qu'est-ce qu'elle fait ?
Je me débats, griffe, et tente de m'arracher à la poigne, mais je constate que Noah devait sans doute mimer la souffrance lors de nos précédentes altercations. L'autre n'est que surpris.
-Elle tente de s'enfuir, me semble t'il, souffle Noah.
-Wow, s'exclame le lutin. Il me touche la joue, perplexe. Mais elle est gelée… vous êtes sûre que c'est l'une des nôtres ?
Camille hausse les épaules, l'air de celui qui s'en moque éperdument, et je déglutis. En d’autres termes, je suis comme eux, ou je meure.
Noah s'approche de moi, apaisant.
-Aby, on va y aller maintenant. Tu veux que je fasse une dernière chose avant de partir ?
La panique me submerge, et je sais que je n'ai plus de plan de secours. Mes deux tentatives, si minables quand on y songe, mais que j'avais eu tant de mal à penser. La rage insensée vient s'ajouter et je me débats d'avantage, aux portes de la folie.
Noah voit le phénomène et s'adresse au lutin qui me tient.
-Dis lui de se taire, et met là dans la voiture.
-Hmm, comme tu veux.
Je crie, mais le lutin me dit effectivement de me stopper et je me retrouve silencieuse malgré moi. Ahhhh ma voix, je veux lutter, je veux me rebeller. Je veux les mordre. Je veux… un steak ? Hmm ça attendra.
Je me débats toujours silencieusement maintenant, et comprends que ces gens ne sont vraiment pas normaux.
Avant d'y être jeté, je distingue qu'il s'agit d'une belle voiture noire qui doit coûter la peau des fesses (désolé pour la marque, il aurait fallut que je m'y intéresse… à bas le capitalisme, à bas la société de consommation ! Bon je sais je m'éloigne un peu du sujet…)
Mes membres se mettent à trembler tandis que Gustave monte à l'avant coté conducteur, et Camille coté passager. Oh punaise pas maintenant, pas une crise. Non ça va, je sens juste la faiblesse et me retrouve gelée, plus encore avec la clim. Mais c'est des malades ! Nous sommes en hiver ai-je envie de leur hurler. Et le pull, les manteaux, c'est pour le Pape ?
Ah et je ne suis pas au meilleur de ma forme. La porte de mon coté s'ouvre et Noah passe une tête à l'intérieur. Il fait un signe à Gustave, avant de se tourner vers moi.
-Aby, je ne le dirais pas une troisième fois. Veux-tu quelque chose ?
Je panique encore, et saisis enfin qu'il s'agit de la dernière fois où je vois ma petite maison à moi. Ma gorge se noue, mais je lutte contre la sensation.
-Je veux… je veux (ah je veux tellement de chose, quoi en premier ? Ah tiens, je sais…). Je déglutis. Je veux que tu t'occupes du chauffage.
-Pardon ?
Je m'enfonce malgré moi dans le siège, si faible que j'en ai la nausée rien que de parler.
-C'est ma maison, et ma mère me tuerait si elle voit la facture d'électricité. Coupe le chauffage, ferme les volets, et… laisse un mot à ma mère.
Noah acquiesce mais Camille secoue la tête.
-Pour le mot c'est non, trop risqué. Il me jette un rapide coup d'œil et met enfin le chauffage. Et va chercher une couette, ainsi que son manteau, elle est gelée.
Gustave me lance un coup d'œil pour constater de ses yeux. Il semble médusé.
-Elle est gelée… c'est la meilleure !
Je me sens irritée malgré moi. Je n'ai pas demandé à être ainsi. J'aurais préféré bénéficier de leur insensibilité au froid.
Noah revient, et une fois le coffre fermé il vient s'installer près de moi. Il tente de m'approcher de lui, mais je le rejette durement. Ok il est chaud, mais Abigaël ne pardonne pas aux traitres.
Monsieur a fuit, mais monsieur semble presque content de rentrer chez lui. Monsieur m'a contaminée, et monsieur me livre à l'inconnu. Je le déteste, et déteste encore plus le fait de ne pas le détester vraiment.
Il semble triste, mais je m'en moque. Et à la place, il met sur moi ma chère couette. Oh coucou toi, au moins je ne suis pas toute seule.
Je me blottis dedans, et sens le sommeil m'accaparer. Au moins ma couette est là, alors je réitère ma petite exigence de rien du tout : si un arbre vient à passer par là, Abigaël la suicidaire à la couette rose bonbon veut bien venir s'y percuter !