-Ah, mon dieu c'est atroce !
Le ton est clairement horrifié et je ferme les yeux, lassée. Inutile de se montrer si choquée, je n'y suis pour rien. Ou presque.
-Abigaël, continue la coiffeuse en m'asseyant sur mon siège semi-annuel, comment peux-tu oser sortir avec des cheveux pareils ?
Je ferme les yeux un peu plus fort et crispe la mâchoire. Pourquoi n'ai-je toujours pas songé à changer de coiffeur ? Ce serait pourtant si bien, un coiffeur respectueux et consciencieux… vous savez, l'un de ceux qui gardent leurs commentaires pour eux, l'intérêt étant bien sûr que ledit client daigne revenir…
La coiffeuse prépare sa coloration, sans me demander mon avis sur la couleur évidemment, et me jette un regard hautement désapprobateur.
-Si ta mère le savait, elle serait morte de honte… tu pourrais faire un peu plus attention à ton apparence, ça ne te tuerait pas.
Je la regarde d'un air morne afin qu'elle s'affaire plutôt à me libérer au plus vite, puis me détourne de l'amie de ma mère pour me « contempler » dans la glace. Enfin, s'il est possible de contempler une créature telle que moi, bien entendu !
Si l'on devait me définir, que dirait-on ? Une jolie rousse aux membres bien faits ? Hmm non… inutile de positiver ! Réfléchissons… une binoclarde vêtue à la mode de l'ancien temps alors ? Non, inutile de se donner le cafard en ce début de soirée. Si je commence ainsi, je vais finir par déprimer tout mon saoul dans mon petit chez moi, et pour être honnête, très peu pour moi.
Non, je dirais que je suis banale, de ces filles que l'on ne remarque pas, et que les mecs snobent sans aucun scrupule… je suis inintéressante après tout, alors comment le leur reprocher ?
Francine s'affaire toujours sur mes cheveux, occupée comme elle l'est à grommeler sur mes cheveux ternes d'un roux délavé sur le bas, grisâtre sur le haut. Et oui, 20 ans et déjà des cheveux blancs à plus de 70% !
Pourquoi lorsque Francine me regarde dans le miroir, j'ai l'impression que c'est de ma faute ? Je n'ai jamais demandé à subir une contrariété d'ordinaire destinée à la classe du troisième âge, et ce, depuis mes 5 ans ! Problème de mélanine disent les spécialistes… Vous savez, cette substance que secrète l'organisme pour donner de la couleur ? (On sent l'expérience, n'est-il pas ?)
Mais je sens que vous me plaignez… ou me jaugez ? Eh ! Je ne vous permets pas, je suis encore dans la force de l'âge… Hmm, je me regarde à nouveau, mais le désespoir n'est pas là. Il ne faut pas se laisser à croire que je me lamente, car ce n'est pas le cas. C'est mon corps, tout comme c'est ma vie et je m'y suis faite, moi, la rousse par défaut, aux lunettes d'un rouge métallique sur un teint blanc malgré le soleil, aux pommettes hautes autour d'un petit nez (ah, je suis très fière de mon nez… ainsi que de mes yeux, bleus comme j'aime…)
Le sourire me vient et je me fais l'effet d'une nigotte. Banale comme je le suis, et j'arrive pourtant à m'en satisfaire… je ne suis pas difficile, ça, c'est le point positif.
Au-dessus de moi, Francine s'impatiente.
-Abigaël, allo la terre ! Ça ne se fait pas de m'ignorer alors que je m'occupe de toi…
Et ça ne se fait pas de me critiquer à tout bout de champ.
Soumise, je lui retourne pourtant l'un de mes petits sourires timides (celui que je fais le mieux, si ça intéresse).
-Désolée, je pensais aux partiels qui approchent…
Francine secoue la tête, agacée. Mes partiels ne l'intéressent pas, tout comme le fait que je sois en dernière année de fac en licence de chimie. D'ailleurs, c'est vrai, pourquoi ça l'intéresserait ? Une seule chose l'intéresse…
-Que devient ta mère au juste ?
Je me mords l'intérieur de la joue, fière de cette petite intuition installée au fil de nos rencontres si fructueuses.
-Oh, toujours pareil, elle va, elle vient…
J'hésite avant d'ajouter (je ne voudrais pas lui donner matière à me souler) :
-Hmm, là elle est en Afrique du sud, du coté du Mozambique.
Les prunelles étincellent sous les paupières tombantes de mon interlocutrice et je devine que j'en ai encore trop dit.
-Ah l'Afrique, soupire-t-elle en m'enjoignant à me lever pour passer sous la « chauffe-chauffe » (oui, ça fait bientôt 15 ans que je suis le protocole et à l'époque, c'était comme ça que je nommais cette machine énorme qui sèche les cheveux… vieux restes, pardonnez-moi…)
-Quelle chance elle a, de pouvoir voyager comme ça…
Je la laisse parler, je sais qu'il suffira de hocher la tête de temps à autre, vers la fin d'acquiescer lorsqu'elle me dira le célèbre « passe-lui le bonjour de ma part surtout ».
Oui, ma mère est une exploratrice comme on en voit rarement. Pour ceux qui me connaissent un peu, il s'agit ici d'un fait étrange, horripilant parfois, parce que me concernant, je ne vais jamais plus loin que Paris, (là où se trouve ma fac) avant de rentrer dans ma petite ville recluse du monde entier, pour m'ensevelir sous ma couette. Parcours très rythmé, vous en conviendrez !
À 20 ans me direz-vous encore, vivre recluse, avec sa mère à des centaines de lieues, ça parait choquant… Est-ce que je me sens seule ? Non, pas du tout.
Est-ce qu'elle me manque ? Non, point du tout.
Suis-je une solitaire ? Bah voila, vous avez enfin tout compris.
Je me nomme Abigaël, j'ai des cheveux blancs, le courage d'une chaussette, pas de vie sociale, et un goût prononcé pour l'Hermitage en petite culotte (je ne porte pas grand-chose de plus sous cette fameuse couette…).
Ah, mon dieu, me croiriez-vous si je vous disais que j'aime cette vie ? Non ? Mais, voyons, si chaque fois que vous deviez en sortir, il fallait passer par Francine et ses remarques à lui taper dessus ? (ce que je ne fais pas, parce que je suis timide, enfin bref…) Si chaque fois que vous vous ouvriez aux autres, il vous fallait faire face à la bêtise environnante qui règne ici bas ? (j'en ai un malheureux extrait avec mes chères comparses d'université…entre hypocrisies, sottises et médisances, mon compte est bon !)
Non, non, non, moi, je suis heureuse et me contente de voir ces sorties obligées comme un dur moyen de survivre dans ce monde de brutes. Vite faites les petites courses du samedi matin, vite bâclée la baguette du soir, et tous les six mois, petite coloration pour me refaire une « beauté »… Oui, j'ai beau dire, beau faire, quand les gens vous jaugent comme une malpropre avec vos cinq centimètres de cheveux blancs, je me sens toute chose, pour ne pas en dire plus…
Inutile de conter la suite. Francine s'en vient vers moi, me défait le tout, et me voila parée d'une nouvelle couleur d'un acajou irisé. Je plaisante mais en fait, c'est vrai que j'aime assez cette couleur, quoique je l'aurais aimée un peu plus rouge encore… mais je suis censée être timide, inutile de m'attirer davantage de regards, mon organisme ne saurait y survivre…
Bon, et puis la célèbre phrase, quoique sur un ton agacé (bah, je n'ai pas été assez convaincante dans mon adoration ?) :
« Passe-lui le bonjour de ma part »
Je lui affiche mon petit sourire et la vois se détendre.
-Je n'y manquerais pas, Francine.
Vous avez vu comme je suis gentille ? Je vais même lui mentir pour lui rendre la vie plus douce…
Lorsque je sors de la boutique, le froid m'assaille. Le vent s'infiltre dans mon col découvert, se glisse dans ma brassière, me gélifie-les… Oh non, restons-en là, on ne se connait pas encore assez.
Autant est-il qu'il fait très froid, et me jurant de ne plus sortir sans cette fameuse écharpe que je me suis fait main (pas une réussite je le concède, mais bon) je m'engouffre dans ma petite Saxo verte avant de faire le court trajet qui me mènera chez moi.
Dois-je préciser que ce fut là que mon paisible destin se retrouva écrasé par un seigneur bien sadique, il faut l'admettre ? Oh, de toute façon, vous ne me croyez pas encore, et je vous vois déjà me toiser. M'en moque, si j'avais su, j'aurais fui en courant. Le destin est bien cruel (parfois)…
Insouciante (pff, quelle idiote), je me gare devant chez moi (Ai-je déjà précisé qu'il s'agit d'une mignonne petite bâtisse de briques jaune maladif ? Petit reste que m'a laissée ma mère afin d'avoir un nid où se repaitre une fois Tokyo passé…
Ouille ! Toujours ce froid, vite, vite les clefs ! Il fait sombre et partout alentour les volets sont clos, seuls les bruits me prouvent que je ne suis pas seule en ce monde. Hmm, ça me suffit, inutile de les voir… Vraiment, parfois je me fais honte, mais bon, faut voir de qui je parle aussi (d'ailleurs vous le verrez bien assez tôt…)
Un mouvement m'interrompt dans mon forçage de portail rouillé et je me retourne pour voir une silhouette tremblante sous le réverbère.
Perplexe, je reste là, consciente du froid qui me gèle toujours autant, de mes mains qui s'engourdissent et du mal fou que je vais avoir à faire son affaire à mon portail. Pourtant, il y a une silhouette non loin, et dans ce village-ci, à cette heure, j'ai bien le droit de m'interroger. Ah quelle nouille ! Plus encore lorsque je vois l'inconnu s'écrouler sur le trottoir… Ma perplexité se change en inquiétude.
Ah oui, impossible de continuer sans vous préciser un autre de mes défauts, l'un de ceux qui surpassent tous les autres… je suis naïve et « gentille » ! Oh, pas cette gentillesse insupportable de ces gens qui font semblant d'être meilleurs qu'ils ne le sont. Non, moi je suis cette mièvrerie qui fait que bien ça m'emm**** au plus haut point, je fais ce qu'il faut pour aider. Et ce même s'il s'agit de la pire des c**** (…Quel vulgarité !)
Bon, je m'approche. La silhouette ne bouge pas, amorphe. Si ça se trouve, il s'agit d'un toxico… non, non, non, Abigaël pas de ça ! Tu vas juste voir de quoi il est question, et s'il fait un geste suspect, tu lui en retournes une et t'enfuis comme dans les films… au pire, tu te sers de cette bombe au poivre bon marché… en fait je ne préfèrerais pas, j'en ai plus beaucoup, et ça coûte cher au millilitre !
Je m'approche encore, et constate qu'il s'agit d'un homme. Une bonne chose qu'il se soit effondré sous un réverbère ! L'homme, conscient de ma présence, grogne faiblement quand je me retrouve à un pas ou deux de lui, et tandis qu'il me montre son visage sous son bonnet gris, je manque de reculer.
Alors oui, il se pourrait qu'il soit un toxico, parce que livide comme il est, je ne vois pas autre chose. Ou bourré. Non, je ne pense pas. La raison me dit qu'il doit surtout être épuisé. Au XXIème siècle, c'est étonnant mais bon, un voyageur égaré, dans une ville égarée… pourquoi pas ? Quand je vous dis que je suis naïve…
Mais ce qui a failli me faire reculer ne réside pas tellement dans ce teint maladif et visiblement à bout. Non, en fait c'est pire, bien pire.
Cet homme est beau. Je déglutis, et mesure le pour ou le contre. Fuir ? Pas fuir ? Oui, moquez-vous de moi, mais cet homme est insupportablement magnifique et d'une part, je n'en ai pas l'habitude (sauf dans les films… ah, si on avait le temps, je vous dirais bien… non, on n'a pas le temps, c'est grave là !), bon donc, je n'en ai pas l'habitude et en plus, c'est suspect ! Ces traits sans pareil, ce regard de braise qui me transperce d'un air furieux, ces cils luisants, cette bouche à mordre dedans… Ouh ! Et encore, je n'ai toujours pas parlé du nez parfait, ni du menton à l'allure masculine à en mourir.
-Qu'est-ce tu veux ? rugit l'apollon. Si c'est juste pour regarder, dégage !
Oh, le petit con. Je me redresse, mon orgueil mis à mal. Moi, j'ai froid aux mains, Monsieur, si tu crois que je n'ai que ça à faire, de me délecter de ta vue… Pauvre type va !
-Je ne bougerai pas d'ici, Monsieur, m'exclamai-je d'un ton ridiculement chétif (ah, faible femme que je fais !). Vous êtes devant chez moi, alors je suis en droit de savoir ce qui vous arrive.
L'homme me regarde comme si j'étais une folle, ou un insecte particulièrement nuisible. Je me sens rougir malgré moi, quoique la fureur l'emporte rapidement. S'il croit qu'il m'impressionne !
Il tousse avec difficulté.
-Je me repose ça ne se voit pas ? grimace-t-il. Je vais bientôt repartir, inutile d'en faire toute une histoire.
Ouh ! Il ne me plait pas du tout, ce type. Je me redresse encore, si c'est possible.
-Très bien, je vous laisse dix minutes et ensuite j'appelle les flics.
Il me regarde avec amusement mais l'impression de l'insecte que l'on veut écraser demeure toujours.
-Appelle-les donc, va…
Bon, il n'est pas bête. Mais pour ma défense, parfois ça marche. Si je les appelle, ils ne viendront pas, vu qu'il y a un poste pour un secteur d'une vingtaine de kilomètres ; ils préféreront s'attaquer au violeur en série qu'à un pauvre toxico qui joue au SDF devant mon portail.
Agacée, je me retourne sans un mot et me réattaque à ma devanture, les doigts transis de froid. J'essaye d'ignorer le regard qui pèse sur moi, et me promets d'acheter une batte dès demain s'il est encore là. Même si ça ne sert pas, au moins l'idée de pouvoir agir serait jubilatoire, et je n'aurais qu'à la caresser sauvagement en le regardant par la fenêtre.
Le portail cède et je me précipite sur la porte de chez moi, sensible à la pluie naissante. Alors que j'entre dans la chaleur bienfaisante, j'entends distinctement l'homme tousser violemment. M'en fiche. Qu'il crève. Malpoli. Je le déteste.
Je ferme les yeux et m'assois à même le sol, troublée malgré moi. Il n'a visiblement nul part où aller. Il est malade, c'est évident. Il risque de mourir. Pourquoi est-ce qu'il ne me supplie pas pour que je lui offre l'abri ? Hmm, moi je ne le ferais pas, mais bon… la culpabilité me prend. Ah merde, qu'est-ce que je n'aime pas ce sentiment, celui d'être ce petit parasite qui profite sans contrepartie. Et puis, si je ne l'aide pas et qu'il meure, ça va être de ma faute !
Pour un peu, un voisin va m'avoir épiée et avoir vu que je me suis intéressée à son cas ; Ce pourrait être non-assistance à personne en danger ! Alors je vais me retrouver en taule, avec plein de dépravés, et je ne serais plus seule sous ma couette, dans mon petit univers. Mes pensées volent de toutes parts, aussi débiles les unes que les autres, mais le fait reste là. Faut que j'aille l'aider, sinon je vais m'en vouloir, et si je m'en veux, je ne pourrais pas dormir et… Stop. Une chose est sure, va l'aider Abigaël.
Je soupire de frustration et me lève pour aller chercher mon toxico détesté. Et oui, il est toujours là, bien tranquillement en train de trembler sous ce même réverbère. Je marche, il me regarde m'approcher. Je le défie du regard, histoire qu'il comprenne bien mes positions anti-sans-abri, il me foudroie de celui « dégage, ver de terre ».
-Monsieur, désirez-vous entrer pour cette nuit ?
Dois-je préciser que dès le lendemain, il dégage ? Non, il s'en doute et s'il s'installe là, j'appelle les flics, quitte à en rajouter. Je n'aurais qu'à dire qu'il y a eu attouchement et quoique peu probable au vu de nos différences flagrantes, ils seront obligés de venir voir…
-Est-ce que j'ai l'air de vouloir ?
Je le regarde avec objectivité. Ces petits yeux furieux, cette attitude ridiculement défensive… non, il n'a pas l'air de vouloir en fait. Je m'accroupis près de lui et pose ma main sur son front.
Il me fusille du regard et un bras vient rejeter ma douce main.
-Pas touche.
Trop tard, pensé-je presque avec sadisme. Et mon impression est confirmée. Il est malade comme un chien. Et brulant.
Hmm, je songe rapidement que j'aurais dû garder sous la main l'un de ces masques antiépidémiques bon marché.
Si je tombe malade, je porte plainte.
-Bon allez, lève-toi, tu viens chez moi cette nuit.
Il me repousse durement quand je m'approche.
-Pas touche, j'ai dit !
Je ferme les yeux, autant pour me calmer que me souvenir de mes cours d'auto-défense. S'il continue, je l'assomme. Reste polie, Abigaël.
Ma voix se fait acide malgré moi.
-Tu es malade, tu n'es pas bien. Et le mauvais sort a décidé que tu t'étales devant chez moi. Pas le choix, tu viens et tu te tais.
Je lui prends la main. Il me repousse encore, plus faiblement cette fois-ci. Mais Abigaël n'est plus d'humeur.
-Oh, tu arrêtes tout de suite ! Si tu crois que ça me fait plaisir ?
Devant son air presque prude, je me sens vaguement amusée ; comme si j'allais le violer ! Lorsque je l'ai enfin relevé, c'est à peine s'il est conscient. Il grommelle encore et je perçois certaines légèretés à mon égard.
« Idiote… veut mourir… me touche pas »
Je retiens un profond soupir et me charge de mon poids mort jusqu'à la porte. En passant, je remarque un sac mais je n'ai que deux mains et je doute que quiconque veuille d'un sac bourré de bactéries. Il attendra.
Je le fais rentrer, ferme la porte. Oh bienheureuse chaleur, c'est ma maison à moi ça ! Là au moins, je sens que mon boulet ne me contredira pas. Je songe à l'étaler sur le divan… mais à la réflexion, j'ai une chambre d'amis, faut bien que ça serve !
Pff, pff. Inspiration. Expiration. Qu'il est lourd !
Je lui donnerais bien un coup de coude mais il est totalement dans les vapes et se contente de coller son corps contre le mien. Bon au passage, il semble ferme, musclé, et il est chaud… Abigaël du calme. Tu resteras sans effet devant les appâts du démon. Malgré mes prudes pensées, je me concentre sur mes mains qui le tiennent, histoire qu'elles n'essayent pas de s'échapper en d'autres contrées… Ouh les vilaines !
Il s'écroule sur le lit au pardessus verdâtre à fleurs jaunes (je tiens à préciser que ce n'est pas mon préféré, sinon je ne l'aurais pas mis là !) et je reprends mon souffle avant d'aller chercher son sac.
Puis, en bonne bonniche, je prépare ma bassine d'eau chaude, mon éponge, y ajoute quelques Dolipranes de circonstance et retourne voir le mourant. Non sincèrement, j'espère qu'il ne vit pas ses derniers instants, sinon je vais me retrouver dans la mouise… Qu'est-ce que je vais dire aux flics s'il claque chez moi ?
Lorsque j'arrive, je pose le tout sur la petite commode en bois peint et prends enfin le temps d'ôter mon manteau, tout en l'étudiant. Maintenant qu'il est au chaud, les tremblements peinent de plus en plus à se justifier et l'inquiétude grandit en moi.
Il reste là, amorphe et tout trempé, la respiration saccadée de celui qui lutte.
J'aurais préféré qu'il soit un peu mieux pour s'occuper de lui comme un grand garçon… bon, en même temps si tel était le cas, nous n'en serions pas là !
Je commence par lui ôter le bonnet, histoire de débuter tout doux (parce que le but final de la manœuvre ne m'échappe pas, il risque de ne plus lui rester grand-chose sur le dos quand je lui aurai fait son affaire… Jubilation ? Dégoût ? Pour être tout à fait honnête, un peu des deux).
Pourtant, j'écarquille quand même les yeux de surprise. Wow !
Alors moi, j'ai les cheveux rouges, soit, mais lui, il les a blancs !
Bon, ce n'est pas non plus extraordinaire : Etant donné qu'il n'a pas le moindre cheveu grisâtre, il doit s'agir d'une coloration… à vue de nez, il a entre 22 et 26 ans, ne correspond pas au profil de l'albinos, donc même si ses cheveux sont courts au possible, il doit s'agir d'un fou furieux qui prend plaisir à aller chez le coiffeur tous les quatre matins.
Quelle ironie, le coiffeur vient me traquer jusque chez moi !
Je prends mon courage à deux mains et attrape son blouson. La créature tressaille, et je la sens lutter instinctivement pour se dégager. Chut, Tata Abigaël est là. Et ce à quoi je m'attendais est moins terrible que prévu. Son torse se dessine, ma gorge s'assèche à l'unisson, à moins qu'il ne s'agisse simplement des premiers microbes. Oui, c'est sans doute ça.
Ses lèvres tremblent, ses muscles fulminent. Mon dieu, il lutte…. Mais contre quoi au juste ?
Mes mains s'occupent et l'éponge humide vient sur son front dans une vaine tentative de le calmer. Ça marchait bien me concernant. Mais bien sûr, ça, c'était du temps où quelqu'un s'intéressait suffisamment à moi pour daigner perdre son énergie à la manœuvre.
Je continue un moment, presque attendrie maintenant, devant cette faiblesse sur ce monceau de muscles, tandis que je me rassure en sachant que pareil homme ne me fait pas plus d'effet.
Bien sûr, l'on apprécie toujours la vue, mais la perfection n'est que vitrine à admirer, tout le monde le sait… N'est-ce pas ?
Moi pauvre mortelle, n'est en aucun cas tentée par les charmes du serpent. Enfin, c'est ce qu'on dit !
L'homme semble presque réagir à mes pieuses pensées, car tandis que je me tourne pour changer l'eau de l'éponge, j'ai la surprise de le voir me fixer d'un œil nouveau la fois suivante.
Résigné. Inhumain. Terrifiant.
Alertée, je me sens reculer d'un pas et lâche ma fameuse éponge. Son regard m'hypnotise et je le vois se lever sans rien pouvoir faire.
-Mais… mais…
Je tente de parler, de le gronder, mais rien ne vient. Mon cerveau est comme gelé, à croire que l'isolation est à revoir (d'ailleurs, à noter que c'est effectivement le cas, mais je ne suis qu'une pauvre étudiante en mal d'argent).
N'empêche qu'il s'avance vers moi et cette lueur bestiale qui brille là ne me donne qu'une envie : l'affaiblir un peu d'avantage d'un coup subtil à l'entre-jambe !
Je me prépare, je suis prête, mais il me prend de vitesse pour me saisir durement le bras. Son regard se voile et la vision d'une détresse presque aussi terrible que sa furie ne me rassure en rien.
-Je suis désolé, me souffle-t-il. Si seulement tu ne m'avais pas forcé.
Forcé ? Non mais pour qui il se prend ? Je ne force personne, c'est mes devoirs civiques qui m'y contraignent… et pour ce que j'en sais, à l'avenir ils pourront aller se faire f…
Stop sur image. Vous me croyez maintenant, si je vous dis qu'il ne faut jamais s'ouvrir aux autres ? Tout ce qu'on rapporte c'est une bande de sociopathes toxicos… bon d'accord, on y retourne, de toute façon, j'ai confiance, vous me rejoindrez bien assez tôt.
L'homme ferme les yeux et je sens comme une libération sur son faciès subitement apaisé, tandis qu'une violente douleur m'assaille.
Aïe ! Ça fait un mal de chien !
Je me sens transpercée de toutes parts par la décharge et recule instinctivement contre le mur, sous le choc.
L'instant suivant, j'entends un halètement ridicule.
Je le dévisage, perplexe, mais ne rencontre que chagrin dans ce beau regard d'un bleu plus pâle encore que le mien !
Help ! Qu'est-ce qui se passe ?
Le halètement s'intensifie, mais ce n'est visiblement pas lui qui le produit. Il parait si… sain. La pâleur a quitté ses traits et j'ai peine à m'imaginer l'avoir vu malade quelques instants plus tôt : il respire la santé. Mes membres se braquent, les crampes me torturent sans raison, de même que ces imperceptibles tremblements.
-Chut, me murmure-t-il tout bas. Détends-toi, ça ira…
Je le fixe d'un regard embué. Quand ses doigts effleurent ma bouche, je prends enfin conscience que le halètement n'est autre que le mien.
Oh my God !
-Pourquoi ?
-Chut.
Il s'approche encore. Je tente de l'écarter mais me sens ridiculement faible. Merde, qu'est-ce qu'il m'a fait ? Microbe ? Non, trop rapide, ou alors c'est un nouveau genre destructeur. Si je m'en sors, c'est sûr, je promets de porter plainte, et si possible de mieux me renseigner sur les dangers du monde extérieur.
Il enserre ma taille et je me fais guimauve contre lui.
Mais alors qu'il s'approche toujours, je comprends enfin ce qu'il veut faire.
Ah ça non ! L'absurdité du geste m'échappe, seul reste qu'il n'a pas le droit de tenter de m'embrasser sans mon accord… aussi beau fut-il ! Non mais, un coup il me repousse, la seconde d'après il me pelote. Malotru !
-Laisse-moi !
Oh la honte, ma voix n'est plus qu'un gémissement.
Il me regarde, je le regarde, nous nous regardons… et la colère m'enflamme sans prévenir.
Je réussis enfin à le repousser comme il se doit et il me relâche. Tremblante je sors de la chambre, mais seulement pour aller m'écrouler contre le mur d'en face… quelle avancée !
L'autre me suit, les prunelles toujours aussi tristes (ou alors il fait semblant… On m'a déjà dit que les demi-dieux étaient très forts à ce jeu-là).
-Laisse-toi faire, me glisse-t-il encore. Laisse-moi te faire apprécier tes derniers instants… c'est la seule chose que je puisse encore faire pour me faire pardonner.
Quel toupet !
La dernière chose que je perçois dans un monde de souffrance est le contact des lèvres si douces de mon toxico sur les miennes, et l'impression de mourir n'en devient que plus grisante… (pour la forme je le mords quand même, histoire qu'il sache ce que j'en pense…)
Adieu monde cruel, au moins je ne serai pas morte trop loin de ma chère couette !