Cohabitation difficile

3201 Words
Quelle étrange créature ! Elle souffre… dieu qu'elle semble souffrir ! Pourquoi ne meure-t-elle pas ? Mes doigts se crispent contre mes flancs. Devrais-je… Je déglutis. Devrais-je mettre un terme à son agonie ? Que se passe-t-il ? Jamais cela n'avait été si long… Mes yeux me brûlent, et lâche, je préfère sortir pour éloigner de mon faible regard ces membres convulsés. Il y avait si longtemps que ce n'était pas arrivé, plus encore avec une femme… pourquoi ? Une réponse me vient, et, en dernier châtiment, je l'accepte avec dégoût. C'est pour te punir mon enfant, dit la voix, pour que tu comprennes qu'il ne sert à rien de fuir les tiens… vois ce qui arrive… rentre… Les larmes viennent maintenant et je ne vois qu'un moyen d'oublier… fuyons vagabond, car même ce petit être mourant devait savoir apprécier les joies de l'ivresse… … à l'évidence non. Tiens… ah, je vois qu'elle avait mieux encore…. -oOo- Douleur. … douleur encore. Maigre description des tourments que mon corps m'inflige, j'en conviens volontiers. Navré, mais en ce moment de pure agonie, vous me pardonnerez peut-être mon manque d'impression. La souffrance me triture de part et d'autre, la gorge me brule. Aurais-je hurlé… oh j'espère seulement que l'on ne va pas m'accuser de tapage nocturne… les bougres d'à coté en seraient bien capables. Mes oreilles picotent, mes yeux… ah mes yeux ! Je me tâte prudemment et arrête pour de vrai mes énumérations de petite vieille. Au besoin j'y reviendrais, n'ayez crainte. Mes yeux s'ouvrent avec douleur donc, et je mets un moment à reconnaitre le plafond de ma propre chambre. Brouillé bien entendu au vu de ma myopie déclarée. Mais tandis que je lève une main, je comprends que ma Vue doit de même se trouver affectée par mes larmes. Très bien, une première conclusion s'impose à mon brillant intellect : aujourd'hui, je vais avoir une tête à faire peur ! Plus encore que d'habitude. Et oui, des yeux bouffis, un teint sans doute livide, des cheveux en bataille… La curiosité me prend et soudain, l'envie de me tenir devant mon miroir se fait si vive que j'en oublie mes courbatures multiples pour me remettre debout… hmm correction. Pour essayer de me mettre debout. Petit balancement de gauche à droite, essais nombreux et varis, et alléluia Abigaël est debout ! Je me poste devant mon armoire où trône le miroir tant convoité et la satisfaction s'installe. Ah je m'impressionne moi-même ! Tout comme je le pensais ! Les cheveux désordonnés sont bien là, tout comme ce teint livide, les yeux rouges et pour achever la panoplie de la grande malade, j'ai même ces joues rouges qui nous donnent l'air si sexy. Ma vue toujours brouillée, j'enfile ma paire de lunettes laissées par terre, mais l'effet n'est pas notable. Je dois vraiment être malade dis donc, à moins que ce ne fut cette semi pénombre. Quelle heure est-il ? Je regarde ma montre et songe tristement que mes profs de travaux pratiques vont me trucider. Il est 11h du matin passé. Le vertige s'en vient, et je me rassois sur le lit défait. Remettons de l'ordre dans nos pensées. Un détail cloche… quoi ? D'ailleurs pourquoi suis-je malade ? La réponse vient docilement se loger dans mon esprit fertile et l'horreur fait de moi sa disciple. Merde ! Le SDF, la chambre d'ami, le coté psychopathe du SDF, moi malade, le psychopathe qui m'embrasse… Je tends l'oreille, affolée, consciente à ma plus grande honte que je rougis. Du calme Abigaël, ce n'est pas parce que le premier éclopé du coin t'en roule une qu'il faut se mettre dans un état pareil. C'est de sa faute si je suis dans cet état ! Où est-il parti, maintenant qu'il m'a refilé sa crève ? Est-ce lui qui m'a amené ici ? Je constate que je suis en petite tenue… ahhhhh ! Vite que j'enfile une robe de chambre (bon d'habitude ca ne me dérange pas, y a même moins que ça, mais c'est le principe bon sang !) et vite que je saisis la première bouteille de parfum en verre… c'est du Cacharel, ca sent bon, mais si le sociopathe est toujours là, s'il est en train de me cambrioler, et bien tant pis, je gâcherais ce précieux nectar olfactif pour le lui mettre en pleine tronche ! Attention, la grande prêtresse du parfum arrive ! Non sérieux, je me sens vraiment mal, sans parvenir à me décider si c'est encore la maladie (qui entre nous ne me fait penser à rien que j'eu déjà subie auparavant) où du fait qu'un homme (ah un homme !) soit dans mon antre, à mettre son nez sale partout ! Comme pour confirmer mon sentiment de terreur autant que de haine à m'être laisser berner moi et mes sentiments de bonté éperdue, un bruit s'élève du salon. Bon, tu t'approches, tu te fais discrète et alors qu'il ne s'y attend pas tu l'assommes et pose les questions après ! Las, c'était sans compter sur ces fichus escaliers qui me séparent de mon intrus. Ah oui, pour ceux qui sont perdus, mon chez moi est très simple à comprendre. Deux étages, les chambres usuelles (une pour moi, l'autre ma mère) à l'étage, et tout le reste en bas, soit une salle de bain-toilette, un petit salon, la maudite chambre d'ami et ma cuisine… Vous suivez ? Haha oui je sens cette étincelle de folie furieuse à… quoi vous vous ennuyez ? Bon bon oh j'explique moi ! Donc c'était juste pour vous faire comprendre pourquoi j'ai échoué lamentablement dans ma technique de l'espion multifonction ! Si ce n'est pas malheureux. Dans ma propre maison, incapable de me faire discrète... Si cela peut rassurer sur mes compétences, je dirais que je n'ai pas non plus eut souvent l'usage de me faire discrète dans une maison inhabitée, de même que je n'ai pas non plus été si bruyante. Quelques craquements tout au plus. Plus moi me prenant les pieds dans ma bassine (arrivée là on ne sait trop comment). Donc trois fois rien. Et bien malgré ca, ou bien justement à vous de voir, j'entends un bruit plus vif dans le salon. Quoiqu'il fût occupé à souiller, il vient de se stopper. Bon, s'il s'agissait de pisser sur le canapé, mon coté maladroit aura donc été utile ! (j'ai vu des films où les squatteurs faisaient ca… quel honte !) -Qui est là ? Demande la voix masculine. J'en reste coite. J'hallucine où… il vient de me piquer ma réplique ? Non mais c'est bon, monsieur a pris ses aises ? Je laisse tomber les faux semblants et me dirige d'abord vite fait dans la cuisine, histoire d'échanger le parfum haute gamme au profit d'un couteau de boucher. Comme on dit si bien, aux grands maux, les grands remèdes ! J'hésite puis soupire et glisse mon moyen de persuasion sous l'élastique de ma petite culotte avant de rabattre la robe de chambre. Héhé, oui vous ne vous trompez pas, j'ai toujours aimé Lara Croft, et manie à la perfection toutes techniques consistant à glisser objets en tous genres le long de mon corps… passons ! La tâche faite je me dirige vers le salon (oh il s'est passé à peine 30 secondes, si ca semble long, c'est parce qu'il s'en passe des choses dans ma tête…) et fais fasse à mon toxico, les mains sur les hanches. Le froncement de sourcil vient s'ajouter à ma tête déjà peu potable, mais je ne peux pas faire autrement. Il a osé. Debout, mais en même temps il m'avait entendu venir donc cela ne veut rien dire, il se trouve près de la table basse, sur laquelle erre toute la Marijana que ma mère affectionne tant. Oh le petit con. Ma mère va me tuer. Je cligne des yeux face à la lumière qui m'éblouis au travers des volets, et m'efforce à garder mon calme. N'effrayons pas le coupable. Il faut le mettre en confiance, obtenir son nom, son numéro de sécurité sociale, et ensuite on frappe. Comme ca je pourrais porter plainte, et plus que réparation financière, il subira ce que seul une Abigaël furieuse peut commettre. J'ai le couteau. Je le scrute donc en silence, d'un regard peu amène je crois (je ne contrôle pas ce phénomène. Quand je suis furieuse, c'est tout ce qui transparait chez moi.) et attends de voir ce qu'il va faire ou dire. Parce que corrigez-moi si je ne m'abuse, mais ce mec se trouve chez un particulier, où il vient de commettre un acte de cambriolage évident, avec contamination du sujet et quasi viol. Une petite voix tente de me souffler la raison mais je la repousse hargneusement. Que ce soit moi qui l'ai invité, tout comme le fait qu'il s'agisse de substance illégale, je m'en moque, je nierais tout en bloc lors du rapport. Non mais… Pourtant tandis que je m'enflamme, et que mes jambes ont le temps de me supplier de les soulager, l'homme n'a toujours pas dit un mot. N'en pouvant plus, je m'écroule sur une chaise posée là, et continue à le défier dangereusement. Il cligne des yeux, ahuri. Je me sens mal, et meure de faim. Bon, il parle, je le tape, le fait incarcérer, puis me jette sur le frigo. Il ouvre la bouche puis la referme. Ma bouche est sèche, et je sens que je vais m'évanouir si je ne mange pas tout de suite. -Mais merde, m'entends-je m'exclamer, tu vas parler oui ? L'homme semble reprendre conscience, et me regarde d'un air hébété. -Tu peux parler, réplique-t-il d'une voix incertaine, tu n'as même pas encore répondu à ma première question. Je suis sciée. Quel culot ! -Si tu crois que je vais le faire, tu te fourres le doigt dans l'œil. L'irritation me gagne à nouveau et ma faim redouble. Je suis chez moi à ce que je sache. Je désigne les joints éparpillés sur la table. -Ca va ? Pas de gêne j'espère. L'inconnu rougit, quoique je sens toujours son incompréhensible incompréhension si j'ose dire. Qu'est-ce qui le gêne ? Que je lui fasse remarquer qu'il squatte ? Bon la faim devient insoutenable, et tandis que mes membres se braquent, je réagis instinctivement. Le délaissant pour un temps, je coure dans la cuisine me vider du dernier repas non avalé. La bile va se déverser dans l'évier, et je sens mon ventre rugir de satisfaction, tandis que ma gorge me brule davantage encore. Derrière moi je sens le responsable de mon supplice sans nom approcher, mais le ventre d'abord. La vengeance après. J'ouvre le frigo et prend ce qui me passe sous la main. Un yaourt vieux de 3 mois, un bout de fromage rassis, mes betteraves d'il y a deux jours et… oh pourquoi pas ce morceau de viande crue. Je meure vraiment de faim et il est 11h, alors je n'ai qu'à me le réchauffer après. Je prends le tout et le pose sur ma table, avant de m'effondrer de satisfaction sur l'une des trois chaises attenantes à ma petite table ronde (si je continue comme ca, vous allez vous mettre en tête que chez moi c'est truffé de chaises en tous genres… hmm et je crois que vous n'aurez pas tord, c'est réellement truffé de chaises en tous genres, histoire de me parer au mieux en toute occasion de flémingite aigüe) L'homme n'a pas bougé de l'embrassure de la porte et me fixe d'un regard atterré. Quel i***t ! Mes doigts s'occupent à me nourrir, allant et venant et je les laisse faire, affairée comme je le suis à démêler le différent qui est le mien. En premier lieu il me faut comprendre. Non, mieux il me faut son numéro de sécurité sociale. Je me calme vivement. Patience Abigaël, ton heure viendra. -C'est quoi ton nom ? Vous avez vu la subtilité ? L'homme secoue la tête, comme si je le sortais d'une méditation intérieure très poussée (enfin, ce que j'en dis, je doute que pareil énergumène soit capable de la moindre pensée « poussée ») -Noah Bon, c'est un début. J'aurais préféré qu'il me donne son nom, histoire d'aller plus vite pour le rapport au commissariat, mais me retient. Le mettre en confiance, voila ce qu'il me faut faire. Mes doigts s'affairent toujours mais je repousse ce qu'elles me présentent, peu désireuse de manger ce qu'elles me tendent. Dociles, celles-ci repartent dépouiller le reste de mes trésors. Le mettre en confiance. -Est-ce que ca va mieux ? L'homme, oh pardon Noah, pince les lèvres. -Oui… et toi ? Le ton est prudent, et j'esquisse malgré moi un pauvre sourire. L'on dirait presque qu'il parle à une survivante. Mais lorsque je prends conscience de ce sourire i***t, je le remplace instantanément par un plus irrité. -Coussi coussa. Ca aurait été mieux sans toi. C'était quoi hier soir ? Noah se braque, avant d'hausser les épaules. Je ne peux me retenir de m'attarder sur sa beauté décuplée par cette bonne mine de circonstance. Toujours pâle, il est toutefois magnifique avec ses cheveux opalins. Je ne m'attarde néanmoins que peu sur le phénomène, car il tente de s'approcher de moi. Je me redresse brusquement, méfiante, et il s'arrête, le regard impénétrable. -Ce n'était rien, me souffle t'il de sa chaude voix de ténor. Je suis désolé pour ce qui t'arrive, mais je vais y remédier. Il s'approche encore en se délassant les mains et avant que je ne puisse bouger il m'enlace fermement. Ni une ni deux, je lui assène une gifle sans réfléchir. Ca ne va pas recommencer hein ? Je m'écarte précipitamment de lui et porte la main vers la culotte. Qu'il continue encore un peu et… Mais ? C'est qu'il continue en plus ? Sauf que son regard est menaçant et ces mains levées vers mon cou ne m'inspirent guère confiance. -Laisse toi faire, grince t'il presque. Très bien, c'est décidé, je sors l'arme. Malade ou pas, il ne me touche pas, dans le bon comme dans le mauvais sens du terme. Il réagit à peine lorsque je le menace de mon tranchant 16 cm bon marché. Je me mets donc à hurler, tandis que la terreur m'atteint. -Tu restes où tu es, espèce de taré. Je te préviens, un pas de plus et je te donne un coup. Il fait le pas. -J'ai dit arrête sale pervers ! Un pas de plus et t'es mort. Voyez jusqu'où va son impolitesse ! D'une part il le fait ce satané pas, puis fait valser mon couteau au loin avant de me saisir pas la taille. Je tente de lui mettre un poing, mais mes faibles yeux voient à peine le mouvement de poignet qu'il exécute pour me retenir. Son regard est sombre et soudain je comprends vraiment à quel point je suis dans la merde. Il a dit qu'il voulait y remédier ? Comment ? À quoi ? Il ne veut quand même pas me tuer, tout de même ? Voyons, de nos jours, ca ne se fait plus ! C'est totalement dépassé ce coté fou furieux qui exécute son sauveur… N'est-ce pas ? Sinon bon bah je lance mon help au cas où. Si les instances supérieures daignent m'écouter, ce serait bien le moment de passer à l'action ! La façon dont Noah me regarde (c'est désespérant, si cela se trouve ce n'est même pas son véritable nom !), et bien j'ai vraiment l'impression qu'il veut me tuer ! Mais pourtant il attend. Il fronce brièvement les sourcils, perplexe et un coup vient me frapper dans les côtes. Je hurle pour aller m'effondrer au sol. Mais c'est un taré ! Je suffoque, et pire que tout, j'ai encore faim. Je lève un regard embué de larme, terrorisée, et le voit plus perplexe encore. Il lève encore une main et j'y réponds en me protégeant tant bien que mal, moi la souffreteuse sans raison, qui risque de mourir d'ici peu sans même savoir ce que j'ai fait, ou même de quoi je souffre. Mais sa main se baisse et son regard se voile. Un instant plus tard, il semble dégoûté, et recule. Dégoûté ? De moi ? Quoique ridicule, l'indignation s'en vient. Ce n'est pas moi qui m'étais étalée à même un trottoir tout crasseux ! Un peu de respect bon sang ! Je divague encore un moment, ruminant ma colère, mais en fait je me sens vraiment mal maintenant que j'y songe. Je crois que je gémis à un moment donné, totalement dépassée par ce qui m'arrive. Je ne sais pas ce que je fais, ce que me veux ce type, et surtout…j'ai faim ! Comme pour répondre à cette dernière exigence (la plus importante aussi), de la nourriture apparait sous mon nez. Mes doigts s'en emparent, et j'ai juste le temps de me rendre compte qu'il s'agit du fameux morceau de viande crue que j'avais prévu de me cuir, que je mastique avec délice. Oui, aucun doute, ce goût de sang, c'est bien de ça dont je me restaure depuis tout à l'heure. Perdue d'avantage encore, mes yeux suivent la main qui vient de me tendre cette victuaille horriblement anormale, puis ce faisant rencontre le regard triste du jeune homme. Sans doute lut-il ma panique, car la main disparait vivement avant que je ne me sente soulevée de terre. Je me débats un peu, mais je me sens faible en fait et ne réagis pas lorsqu'il m'envoie valser sur le canapé du salon. Mais lorsqu'il s'assoit près de moi, mon irritation revient au galop. -Fais comme chez toi surtout, tenté-je de grincer. Ma voix ne rend cependant qu'un faible tremblement et je comprends que je suis toujours aussi mal. Noah remet deux trois mèches folles derrière mon oreille et me colle à lui. Ouh, dieu qu'il est chaud. Je réalise aussi que je suis gelée et me colle malgré moi à sa poitrine. Il ne s'offusque pas de la manœuvre, et je profite un peu plus de son corps. Je sais, je dois certainement passer pour une perverse névrotique, moi qui l'ai giflée un peu plus tôt… mais sa chaleur est irrésistible. J'ai si froid, que j'aurais pu sortir d'une eau gelée cela n'aurait pas fait la moindre différence. Sa présence me fait du bien et l'idée de me donner à un sociopathe qui vient de faire mine de me faire du mal me faire gémir encore. Il me serre plus fort. -Repose toi, me souffle –t-il. Je tremble encore. -Qu'est-ce qui m'arrive ? Ce faisant mes paupières se ferment déjà, et j'ai juste un vague aperçu de deux yeux d'un bleu magnifique emplis d'un désespoir mêlé d'interrogations. Ah oui et d'un soupir, associé à cette phrase déformée par les ténèbres du sommeil. -Je n'en sais rien… tu es la première… Ah, malheur qu'est le mien. J'ai toujours été première, là ne réside pas la faille. Mais cette fois-ci, pour être honnête, je m'en serais volontiers passée !
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