Épisode 2 – La mission d’Adelina

1188 Words
Le silence de la nuit n’était troublé que par le tic-tac régulier de l’horloge ancienne, vestige d’un autre temps. Adelina se tenait droite devant le bureau massif de Moretti, son regard fixe sur l’homme qu’elle appelait « père » sans jamais le ressentir vraiment. Raffaele Moretti, le patriarche des Scorpions d’Argent, imposait par sa seule présence. Ses yeux, d’un gris acier, scrutaient Adelina comme s’il tentait d’en sonder l’âme. — Il est temps, dit-il d’une voix basse mais tranchante. L’Académie t’attend. Elle inspira profondément. Elle s’y était préparée toute sa vie. Elle connaissait chaque plan du bâtiment, chaque héritier en lice, leurs faiblesses, leurs haines, leurs ambitions. Elle était prête. Du moins, c’est ce qu’elle croyait. — Tu entreras sous le nom d’Elina Rossini. Identité fabriquée, passé trafiqué. Dario Falcone ne doit jamais savoir qui tu es. Pas encore. Dario Falcone. Le nom claqua dans l’esprit d’Adelina comme une promesse de feu. L’héritier des Légions de Fer, le rival absolu, le fils de l’ennemi juré. Leur rencontre ne serait pas un hasard, mais un duel silencieux orchestré par des années de rancune et de sang versé. Raffaele se leva, contourna le bureau et tendit une petite boîte noire à Adelina. — Ce pendentif contient une micro-capsule de cyanure. En cas de capture ou de révélation prématurée, tu sais quoi faire. Elle hocha la tête. Aucune émotion sur son visage. Juste cette froide détermination qu’on lui avait inculquée depuis l’enfance. — Rappelle-toi qui tu es, Elina, souffla-t-il, presque avec tendresse. Tu es la clé de notre vengeance. Tu es mon héritière. « Non. Je suis ta marionnette. » La pensée traversa son esprit mais resta muette. Elle referma la boîte dans sa paume, puis fit volte-face. Avant de franchir la porte, elle se retourna, poussée par une force plus forte qu’elle. — Et si… je ne veux pas devenir ce que tu veux que je sois ? Un silence lourd s’abattit. Raffaele la fixa longuement. — Alors tu n’es rien. Et tu mourras comme ta mère. Le souffle d’Adelina se coupa. Le nom interdit venait de flotter dans l’air comme une gifle. Sa mère, morte dans des circonstances troubles, effacée de l’histoire des Scorpions. Elle n’avait que son journal intime pour la retrouver… et des fragments de souvenirs. Raffaele reprit, plus calme : — Tu dois infiltrer Nero, gagner leur confiance, trouver le plan des Falcone, et surtout… détruire Dario. Pas le tuer. Le briser. Le vider de l’intérieur. Jusqu’à ce qu’il ne reste que la cendre. Adelina se détourna sans répondre. Il ne méritait pas de voir le tremblement qui gagnait ses mains. Pas de voir qu’au fond, elle avait peur. Pas de la mission. Mais d’elle-même. Dans ses quartiers privés, elle ouvrit une dernière fois le tiroir secret de sa commode. Un petit cahier noir, usé par le temps, reposait là. Le journal de sa mère. Ses doigts caressèrent la couverture comme une prière muette. Elle tourna une page. Des mots soulignés en rouge semblaient brûler l’encre. "On a voulu faire de moi une ombre. Mais même une ombre peut cacher une lumière." Elle serra le carnet contre elle. Puis le glissa dans la doublure secrète de sa veste. Il l’accompagnerait. Lui seul. Dans l’allée sombre du repaire des Scorpions, Nico l’attendait près de la voiture banalisée. Le jeune hacker, lunettes tordues sur le nez et blouson élimé, la salua d’un sourire nerveux. — Alors, l’espionne de luxe est prête à jouer à la lycéenne modèle ? Adelina esquissa un sourire. Nico faisait partie des rares qu’elle tolérait. Peut-être parce qu’il n’avait jamais essayé de la manipuler. — Tais-toi et démarre. Avant que je change d’avis. Il haussa les épaules et lança le moteur. — Tu sais que si jamais t’as besoin d’aide… pour craquer un système ou un cœur, je suis là. — Les cœurs, je les laisse aux idiots. Les systèmes, par contre… Elle laissa la phrase en suspens. Elle savait qu’il ne plaisantait qu’à moitié. Mais elle ne pouvait pas s’attacher. Pas maintenant. Pas alors qu’elle allait entrer dans l’antre du loup. Le trajet jusqu’à la zone neutre prit plusieurs heures. L’Académie Nero se dressait au sommet des collines de Toscane, entre forêts épaisses et falaises abruptes. Un ancien monastère reconverti, avec ses tours de pierre et ses vitraux austères. De l’extérieur, une école d’élite. De l’intérieur, un champ de guerre larvé. Un monde où les héritiers de familles criminelles apprenaient l’art de la guerre, de la manipulation, de la domination. Une académie pour monstres en devenir. Et elle allait en devenir une. Dans le coffre, le dossier d’Elina Rossini était complet : bulletins falsifiés, faux certificats, carte d’identité modifiée par Nico. Même son accent avait été travaillé, pour effacer toute trace napolitaine. Avant de franchir les grilles, elle sortit un petit miroir de poche. Se regarda en silence. Adelina Moretti n’existait plus. Elina Rossini venait de naître. Dans la cour pavée, des jeunes en uniformes noirs se déplaçaient avec assurance. Tous étaient des héritiers. Des noms lourds de sens : Falcone, Bernardi, Santini, Caruso. Derrière leurs uniformes impeccables, il y avait des secrets, des armes cachées, des rancunes anciennes. Adelina inspira. Puis avança. À l’accueil, une femme sévère lui tendit un badge. — Elina Rossini. Section Élite. Bâtiment C, chambre 217. Votre emploi du temps est chargé. Et vos erreurs, fatales. Puis, sans plus un regard, elle retourna à ses papiers. En gravissant les marches de pierre, Adelina sentait déjà les regards. Curiosité. Méfiance. Soupçons. Elle savait qu’ici, chaque pas serait observé. Chaque parole disséquée. Dans sa chambre, elle s’accorda une minute. Une seule. Pour respirer. Pour entendre son cœur cogner dans sa poitrine. Puis elle sortit son carnet, une page blanche. Et écrivit : Jour 1. Je suis entrée dans la gueule du serpent. Je dois devenir le poison. Pas la proie. La nuit tombée, elle fut convoquée dans une salle feutrée pour sa première évaluation. Un test psychologique, prétendait-on. Elle savait que ce n’était qu’un prétexte. Dans la pièce, un homme attendait. Imposant, costume trois-pièces, regard scrutateur. — Bienvenue, Elina. Je suis Lorenzo Falcone. Directeur de l’Académie. Elle se figea. Ce nom… Falcone. Mais ce n’était pas Raffaele. Cet homme était plus jeune, plus humain dans ses traits. Pourtant, un frisson courut le long de son dos. — Vous avez été recommandée par le programme Alfa. Rare. Très rare. J’espère que vous saurez être à la hauteur de vos… prétentions. Adelina inclina légèrement la tête. Masque impassible. — Je ne prétends rien. Je prouve. Un silence. Puis un sourire fugace sur le visage du directeur. — Voilà qui promet. Votre première épreuve commence demain. Vous serez intégrée au cercle d’observation. Votre tâche : analyser, comprendre, et nous rapporter les dynamiques internes. De manière… confidentielle. Elle comprit aussitôt. Ils la testaient. Peut-être même la soupçonnaient déjà. Mais ce qu’ils ne savaient pas, c’est qu’elle était là pour bien plus. Elle sortit de la salle. Dans le couloir, une silhouette masculine la frôla. Un regard noir, brûlant, la fixa un quart de seconde. Et tout changea. Dario Falcone. Le prince de la Flamme Noire. Et le début de sa fin. À suivre… ____________________
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