ÉPISODE 1 – L’ombre du manoir
La pluie tombait avec obstination, drapant le paysage d’un voile argenté et glacial. Perché sur les hauteurs de Naples, le vieux manoir Moretti, aux pierres usées et aux volets clos, semblait respirer encore les secrets de ses anciens maîtres. La végétation, sauvage et indomptée, enserrait ses murs comme pour empêcher le passé de s’en échapper.
Adelina était immobile sous sa cape noire, le visage dissimulé par l’ombre de sa capuche. De là où elle se tenait, sur l’ancien sentier de graviers envahi par la mousse, elle pouvait apercevoir les fenêtres du manoir — certaines encore barricadées, d’autres simplement brisées. Un éclat de verre refléta un bref éclair dans le ciel tourmenté.
Cela faisait dix ans qu’elle n’était pas revenue ici. Dix années à fuir, à apprendre, à se transformer. Elle avait grandi entre les murs d’une autre maison, sous un autre nom, guidée par une autre autorité. Mais ce manoir… c’était là que tout avait commencé. Là que sa mère avait disparu. Là que son enfance avait été piétinée.
Une brise froide fit claquer sa cape, mais elle ne frissonna pas. Elle n’était plus une enfant. Les souvenirs, eux, n’avaient pas grandi. Ils s’accrochaient encore à ces pierres comme des lambeaux de cris retenus.
« N’oublie pas qui tu es. »
La voix résonna dans sa tête, douce et dure à la fois. Celle de son père adoptif, Alessandro Rossini. L’homme qui l’avait sauvée. Ou utilisée. Elle ne savait plus.
Elle fit quelques pas en avant, le grincement humide du sol sous ses bottes brisant le silence. La grille rouillée était entrebâillée, comme si le manoir attendait son retour. Elle poussa lentement le portail, dont les gonds gémirent de douleur, et s’avança jusqu’au perron. Sa main glissa sur la pierre ébréchée d’une colonne. Elle ferma les yeux un instant.
Un éclair plus v*****t fendit le ciel, illuminant le manoir tout entier. Et, dans un reflet fugace, elle crut voir une silhouette derrière la fenêtre du salon. Une ombre. Ou un souvenir.
Elle entra.
L’air à l’intérieur était épais, chargé de poussière, de m********e, et d’un parfum qu’elle n’avait jamais oublié : la lavande et le bois brûlé. Celui de sa mère. Elle inspira, douloureusement. Chaque pièce traversée semblait contenir un fragment de son passé. Un jouet brisé. Une chaise renversée. Une photo noircie par le temps. Son regard s’attarda sur celle-ci : un homme aux yeux sombres, tenant dans ses bras une fillette de cinq ans. Elle. Et lui… Raffaele Moretti. Son père biologique.
Elle recula d’un pas, le cœur accéléré. Il l’avait abandonnée. Ou protégée ? Elle ne savait que ce qu’on avait bien voulu lui dire.
Une marche grinça à l’étage. Adelina se figea.
Un courant d’air ? Un rat ? Ou… quelqu’un ?
Elle posa la main sur le manche du petit couteau dissimulé sous sa ceinture. Son instinct d’infiltrée reprenait le dessus. Lentement, elle gravit les marches, une à une, scrutant l’obscurité.
Arrivée sur le palier, elle s’arrêta devant la porte de ce qui fut autrefois sa chambre. La poignée froide céda sous ses doigts.
La pièce était comme figée dans le temps. Une petite lampe, encore accrochée au mur, oscillait faiblement. Sur le bureau, un cahier d’enfant à demi-ouvert laissait voir des lettres maladroites : Elina M…. Elle ne put retenir un pincement au cœur. Elle n’avait jamais fini d’écrire ce nom. Sa vie l’en avait empêchée.
Sur le lit poussiéreux, un ours en peluche aux yeux rapiécés semblait la fixer. Elle tendit la main vers lui… mais un grincement plus net derrière elle la fit se retourner brusquement.
Silence.
Elle était seule.
Mais ce n’était pas le fruit de son imagination. Quelqu’un était venu ici récemment. Les traces sur le sol humide, à peine visibles, le confirmaient. Des pas, bien plus grands que les siens.
Son regard se posa sur le mur au fond de la pièce. Un pan de tapisserie semblait décollé. Elle s’approcha, le souleva : un passage secret. Elle l’avait oublié. Non, elle ne l’avait jamais connu.
Elle s’engouffra dans le couloir étroit, retenant sa respiration. L’humidité gouttait sur les pierres. Au bout de quelques mètres, elle atteignit une petite pièce dissimulée, éclairée par une minuscule lucarne.
Et là, sur un vieux coffre, était posée une enveloppe scellée à la cire. Son nom y était inscrit : Adelina.
Ses doigts tremblaient légèrement en brisant le sceau. À l’intérieur, une lettre. L’écriture était fine, rapide, familière :
Ma fille,
Si tu lis ceci, c’est que tu es revenue. Ce que tu cherches ne se trouve pas ici, mais dans ce que tu deviendras.
Tu es née de deux mondes. Unis par le sang. Séparés par la haine.
L’académie te rappellera ce que tu as oublié. Mais c’est toi seule qui décideras qui tu veux être.
Reste vive. Reste libre. Ne fais confiance à personne… pas même à moi.
Ton père, R.M.
Elle resta pétrifiée, le papier tremblant dans ses mains. Le message était ancien, mais avait été déposé récemment. Il savait qu’elle reviendrait. Il l’avait prévue. Comme une pièce sur un échiquier.
Elle rangea la lettre dans la doublure de sa veste et sortit du passage.
Il était temps.
Sur le perron, elle leva une dernière fois les yeux vers les fenêtres vides du manoir.
L’orage s’était calmé, mais la pluie tombait encore. Plus douce. Comme une bénédiction ou un avertissement.
— Fin de l’enfance, murmura-t-elle pour elle-même.
Un véhicule noir l’attendait en contrebas, sur la route sinueuse. Alessandro était au volant. Son visage sévère s’éclaira à peine en la voyant descendre.
— Alors ? demanda-t-il.
— Il m’a laissée une lettre. Il sait. Il sait que je suis prête.
— Bien. Tu sais ce qu’il te reste à faire.
Elle hocha la tête, s’asseyant sur le siège passager. Son regard se fixa droit devant, sans ciller.
— Infiltrer l’Académie Nero. Gagner leur confiance. Trouver l’héritier Falcone. Et briser leur clan de l’intérieur.
Un silence.
— Tu ne reculeras pas, Adelina ?
— Plus maintenant. Je veux savoir qui je suis. Et pourquoi ils ont fait de moi une arme.
Alessandro posa sa main sur son épaule. Elle ne la repoussa pas, mais ne répondit rien.
La voiture démarra. Les lumières du manoir s’évanouirent derrière elle, avalées par la nuit.
Un monde allait brûler.
Et elle en tiendrait l’étincelle.
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