CHAPITRE 1 : La vision de la sorcière
Sous la canopée moite de la forêt tropicale, le vent hurlait comme un esprit vengeur.
Une jeune femme fuyait, pieds nus, le souffle rauque déchirant sa poitrine.
Elle courait pour sauver sa vie, et sa course était une prière désespérée.
Sa respiration sifflait, ses poumons brûlaient.
La sueur ruisselait en grosses gouttes le long de son dos lacéré.
Elle boitait, chaque pas une torture. Par-dessus son épaule, elle jetait des regards affolés : personne.
Elle pivotait la tête à droite, à gauche ; rien que les ombres dansantes des arbres.
Pourtant, une terreur viscérale lui intimait de ne pas ralentir.
Cours, cours encore, hurlait son instinct, comme si chaque battement de cœur était le dernier.
Un tronc abattu barrait sa route.
Elle bondit.
Un second, plus massif ; elle le franchit.
Levant les yeux, elle vit une succession de fûts gigantesques dressés devant elle.
L’effroi la pétrifia un instant, elle voulut s’arrêter, mais une forme monstrueuse jaillit des fourrés.
Un grand loup noir, aux yeux de braise, l’agrippa par sa robe et la secoua avec une violence bestiale une fois, deux fois, six fois avant de la projeter dans les airs.
Elle hurla de toutes ses forces. Son corps retomba lourdement près d’une souche colossale.
Blessée.
Sa robe blanche se maculait d’un sang noirâtre, presque fumant.
Une entorse lui vrillait la cheville.
Elle se releva, une main crispée sur l’entaille profonde qui lui sciait le bas-ventre.
Où était la bête ? Elle tourna sur elle-même, hallucinée, comme possédée.
Deux courts couteaux brillaient dans ses poings tremblants ; elle guettait l’adversaire avec une impatience mêlée d’agonie.
Son souffle se fit plus lourd.
Son corps n’était plus qu’un tableau de douleur : griffures innombrables, sang jaillissant des narines, un œil tuméfié, la lèvre inférieure boursouflée et fendue, une joue enflammée par une balafre sauvage.
Elle n’avait plus rien d’une femme ordinaire.
Elle était l’incarnation d’une guerrière vaincue, les vêtements en lambeaux dévoilant les sillons sanglants sur ses cuisses, sa poitrine, son dos, ses bras.
Soudain, une gouttelette de son sang chaud et épais se détacha de sa narine gauche.
Elle la vit, suspendue un battement de cil, prête à s’écraser au sol.
— Oh non, pas ça ! sanglota-t-elle.
Elle projeta sa lame pour intercepter la trajectoire.
Le sang atterrit pile sur le plat du couteau.
Un espoir fugace. Mais la goutte glissa, fluide comme un ruisseau cherchant son lit.
BOOM.
La terre but le sang. Le son roula comme un gong invisible.
Aussitôt, la bête fut alertée.
Elle fit volte-face et fonça, grondement au fond de la gorge, droit sur la femme. D’un bond, elle la percuta.
Le combat fut inégal, d’une férocité sans merci.
La jeune femme se débattit avec l’énergie du désespoir, mais le loup lui broya la cuisse, lui arracha le bras. Avant que les crocs ne se referment sur sa gorge, elle murmura d’une voix brisée :
— Pourquoi tant de cruauté envers moi et mon peuple ?
La bête répondit, le timbre grave chargé d’une haine ancestrale :
— Vous avez tué l’un des nôtres. C’était mon frère. Aujourd’hui, je viens venger sa mort.
— Qui… lequel des miens a pris sa vie ? demanda-t-elle, tremblante de douleur et d’effroi.
— Votre prince ! gronda la bête. Je viens pour le sang.
Il rejeta la tête en arrière et poussa un hurlement de victoire qui déchira la nuit. Alors, d’autres bêtes surgirent, toujours plus nombreuses.
Elles formèrent une ronde épaisse, une centaine de silhouettes sombres et haletantes.
L’alpha de la meute, Jackson, planta ses pattes sur la poitrine de la femme, plongea son regard dans le sien et déclara :
— Pour mon grand frère. Pour notre Alpha.
Il lui arracha la gorge.
Tandis qu’elle s’éteignait dans la mare de son propre sang, tiède et poisseux, les bêtes hurlèrent et pleurèrent de joie.
À travers le voile de la mort, elle vit leurs corps se métamorphoser, reprendre forme humaine.
— Noooon !
Djealaya cria en se redressant dans son lit, le cœur cognant à rompre les os. Elle s’assit, haletante.
Femme à la peau d’ébène et au velouté surnaturel, elle paraissait dix-huit ans, alors que deux siècles coulaient dans ses veines.
Djealaya était une voyante, héritière d’un don ancestral scellé par sa virginité.
Elle lisait l’avenir, percevait la noirceur tapie dans l’âme de chaque humain.
Un simple contact, et elle en déroulait l’histoire entière de l’enfance jusqu’à la mort, et même au-delà.
On la craignait, on la vénérait dans tout Ngoulessaman.
Ses prophéties, tenues pour parole divine, n’étaient jamais contestées.
Elle vivait au cœur de la forêt, où elle puisait ses forces, et ne se rendait au palais que pour délivrer un message au roi ou pour de rares visites de courtoisie.
Deux jeunes servantes, Doli et Caba, dormaient à même le sol non loin de sa couche.
Âgées de dix-huit ans, elles la servaient depuis leurs cinq ans et l’appelaient « Maîtresse » avec la tendresse dûe à une mère. Le cri de la voyante les fit bondir.
— Maîtresse ! Que vous arrive-t-il ? s’écria Caba.
— Je dois parler au roi, dit Djealaya en se levant, encore nue, le regard habité par l’effroi. Ce que ma mère avait prédit avant moi… est sur le point de s’accomplir.
Les servantes s’empressèrent de lui apporter des vêtements.
— Une nouvelle prophétie ? demanda Doli, la voix nouée.
— Oui. Et je dois la porter à l’empereur sans tarder.
— Maîtresse… est-ce si grave ? osa Caba, d’un ton feutré.
— Elle concerne le prince Lekané. Alors oui, c’est plus que grave. Prenez une lampe et conduisez-moi auprès de l’empereur Djouma.
—Nous devons arriver avant l’aube. Je dois empêcher le prince d’apporter la guerre et la terreur sur le sol de Ngoulessaman.