Chapitre 5Le 8 mai 2016, peu avant 7 heures, je reçois un SMS des plus laconiques : « Léo, RdV samedi 18 juin 18 h parvis gare de Grenoble au pied de l’horloge avec matériel de rando pour 1 jour & 2 nuits. Kassandre »
Vendredi 17 juin, à 18 heures 49, en gare de Lyon, je prends le TGV direct pour Grenoble. Alors que le train file à plus de trois cents kilomètres par heure, je ferme les yeux, serein. Sous mon casque, j’écoute les Variations Goldberg interprétées par Glenn Gould en juin 1955. Et le film de ma vie de défiler dans ma tête.
Vingt et une années dédiées essentiellement à la musique. Mes parents ne sont pas musiciens mais mélomanes avertis. Ils m’initient très tôt à la musique, classique notamment, tant et si bien que j’aurais battu le tempo avec mes mains avant même de savoir parler. Après m’être essayé à plusieurs instruments, je jette mon dévolu sur le piano. Et à partir de ce moment-là, la musique suffit à remplir mon monde. De 2010 à 2013, j’étudie au lycée Saint-Exupéry en filière techniques de la musique et de la danse : enseignement général le matin, enseignement musical l’après-midi au conservatoire de Lyon. Je réussis, à quelques semaines d’intervalles, le baccalauréat et, surtout, le concours d’entrée au conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. J’intègre la classe de piano à laquelle j’aspirais depuis des années. Je complète mon cursus par une formation en musicologie à Paris-Sorbonne.
Il y a sept cent soixante-dix jours, je rencontre Kassandre, ma Kassandre. La seule personne au monde à m’inspirer à la fois éros, philia et agapè. Et dans moins d’un jour maintenant, je vais enfin la revoir. J’ai tellement attendu ce moment. L’émotion m’emporte.
Samedi 18 juin à 17 heures 46, chaussures de randonnée aux pieds, sac à dos avec duvet sur les épaules, je prends la ligne B du tram à l’arrêt Île Verte, direction Presqu’Île. En cette belle journée de fin de printemps, les terrasses de centre-ville sont bondées. Mon regard reste fixé sur un couple de jeunes gens qui s’embrassent fougueusement sur l’avenue Alsace-Lorraine. Au déjeuner, mes parents m’ont trouvé bien excité pour quelqu’un qui, adolescent, mettait si peu d’enthousiasme à randonner avec eux sur les sentiers du Vercors ou de la Chartreuse.
Je descends du tram et me rends au point de rendez-vous. Une dizaine de jeunes hommes sensiblement de mon âge s’y trouvent déjà. Nous ne nous connaissons pas et nous comprenons après quelques paroles échangées que notre seul point commun évident est Kassandre. Mon projet de randonnée à deux semble bien compromis…
Notre belle ne tarde pas à arriver au volant d’une Logan MCV grise, suivie par deux autres voitures, klaxonnant joyeusement à notre vue. Elle descend, lance un bonjour collectif et nous compte rapidement : « Parfait ; le compte y est. Karim, Théo et Esteban, vous irez avec notre premier conducteur : Dylan. David, lui, embarquera Léo, Mickaël et Djibril. Quant à Calvin, Thomas, Isaac et Hyacinthe, ils viendront avec moi. Je prends la tête du cortège. Suivez-moi ! »
La vieille Ford Mondeo break s’engage sur l’A480 plein sud quand nous commençons vraiment à nous présenter. David met alors en sourdine son enregistrement pirate des Pogues, en concert à l’Olympia pour leur trentième anniversaire.
Je suis impatient de connaître les critères de recrutement de Kassandre concernant mes « concurrents »…