🌑 Chapitre 7 — Une vie qui commence

765 Words
Je n’ai jamais aimé les matins. Trop bruyants, trop pressés, trop pleins de gens qui savent déjà où aller. Mais depuis que je travaille au restaurant de madame Liorra, ils ont pris une autre couleur. Je descends l’escalier grinçant du foyer avec mon sac en bandoulière et ma chemise noire froissée. Le trottoir est encore humide de la pluie de la veille, et l’air sent le café brûlé des appartements voisins. Le restaurant ouvre tôt. À peine j’entre que la cloche au-dessus de la porte tinte, et Naya m’accueille d’un grand sourire. — T’es pile à l’heure, comme toujours ! Elle a ce don agaçant de paraître déjà réveillée, coiffée, prête à conquérir le monde. Moi, mes cheveux forment un désordre contrôlé et mes yeux piquent encore. — J’ai pas dormi, je grommelle. — Tu dors jamais, réplique-t-elle en me tendant un tablier propre. Je souris malgré moi. Elle n’a pas tort. --- La matinée défile vite. Les clients réguliers s’installent aux mêmes tables : le vieux monsieur qui lit son journal en buvant deux expressos bien serrés, la mère avec son bébé qui ne lâche pas sa poussette, et les étudiants qui commandent des cappuccinos sans arrêt. Je prends les commandes, je nettoie les tables, je souris. Parfois, je sens mon regard accrocher la vitre, comme si quelqu’un dehors me fixait. Mais chaque fois, il n’y a rien. Juste la rue, la pluie, des passants pressés. — Hé, Eryna, rêve pas ! La table trois attend ! lance Naya en riant. Je cligne des yeux et me remets en mouvement. --- À midi, le restaurant se remplit. Les voix se mélangent, les assiettes claquent, l’odeur de friture envahit l’air. Maris, l’autre serveuse, peste contre les étudiants qui commandent sans jamais laisser de pourboire. Moi, je me contente d’apporter les plats en essayant de ne rien renverser. — Tu t’en sors bien, me glisse Maris quand on se croise derrière le comptoir. T’as le sourire, même quand t’es fatiguée. Je hausse les épaules. — C’est facile, personne me connaît vraiment. Elle me regarde un instant, un peu trop longtemps, comme si elle voulait poser une question, puis se tait. Ça me soulage. --- L’après-midi, le restaurant se vide. On souffle enfin. J’aide Naya à essuyer les verres derrière le bar quand la voix de madame Liorra retentit. — Eryna, viens avec moi. Je sursaute. Elle a toujours ce ton qui ne laisse pas place à la discussion. Je pose mon torchon et la suis dans l’arrière-salle. Elle s’assoit sur une caisse de boissons, m’observe de ses yeux bleus perçants. — Tu comptes rester longtemps au foyer ? Je baisse les yeux, surprise. — Je… j’ai pas vraiment le choix. J’ai vingt ans, ils veulent me placer ailleurs. Une famille d’accueil, paraît-il. Un rictus traverse ses lèvres. — À ton âge ? N’importe quoi. Je hausse les épaules. — C’est comme ça. Elle soupire, se penche un peu vers moi. — L’appartement du dessus est libre. Pas grand, mais propre. Ça ferait l’affaire, non ? Je reste bouche bée. — Vous… vous me proposez de… — De m’éviter de perdre une bonne serveuse qui court entre deux adresses, oui. Tu bosses bien, tu tiens la cadence. Alors autant te donner un toit. Tu paieras un petit loyer, mais rien de méchant. Mes doigts tremblent. Je ne sais pas quoi dire. Personne ne m’a jamais tendu ce genre de main. Pas sans arrière-pensée. Pas sans prix caché. — Pourquoi moi ? je demande malgré moi. Son regard se radoucit. — Parce que je vois bien que t’as besoin de stabilité. Et parce que je crois en toi. Je sens ma gorge se serrer. Les mots refusent de sortir. Alors je hoche simplement la tête. — Merci, madame Liorra. Elle sourit, rare et franc. — Appelle-moi juste Liorra. Et va finir ton service. --- Le soir, après la fermeture, Naya insiste pour m’accompagner jusqu’au foyer. — Tu sais, ça va être bien pour toi, dit-elle en marchant à mes côtés. Un appart, une liberté. — Peut-être, murmuré-je. — Arrête avec ton « peut-être ». C’est ta chance. Je la regarde, sa joie contagieuse, son rire qui éclate pour un rien. Elle ne sait pas ce que c’est de vivre avec un secret brûlant sous la peau. Mais pour un instant, je me laisse emporter par sa légèreté. --- Quand je me glisse dans mon lit cette nuit-là, je fixe le plafond blanc du dortoir. Mon cœur bat trop vite. Un appartement. Une vraie vie qui commence. Des amies. Un travail. Je ferme les yeux. Je veux y croire.
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