Je suis restée longtemps immobile, assise dans mon lit, après ce hurlement. Les autres dormaient comme si de rien n’était, bercés par une paix que je n’ai jamais connue. J’aurais aimé me glisser dans leur sommeil, emprunter un peu de leur inconscience. Mais mes yeux refusaient de se fermer. Mon cœur cognait encore trop fort.
Alors j’ai fait ce que je fais toujours quand l’angoisse devient trop lourde : j’ai fui.
Le parquet du dortoir grinçait sous mes pas, comme pour trahir ma présence. Chaque respiration étrangère me donnait l’impression d’être un intrus dans ma propre vie. J’ai traversé le couloir, et le néon au-dessus de ma tête a clignoté, bourdonnant comme un insecte malade. Les murs étaient couverts d’affiches usées : Respecte-toi, respecte les autres. Ton avenir commence ici. Je les connaissais par cœur. Elles n’avaient jamais réussi à me convaincre.
J’ai poussé la porte du foyer et l’air de la nuit m’a frappée au visage. Froid, humide, presque v*****t. La pluie s’était arrêtée mais l’odeur de terre mouillée flottait encore, mélangée à celle du goudron. J’ai inspiré à fond, comme si j’espérais que ça suffirait à calmer mes tremblements.
La cour était vide. Le portail fermé. Derrière, un petit parc municipal noyé dans la pénombre. Des bancs rouillés, une balançoire qui grinçait parfois au vent, et des arbres maigres qui avaient l’air de se tordre de douleur. J’ai collé mes doigts glacés contre le métal de la grille.
C’est là que mon tatouage s’est réveillé. Une brûlure précise, sourde, qui battait en rythme avec mon cœur. Comme si ma peau voulait me prévenir d’un danger. Ou m’appeler vers lui.
Puis j’ai entendu le froissement.
Un bruit discret, mais assez net pour geler mon sang. Quelque chose bougeait derrière les troncs, près de l’aire de jeux. Une ombre basse, fluide, comme un animal qui m’observait. Je n’ai pas réfléchi. Mes doigts ont tapé le code du portail. J’aurais dû reculer, retourner sous mes draps et m’enterrer dans le mensonge. Mais au lieu de ça, j’ai ouvert.
Mes pas ont crissé sur le gravier. Chaque son résonnait trop fort dans la nuit. J’avais l’impression que le silence me jugeait. Je me suis arrêtée sous un lampadaire. La lumière blanche dessinait une bulle fragile autour de moi. Je n’osais pas en sortir.
— Qui est là ? ai-je demandé, d’une voix que je voulais ferme, mais qui a tremblé.
Le silence m’a répondu. Juste le bruit de mon souffle, court, trop rapide.
Alors le hurlement a retenti.
Cette fois, si proche que j’ai cru qu’il s’était glissé en moi. Mes genoux ont failli céder. Ce n’était pas un cri ordinaire. Ce n’était pas la plainte d’un chien ou le chant lointain d’un loup. C’était brut, sauvage, chargé d’une douleur que je ne comprenais pas.
J’ai reculé, le cœur en panique, quand une voix a traversé ma poitrine. Elle n’a pas eu besoin de passer par mes oreilles. Elle s’est glissée directement en moi.
— Eryna.
J’ai senti mes entrailles se tordre. Personne ne connaissait mon nom ici, pas à cette heure, pas dans cette voix. Grave. Ancienne. Fatale.
— Montre-toi, ai-je murmuré, incapable de contrôler le tremblement de mes lèvres.
J’espérais qu’il ne le fasse pas. J’espérais qu’il le fasse.
Un choc métallique derrière moi m’a fait sursauter. J’ai pivoté trop vite : le petit portail du parc avait été forcé. La chaîne pendait, brisée net. Trois silhouettes sont apparues, des garçons, capuche sur la tête, démarche lourde, ricanements gras. Des types du quartier. Le genre qu’on croise en baissant les yeux.
— Alors, princesse, t’es toute seule ? a lancé le premier.
Mon ventre s’est noué. J’ai reculé d’un pas. L’ombre du bac à sable me collait aux talons.
— Laissez-moi tranquille, ai-je dit, la voix plus sèche que je ne l’aurais cru.
Ils ont éclaté de rire. Le genre de rire qui n’annonce rien de bon. Ils se sont écartés, m’encerclant comme s’ils faisaient ça tous les soirs.
J’aurais voulu hurler. Mais je savais, au fond, que personne ne viendrait. Alors je me suis préparée à courir. À encaisser. À redevenir la fille invisible qui se débrouille seule.
Puis la voix est revenue. Plus nette, plus tranchante.
— Recule.
J’ai obéi sans réfléchir. Mon corps a bougé avant même que ma tête comprenne. Et le monde a basculé.
Un grondement a éclaté dans le parc. Pas celui d’un moteur, ni même d’un animal. Non. Un son venu d’ailleurs. Un son qui vibrait jusque dans mes os. Les garçons se sont figés, leurs rires étranglés. Le lampadaire au-dessus de nous s’est éteint d’un coup, et l’obscurité s’est abattue comme un rideau.
J’ai entendu des cris, des jurons, le bruit d’un corps projeté contre la grille. Quelque chose de lourd s’est déplacé à une vitesse impossible. L’air autour de moi a changé, brassé par une masse énorme. Je n’ai pas eu besoin de voir. J’ai su.
Il était là .
Quand la lumière est revenue sur un autre coin du parc, j’ai aperçu une seconde d’horreur figée : l’un des garçons à genoux, les mains serrées sur son poignet. Sur sa manche, quatre traces nettes, profondes, mais pas de sang. Comme une signature laissée exprès.
— Dégagez, a tonné une voix.
Pas la mienne. Pas la leur.
Ils n’ont pas attendu une seconde. Les silhouettes ont détalé comme des rats, franchissant la brèche en trébuchant. Leur peur a laissé derrière elle un silence brutal.
Je suis restée seule.
Mes jambes tremblaient, mes ongles s’enfonçaient dans mes paumes. J’avais envie de pleurer comme une enfant perdue, mais quelque chose m’en empêchait. Mon tatouage brûlait si fort que j’en avais mal à la nuque.
Alors il a parlé de nouveau.
— Tu n’es pas seule.
J’ai fermé les yeux. C’était faux. J’avais toujours été seule. Pourtant, à cet instant, j’ai eu la sensation étrange qu’il disait vrai. Comme si, dans cette nuit, quelqu’un me voyait enfin.
— Qui es-tu ? ai-je soufflé, plus pour me rassurer que pour l’appeler.
Un silence. Puis un mot, un seul, prononcé avec une gravité qui m’a glacée :
— Rhaziel.
Le nom a résonné en moi comme s’il avait toujours été là , tapi dans un recoin de mon âme. Je me suis accrochée au poteau de la balançoire pour ne pas chanceler.
— Je… je ne te connais pas.
— Tu me connais, a-t-il répliqué. Comme on connaît la faim. Comme on connaît la pluie avant qu’elle tombe.
Ses mots ont réveillé en moi un frisson que je n’ai pas compris. Pas de peur. Pas vraiment. Quelque chose de plus dangereux. Comme une attirance née dans l’ombre.
Je voulais lui demander pourquoi. Pourquoi moi. Pourquoi maintenant. Mais la lune s’est dégagée des nuages, et j’ai enfin vu sa silhouette.
Un loup. Mais pas un loup. Trop grand. Trop puissant. Sa nuque formait une colline, ses épaules deux falaises. Il se tenait juste au bord de la lumière, refusant de s’y montrer vraiment. Mais je distinguais ses yeux. Rouge et or.
Mon cœur s’est arrêté.
— Tu portes la clé, a-t-il dit. Et le verrou.
Je n’ai pas compris. Je n’ai pas voulu comprendre.
Puis il a ajouté, presque fatigué :
— Rentre, Eryna.
Il a prononcé mon prénom comme personne ne l’avait jamais fait. Pas comme une étiquette. Comme une vérité.
Et avant que je puisse répondre, il avait disparu.
Je suis restée longtemps plantée là , le souffle court, incapable de bouger. Puis j’ai fini par retourner au foyer, mes pas résonnant comme dans un rêve.
Devant le miroir du couloir, j’ai tiré ma capuche. Mon tatouage vibrait encore. Et mes yeux… brillaient comme si une part de cette nuit avait décidé de rester en moi.