Chapitre 3 — La rencontre

943 Words
Je n’ai pas dormi cette nuit-là. Pas vraiment. Quand mes yeux se fermaient, je revoyais ses yeux à lui. Rouge et or. Ce nom aussi, qui battait comme un tambour dans ma tête : Rhaziel. Chaque fois que je l’entendais résonner en moi, mon tatouage vibrait, comme s’il reconnaissait quelque chose que je refusais d’admettre. Le lendemain, je n’ai rien dit. Aux éducateurs, aux autres, à personne. Que pouvais-je raconter ? « J’ai vu un monstre dans le parc, mais il m’a sauvée » ? Ça sonnait comme une mauvaise blague. Alors j’ai gardé le silence. Comme toujours. Toute la journée, j’ai senti son absence comme on sent une cicatrice. Et la nuit tombée, j’ai su. Il reviendrait. Je me suis promis de rester dans mon lit. De ne pas bouger. Mais quand le réveil a clignoté 03:17, mes jambes se sont levées toutes seules. J’ai enfilé ma capuche, pris mon téléphone pour la lumière, et je suis sortie. Cette fois, la pluie n’était pas là pour me protéger. L’air était sec, lourd, saturé d’une odeur métallique. J’ai traversé la cour, passé le portail, et j’ai marché dans la rue déserte. Chaque pas me rapprochait de lui, je le savais. Pas par logique. Par instinct. Au bout de quelques rues, la ville a laissé place à la lisière d’un bois. Noir. Épais. Les lampadaires n’osaient pas s’approcher. Mon cœur battait si fort que mes oreilles bourdonnaient. Mais mes pieds ont franchi la frontière comme si j’y étais attendue. Le silence du bois n’était pas naturel. Pas de vent. Pas de bruissement. Juste l’obscurité compacte, percée par la lune. Et puis, le craquement. Derrière moi. Je me suis retournée trop vite. Mes mains tremblaient sur mon téléphone. La lampe a éclairé des troncs, de la terre humide, rien de plus. Pourtant, je savais. — Sors, ai-je dit, la voix plus ferme que je ne me sentais. Il a obéi. Il a surgi de l’ombre comme si l’ombre s’était écartée pour lui. Un loup. Mais plus qu’un loup. Sa taille dépassait tout ce que mon esprit avait osé imaginer. Ses pattes écrasaient le sol sans bruit. Son pelage mêlait le noir profond à des reflets d’acier. Et ses yeux… mes jambes ont failli céder quand je les ai revus. Rouge et or. Exactement comme dans mes cauchemars. Je n’ai pas crié. Pas reculé. Parce qu’à cet instant, je savais : c’était lui. Celui qui me hantait depuis toujours. Celui qui avait déjà marqué mon âme. — Tu existes, ai-je murmuré, incapable de retenir mes mots. Il s’est arrêté à quelques mètres, sa tête massive baissée comme s’il me jaugeait. Un grondement a roulé dans sa gorge, mais il n’y avait pas de menace dedans. Plutôt… une question. Mes doigts se sont serrés sur mon téléphone. Je me sentais minuscule. Une proie. Et pourtant, une chaleur étrange se diffusait en moi. Pas seulement de la peur. Quelque chose de plus fort, de plus dangereux. Une attirance que je n’aurais jamais dû ressentir. — Pourquoi moi ? ai-je demandé. Le silence s’est étiré. Puis, contre toute logique, ses lèvres ont bougé. Pas comme un animal. Comme un homme. Sa voix était grave, rauque, faite pour l’obscurité. — Parce que tu es à moi. J’ai eu un sursaut. Ce n’était pas une réponse. C’était une condamnation. — Je ne t’appartiens pas ! ai-je craché, la gorge serrée. Un souffle court, presque un rire, a roulé dans sa poitrine. Il s’est avancé d’un pas. Chaque mouvement de son corps avalait la distance, me coupant le souffle. Quand il s’est arrêté à deux mètres de moi, j’ai senti la chaleur de son corps traverser l’air. Je voulais fuir. Mais mes jambes refusaient. Il a penché la tête, et ses yeux se sont plantés dans les miens. J’ai cru tomber. Mes pensées se sont brouillées, balayées par ce regard. C’était comme plonger dans un gouffre. Un gouffre qui m’appelait depuis toujours. — Tu m’entends, a-t-il dit doucement. Comme je t’entends. Mon sang s’est glacé. Parce que c’était vrai. Depuis des années, dans mes cauchemars, je sentais sa présence. Sa voix. Son souffle. Et là, face à lui, tout avait un sens terrifiant. — Tu m’espionnes… depuis combien de temps ? Il n’a pas répondu. Ses yeux suffisaient. Un mélange de rage et de peur m’a secouée. J’ai levé mon téléphone comme une arme ridicule. — Approche encore et je… Je n’ai jamais fini ma phrase. En un mouvement, il a réduit la distance. Ma main a tremblé, le faisceau de lumière a glissé sur sa gueule, dévoilant ses crocs immenses, puis plus haut, la forme humaine de son visage. Ses traits étaient d’une beauté brutale, presque irréelle, mais déformés par quelque chose de plus sauvage, de plus ancien que l’humanité. Mi-homme. Mi-bête. Lycan. Mes lèvres ont murmuré avant que je puisse m’arrêter : — Mon Dieu… Il a approché son museau de ma nuque. Pas pour mordre. Pour sentir. Mon tatouage s’est embrasé. J’ai eu l’impression qu’il aspirait toute mon énergie, toute ma volonté. Je me suis figée. Mon souffle était prisonnier. Mon cœur battait comme un tambour de guerre. Puis il a murmuré : — Tu es mienne. Que tu le veuilles ou non. J’ai eu envie de crier. De frapper. De le supplier. Mais aucun son n’est sorti. Et dans le silence, j’ai compris la vérité que je refusais de voir. Ce n’était pas un hasard si mes cauchemars avaient son visage. Ce n’était pas un hasard si mon tatouage brûlait en sa présence. Je n’étais pas en danger à cause de lui. J’étais en danger à cause de moi. Parce qu’une part de moi voulait croire ses mots.
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