Je cours sans réfléchir, le souffle arraché à mes poumons. Mes pieds frappent l’asphalte, mes jambes tremblent, mais je ne m’arrête pas. Les lampadaires défilent comme des phares qui n’éclairent rien. Mes oreilles bourdonnent encore de sa voix. Tu es mienne.
Je pousse la grille du foyer à deux mains, mes doigts glissants de sueur. Le métal grince, hurle presque avec moi. J’entre, je claque la porte derrière moi et je m’écroule contre, incapable de retenir les larmes qui me montent aux yeux.
Je remonte les escaliers en silence, le cœur cognant comme un tambour. Les murs se resserrent autour de moi, j’ai l’impression qu’ils vont m’écraser. J’ouvre doucement la porte du dortoir, et l’air chaud, saturé de sommeil, m’enveloppe comme un mensonge. Les autres respirent paisiblement. Eux dorment, moi je deviens folle.
Je me glisse dans mon lit, enfonce ma tête sous la couverture. Mon corps tremble encore. L’odeur de lessive bon marché me paraît étrangère, comme si je n’étais plus chez moi nulle part.
Je ferme les yeux. L’image revient aussitôt. Ses crocs. Ses yeux. Sa voix. Ce mélange de peur et… autre chose. Je secoue la tête violemment, mes cheveux collant à mon visage humide.
— Non, non, non…
Je sors mon téléphone. L’écran bleu éclaire mes traits fatigués. Mes doigts tapent sans réfléchir. Homme mi-chien. Créature mi-loup. Loup humanoïde.
Les résultats défilent. Des forums, des légendes urbaines, des articles Wikipedia sur le lycanthrope. Des films, des séries, des histoires d’horreur pour ados. Rien de vrai. Rien qui ressemble à ce que j’ai vu.
Je tape encore. Yeux rouge et or créature. Tatouage lune loup. Voix dans la tête loup-garou.
Je tombe sur des blogs. Des théories complotistes. Des photos truquées. Des vidéos floues. Mon cœur s’enfonce un peu plus à chaque scroll. Je serre le téléphone entre mes mains.
— Je deviens folle…
Les larmes me montent aux yeux. Une partie de moi veut tout effacer, balancer le portable, me convaincre que ce n’était qu’un rêve, un délire. Mais une autre refuse. Parce que je sais que c’était réel. J’ai senti sa chaleur. J’ai senti son souffle. J’ai entendu mon prénom dans sa voix.
Je m’assois, le dos collé au mur, les genoux repliés contre ma poitrine. Mes doigts caressent ma nuque malgré moi. La brûlure de mon tatouage s’est calmée, mais il bat encore faiblement, comme une cicatrice vivante.
Je retourne à mon écran. Les mots dansent sous mes yeux fatigués : lycan, bête, prophétie. Tous sonnent faux, comme des échos mal traduits. Rien n’explique la précision de ce que j’ai vu. Rien ne parle de lui. Rhaziel.
Je ferme les yeux, mon front collé à mes genoux. La vérité me fait peur. Mais l’absence de vérité me fait encore plus mal.
Et puis une idée me traverse. Peut-être que je ne cherche pas au bon endroit. Peut-être qu’il ne fait partie d’aucune légende connue. Peut-être que c’est autre chose. Quelque chose d’effacé, de caché.
Je rouvre l’écran. Mes doigts tremblent. J’écris : Enfant de l’Ombre prophétie.
Rien. Juste des chansons gothiques, des poèmes maladroits, quelques références de jeux vidéo.
Je ris. Un rire sec, nerveux, qui me brûle la gorge.
— Bravo, Eryna. Tu hallucines un monstre et tu vas chercher ses références sur Google. Génial.
Je laisse retomber le téléphone à côté de moi. L’écran s’éteint, me plongeant dans le noir. Mon cœur bat encore trop vite. Je me glisse à nouveau sous la couverture, mais je sais que je ne dormirai pas.
Je ferme les yeux quand même.
Dans le silence, j’entends encore son grondement.
Et malgré moi, je l’attends déjà.