Point de vue Rhaziel
La nuit a une odeur. La peur aussi.
Je les connais toutes. Je suis né avec elles, je les respire depuis toujours. Mais ce soir, quelque chose de différent flotte dans l’air. Quelque chose de plus fort que la pluie, plus tenace que le sang.
Elle.
Eryna.
Je prononce son nom dans ma tête, et mes crocs se serrent. Ce nom bat comme une plaie ouverte. Depuis des années, je la sens, sans jamais pouvoir la toucher. Une silhouette dans mes songes, une odeur au détour du vent, une présence fugitive. La Déesse Nocturne me l’a promise, ou maudit avec elle — je ne sais plus.
Depuis longtemps, elle est dans mes rêves.
Au début, ce n’étaient que des éclats : une silhouette au milieu des flammes, une chevelure sombre, un souffle affolé. Puis son visage a commencé à s’imposer. Ses yeux. Ses lèvres. Sa peur. J’ai cru à une hallucination de la Bête, une torture de plus. Mais les rêves revenaient, encore et encore. Et à chaque fois, je me réveillais avec sa voix dans ma tête, alors même que je ne la connaissais pas.
Puis il y a eu cette nuit, il y a trois ans.
Je traquais des intrus sur les terres de ma meute. Le vent soufflait fort, charriant l’odeur de la forêt et du métal des armes humaines. Et au milieu… j’ai senti. Une odeur que je n’avais jamais respirée. Pas de gibier, pas de mortel ordinaire. Quelque chose d’autre.
Un parfum unique, mélange de pluie et de feu, qui m’a fendu la poitrine.
Je l’ai suivie. J’ai traversé les arbres, franchi la frontière. Jusqu’à la lisière d’une ville. Là, au milieu de la foule, je l’ai vue.
Elle n’était qu’une adolescente à l’époque. Fragile. Perdue. Mais quand son regard a croisé le mien à travers la rue, mon tatouage s’est embrasé. Trois croissants de lune, le cercle brisé. Le signe que je ne pouvais plus nier.
J’ai su.
Elle n’était pas une étrangère. Elle était elle. Mon Ombrelouve. Mon égal. Celle que la prophétie promettait.
Depuis ce jour, je n’ai jamais cessé de la chercher. De la sentir. De la rêver.
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Je devrais l’éviter. La fuir. Je suis la Bête Primordiale, le monstre que même ma meute craint. Tout ce que je touche finit par brûler. Mais au lieu de ça, je la traque. Comme une proie. Comme une obsession.
Quand elle a franchi la grille du parc cette nuit-là, j’ai cru perdre le contrôle. Elle n’aurait pas dû sortir. Elle aurait dû rester dans son lit, ignorer ma voix. Mais non. Elle est venue. Et je l’ai vue.
Sa peur m’a giflé comme une vérité. Pas une peur qui repousse. Une peur qui appelle. Son corps tremblait, mais ses yeux… ses yeux me défiaient. Elle n’a pas fui tout de suite. Elle a tenu mon regard. Ça m’a brûlé plus que la lune.
Je lui ai parlé. Tu es mienne.
C’était sorti de moi sans que je le décide. La Bête parlait à travers mes lèvres, réclamait ce qui lui appartenait. Mais une autre voix en moi, plus faible, plus humaine, a murmuré autre chose : protège-la.
Et j’ai obéi.
Ces hommes qui l’ont encerclée… ils ne valaient rien. Je les aurais tués sans y penser si elle n’avait pas été là. Mais devant elle, j’ai retenu mes crocs. Je n’ai fait que marquer, avertir. Pourquoi ? Je ne sais pas. Peut-être parce que je voulais qu’elle comprenne. Que je pouvais être pire. Que pour elle, je pouvais me retenir.
Quand je l’ai approchée, quand mon museau a frôlé sa nuque, j’ai cru devenir fou. Sa marque brûlait. Je l’ai sentie comme si elle était la mienne. Trois croissants de lune, le cercle brisé. Le sceau de la prophétie.
Elle ne sait rien. Elle croit encore être humaine. Mais moi, je sais. Elle est l’Ombrelouve.
Et ça change tout.
Ma meute dort, ignorante. Ils croient que je n’ai pas d’âme sœur, que je suis voué à finir dévoré par ma propre Bête. Je les laisse croire. La vérité est plus dangereuse encore : ma compagne existe, et elle est humaine. Fragile. Perdue. Mais liée à moi d’une façon que même la déesse ne pourra briser.
Je l’ai vue courir. Ses jambes fines, ses épaules secouées, son souffle affolé. Chaque pas résonnait dans mon corps. J’aurais pu la rattraper en une seconde. Mais je l’ai laissée partir. Pas encore. Pas ce soir. Elle n’était pas prête.
Alors je l’ai suivie de loin. J’ai vu sa silhouette franchir la porte de ce foyer misérable. J’ai senti son odeur flotter jusque dans mes poumons. J’ai entendu ses sanglots étouffés derrière la vitre.
Et je suis resté dehors, à l’attendre comme un idiot.
Quand la nuit s’est étirée, j’ai perçu la lumière bleue de son téléphone. Ses doigts tapant frénétiquement. Ses recherches pathétiques. Loup-garou. Mi-homme mi-bête. Des contes pour enfants. Rien qui puisse expliquer ce que je suis. Ce que nous sommes.
Un ricanement amer m’a secoué. Elle croit qu’elle délire. Qu’elle devient folle. Mais elle ne sait pas que la folie est déjà en moi, et que je la retiens de toutes mes forces.
Je suis Rhaziel Kaën. Alpha des Terres Noires. Dernier descendant de la lignée brisée. La Bête Primordiale coule dans mes veines, griffe mes os, déchire mon esprit chaque fois que je ferme les yeux.
Et maintenant… elle est là. L’équilibre que je n’attendais plus. L’âme sœur qui peut soit me sauver, soit m’achever.
Je la veux.
Je la hais.
Je la désire jusqu’à en trembler.
Mes griffes labourent la terre humide tandis que je veille sous sa fenêtre. La lune me nargue. Rouge ou blanche, elle sait. Elle me montre mon avenir dans ses reflets : soit je cède à la Bête et le monde brûle, soit elle accepte le lien et l’équilibre renaît.
Mais une part de moi refuse de croire aux prophéties. Je ne suis pas né pour être sauvé. Je suis né pour détruire.
Alors pourquoi, quand elle a murmuré mon nom, j’ai senti mes chaînes se briser ? Pourquoi, quand ses yeux ont croisé les miens, j’ai cru pour la première fois que je n’étais pas seul ?
Je gronde, je me détourne. Mes pas m’éloignent de la ville. Mais mon esprit reste accroché à elle. Chaque battement de mon cœur scande son prénom. Chaque ombre de la forêt me ramène son odeur.
Eryna.
Tu crois pouvoir fuir. Tu crois que je ne reviendrai pas. Mais tu te trompes.
Tu es la clé. Tu es le verrou.
Et que tu le veuilles ou non, tu es mienne.