Chapitre 9 — Point de vue : Rhaziel

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— Point de vue : Rhaziel On m’a toujours dit que les rumeurs font plus de bruit que les loups. Que leurs langues filent plus vite que nos pattes. Elles se glissent partout, elles mordent les jurons, elles roulent entre les feuilles mortes et finissent par revenir, gonflées, déformées, prêtes à me mordre à mon tour. Pourtant, il est des vérités que je ne peux laisser aux rumeurs. Il est des choses que je dois dire moi-même, parce que si je ne parle pas, personne ne le fera — et sans parole, notre histoire se tord et se perd. Alors écoute. Écoute ce que veulent dire « Ombreloups ». Nous ne sommes pas une légende inventée pour effrayer les enfants. Nous ne sommes pas non plus une mutation accrochée à la chair des lycans, une variation maladroite dans le grand livre de la nature. Nous sommes antérieurs aux mots qu’on emploie pour nous désigner. Nous sommes nés quand la Déesse Lune a séparé la lumière pour en faire un glaive et un manteau, quand elle a voulu à la fois bénir et punir. Nous avons la faveur et la malédiction gravées dans le sang. Ceux qui connaissent l’ancien langage disent « enfants de la sélène », d’autres murmurent « plaie belle ». Moi, je dis simplement : nous sommes faits d’ombre et de faim. La différence avec les loups-garous est simple et profonde. Les loups-garous sont des hommes qui deviennent bêtes au fracas de la lune. Ils se retiennent, se souviennent, parfois pleurent leurs mains. Leur humanité s’accroche à eux comme une veste trop serrée. Nous, au contraire, étions bêtes avant d’apprendre le masque de l’homme. Nous portons la bête comme une maison — une maison qui se souvient des saisons plus que des noms. Nous apprenons l’homme, pas l’inverse. C’est pour cela que nous sommes si solitaires : survivre ensemble exige des accords, des concessions — choses que la bête accepte rarement. La nuit où notre pelage devient invisible sur la neige est une chose que les contes ne savent pas décrire correctement. En vérité, notre fourrure joue avec la lumière et la matière : certains soirs elle se confond à la blancheur, nous rendant presque effacés, et aux pleines lunes notre pelage peut virer à un noir si dense qu’il avale la moindre étoile. Mais ce n’est pas seulement un jeu de couleurs. Certains d’entre nous peuvent se transformer de jour comme de nuit — pas dans le sens des humains qui se crispent au clair de lune, mais dans la maîtrise d’une forme qui épouse l’environnement. À l’aube, sous un ciel plombé, nous pouvons prendre une teinte de roche ou de mousse ; à la pleine lune, nous devenons noirs comme la nuit la plus close, des silhouettes sans repère. Cette faculté de camouflage, diurne et nocturne, nous rend presque invincibles. Les armes et les poisons des lycans ne nous atteignent pas toujours ; l’aconit, le venin qu’on prête aux crocs des loups-garous, glisse souvent sans effet sur nos chairs. Mais nous ne sommes pas immortels : il existe des poisons rares, des essences oubliées — la belladone, la sève extraite de certaines racines anciennes — auxquelles nos corps succombent si elles sont administrées avec connaissance. Ainsi, l’immunité n’est jamais totale, et la légende de notre invulnérabilité est à la fois vrai et dangereux. On nous reconnaît à des signes que peu d’humains voient : la façon de se mouvoir comme si le silence était une matière souple sous nos pattes ; les yeux qui ne brillent pas d’un seul feu mais de plusieurs — or et braise, parfois vert acide — et cette manière d’écouter le monde avec une patience animale. Nous possédons des sens que les autres n’ont pas ; l’air nous parle comme une main, le sol nous chuchote les secrets des racines et le sang porte des souvenirs qui ne sont pas les nôtres. Nous lisons les peurs comme on lit une rivière. Et parce que nous lisons, nous devenons dangereux. Nous connaissons la faiblesse avant qu’elle ne se décide à exister. La Déesse ne nous a pas faits pour la foule. Elle nous a donné un rôle austère, un mandat presque rituel : garder les seuils, tenir les fissures entre ce qui doit rester caché et ce qui doit être montré. Les anciens disent que nous sommes la serrure. Les humains, lorsqu’ils nous regardent, voient un verrou. Les autres meutes — lycans, loups simples, clans entiers — nous contemplent avec envie de destruction ou avec un respect effrayé. Parce que la puissance suscite la convoitise, et la différence suscite la peur. Ils nous accusent de séduire la Lune, comme si nous étions des prostituées célestes. Ils oublient que la Lune a choisi de nous toucher. Il y a longtemps, avant que la peur humaine ne devienne politique parmi les meutes, mon père a négocié un pacte. Ce n’était pas une signature; c’était un échange de regards, de runes, de sang sur la pierre froide. Il a su que notre rareté pouvait servir notre liberté. « Si l’un d’entre nous se comporte comme une catastrophe, que nous soyons tous brûlés. » C’était dur, il savait. C’était juste, il croyait. Aujourd’hui, cette loi est un spectre : elle nous protège et nous tient en laisse. Nous sommes libres tant que nous restons silencieux, tant que nous n’attirons pas la lumière des haches et des torches.
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