Le début d’une belle histoire, avec des personnages qui tendaient les bras…
J’aurais dû m’y attendre. Dû me « méfier »…
Parce qu’en effet, comme dit Albert en regardant le soir rose sur le Jura, « le beau menace »…
Dû regarder de plus près l’offre trop séduisante, m’inquiéter de cette merveilleuse convergence des intérêts de tout le monde : Carole « enchantée » que je sois à mon aise pour travailler et pouponner pendant qu’elle pratiquerait, ayant ouvert un cabinet sur les hauts de Lausanne, Alain « délivré » du grand appart initialement prévu pour lui et Gladys, Andrée et John « ravis » de voir la famille se resserrer autour d’eux, et « le bon air du Jorat » pour les enfants, qu’Andrée aurait pu m’aider à garder, miel sur ses vieux jours, précieuses échappées pour moi, tant de choses encore, de celles qui semblaient résister, qui devaient cimenter tout ça, et ne font que rhabiller des murs minés…
Comme la question du loyer que verse Carole, ah pas un cadeau, double en tout cas de ce que le frère aurait pu payer, manne providentielle pour l’exploitation serrée de près par la banque. Laquelle n’est sûrement pas sans se douter qu’une partie des fonds attribués aux transformations est allée boucher d’autres trous… Pressens à ce propos une véritable taupinière de combines étagées sur des années, et qui sait si l’idée de nous proposer l’appartement, de l’« optimiser au maximum », n’est pas venue de telle mise en demeure de la banque ? Pas leur vocabulaire, en tout cas…
Les vois d’ici… Pas trois jours après le départ de Gladys, Alain encore « sur le c*l », on s’est mis à faire les comptes sous la voûte de la grande cuisine, qui a dû en entendre des calculs et des tracas depuis deux siècles. On a compris cette fois-ci tout à fait clairement qu’on avait eu les yeux plus gros que le ventre, et que sans le salaire de la Gladys on n’allait plus s’en sortir, avec encore le toit de la porcherie, le prix du lait, le Deutz qui arrive au bout, le domaine trop petit qui et que… « Alors Alain tu vas rester encore quelque temps dans ta garçonnière à côté du pépé, et l’appartement on va voir du côté de Carole et de Paul… En attendant… » Non, John a dit « la gamine » ou « la fille », et « l’artiste » bien entendu. « Deux mille francs, pour elle… Avec son salaire de médecin, plus que tout ce que la ferme a jamais pu rapporter ! Pis c’est ce que ça vaut ! » Et ici je vois Andrée, debout devant l’évier, suggérer à ces messieurs accoudés à la table de s’adresser d’abord à lui l’artiste, pour préparer le terrain…
Mais est-ce que j’ai dû insister ? Est-ce que je n’ai pas posé et reposé les questions fondamentales ?
« Raviver quels conflits ? Je ne suis plus une adolescente… »
« C’est de la vieille histoire, ces rivalités. »
« Alain, il préfère évidemment que ce soit nous qui venions… »
« La seule chose qui m’embête un peu, c’est les trajets. Vingt kilomètres, en hiver… Surtout en urgence… »
Quoi qu’il en soit, c’est « la gamine » qui sauve en partie le domaine de son père. Et porte l’avenir de son frère. Amusante revanche des choses, la campagne des petits domaines ne tourne plus sans le salaire des femmes. Pas facile à avaler pour ces machos pur poil… Malsain…
Mais non. Moi toujours qui projette sur les autres ma propre mesquinerie. L’appartement sera, est déjà la part de Carole. La terre, les bêtes, le « rural » au fils, le beau cinq-pièces à la fille. Ça qu’ils ont voulu. D’abord éviter tout simplement la faillite, la vente bâclée, la totale dépossession. Eux donc, les parents, qui partiront quand Alain aura enfin « trouvé à se marier ». Lui céderont le rez, et iront s’installer dans sa piaule, en récupérant la chambre d’Albert, lequel sera mort ou à demeure à La Résidence. John et Andrée alors attendront leur tour, à l’étroit, mais ayant « remis » au fils quelque chose d’à peu près viable, donné une contrepartie équitable à la fille, et pas trimé cinquante ans pour de la paille.
Ce que je prenais pour un « aguillage » est en fait une construction parfaitement simple et solide. Vrai rempart contre le temps. Ont eu raison de blouser la banque. « Faut prendre où y a. » On ne survit pas dans le coin sans être un peu mariole. Vois vraiment pas ce qui peut me tarabuster dans ce plan-là. Un autre s’inquiéterait plutôt de se voir en quelque sorte emmuré à vie. Pas moi.
Vrai que l’édifice est essentiellement défensif. Statique.
Et alors ?
En somme tout va bien. Mettons que je flippe un peu parce que la contrée est quand même assez rude, l’accueil pas tout à fait comme imaginé, Carole plus ensevelie que jamais dans le travail, l’art toujours plus difficile, les copains aux abonnés absents, et novembre sinistre plus qu’à souhait.
Chapelle-le-Jorat, a-t-on idée ? 430 habitants, une poste, un bistrot, une laiterie, bientôt disparus tous trois, comme l’école et l’épicerie. Mort aux campagnes pas rentables. À moins que les citadins qui rénovent les fermes tombées en faillite ou construisent des villas deviennent assez nombreux pour les faire subsister. En obtenant au passage qu’on ôte les sonnailles aux vaches qui troublent leur sommeil, et qu’on interdise les épandages de matières par trop odoriférantes. Village dortoir dans dix ans, Chapelle, comme tant d’autres ? Pas sûr. Trop isolé, trop exposé sur son haut plateau, routes d’accès tortueuses, mauvaises en hiver. « Pays de loups », mentalités qui vont avec. Plaît pas à tout le monde. Tant mieux. Que les moutons restent en ville.
Neige plus. Presque déçu, comme jadis… Cinq, six centimètres. Pas de vent, pas de congères donc, à peine zéro à la fenêtre. Mais que le ciel se dégage au lever du jour, et la route sera verglacée en cinq minutes…
Connerie, ces pneus, mais j’irai la prendre devant l’hôpital avec la Niva d’Alain. Une surprise, elle appréciera. Croissants frais, sa cafetière de « déca » laissée au chaud…
Envie d’elle. En fait je ne souffre que de ne pas assez la voir. Depuis des mois, des années le front toujours penché sur ses revues médicales, ou en train de se « vider la tête » devant la télé, de se mettre au lit pour dormir, de se réveiller crevée, de se préparer en vitesse pour un remplacement ou une veille supplémentaire…
Vais l’attendre. Toute la nuit l’attendre. Veilles parallèles. Le feu enfle dans le vieux poêle de fonte miraculeusement réchappé de la benne de l’entrepreneur. Souffle rauque des flammes sur le clapotis des touches. Bien fait de commencer à écrire ça.
Toute la nuit à moi en l’attendant. On aura les mêmes visages défaits, et peut-être, comme il lui vient parfois, du fond même de l’épuisement, ce brusque, inattendu désir…
22 h 45. Installé à la cuisine avec le Mac.
Et tout à coup le blanc intégral. Sans jeu de mots…
Une espèce de peur. Et certainement trop de choses à la fois.
Des mois que je bous en quelque sorte froidement, et ne sais plus comment lâcher la vapeur.
Prendre ce qui vient…
Crâne encore à vif, cotonneux au-dedans, les yeux comme frottés à l’oignon, et toujours ces relents de kirsch et d’abricot… Sans force devant cette flasque de chasseur, tout refus balayé dès la première gorgée, avant même d’ouvrir le van, prétendument pour me donner du cœur au ventre, les deux rustres…
« Regarde-le, il est blanc comme une rave, le citadin ! »
Se payer ma tête les a requinqués. Alain surtout qui, malgré ses efforts, avait reniflé durant tout le trajet… On roulait sans un mot depuis un quart d’heure, il reniflait, ses gros poings noués sur le volant, mâchoires serrées, fixant la route en espérant que je ne verrais pas ses yeux mouillés à cause des coups de pied qui sonnaient sur les parois de la remorque.
« Je suis vraiment navré que le vétérinaire n’ait pas pu trouver une autre solution. »
Niaiserie bien sûr, mais il ne s’agissait que de lui témoigner ma sympathie, d’ailleurs c’est bien ce qui l’a agacé :
« Qu’est-ce que ça peut te faire, à toi ? »
Rogue, narquois… Ce que c’est difficile de leur parler. Essayé pourtant de lui dire que j’imaginais ce que ça devait être comme perte, pour lui cavalier… « Ben ouais »… Et puis que j’aimais bien le voir au parc, Brad, simplement le regarder brouter avec l’autre, le vieux, se rouler et puis repartir en levant le c*l entre les pommiers… Essayant donc même par le rythme traînassant des phrases de m’adapter, de différer le moins possible… Cru qu’il s’étranglait :
« Parce que tu crois que j’ai les moyens de garder un naviculaire pendant vingt ans au parc pour faire joli dans le paysage ? »
« Je ne te reproche rien. »
« Ah bon. Je suis tranquille alors, si tu me reproches rien. »
Forcément, quand on s’appelle Ermangeat, qu’on s’échine dans les combes du Jorat depuis des siècles pour leur arracher de quoi vivre, les chevaux ça s’attelle, ça se monte, ou ça « part à la viande ». Pas de discussion. Pas de « sentiment ». Du moins en apparence… Ermangeat : encore plus loin il doit y avoir du Herrmann, de la tronche de Germain pur chêne là-dessous… Pas un hasard en tout cas si les habitants du hameau sont surnommés « les pouets ». Borgeaud, Ermangeat, Guex, Gilliéron, Clot, supérieurs à jamais des trois cents mètres de talus qui les séparent de « ceux du bas »… Leurs fermes réunies comme un donjon hétéroclite au-dessus du ravin de la Vièze, mais cette illusion d’unité ne dure que les trois lacets de la montée, car sitôt passé sous le pont de grange/pont-levis Ermangeat, tout, dans ces cinq fermes à peine visibles derrière leurs fumiers, appentis et autres tas de planches, respire la méfiance et la solitude… Résumé en somme de tout le village, qui vote UDC à 89 %, a refusé le téléréseau, et caque encore dans le ruisseau.
Vrai que ça fait un choc, en arrivant de Lausanne, ou de la Côte ruisselante de fric et de belles manières, mais moi j’adore ça, rien à faire…
« Si je le revois fouiner dans l’écurie comme ça sans rendez-vous, le zicaud de l’Office fédéral, je lui fous mon pied au c*l. Tu y diras. Le téléphone, ils savent assez l’utiliser, quand ça les arrange. »
Race d’entêtés, de rumineurs sous la fameuse rondeur vaudoise, qui pourrait n’être au fond qu’une perpétuelle comédie d’inquiets. Cette dureté, ou plutôt cette endurance, cette façon d’encaisser en silence mais en avançant, toujours au même rythme, le but vissé au front, inaliénable, unique, définitif : pas besoin de chercher très loin d’où Carole tient tout ça. Ose pas imaginer ce qu’elle aurait été sans la part maternelle, quoiqu’il y ait beaucoup de finesse aussi chez les mâles, suis injuste, qui affleure parfois en humour, dans un regard, et s’exprimerait plus souvent si la campagne allait moins mal…
Rapporte rien, les sentiments. Les betteraves d’abord, les patates, le colza. Le travail. Les examens qui n’en finissent jamais. Le FMH. Après, le sentiment. Après, la vraie vie. La fosse à redimensionner, le toit du hangar, ça qui compte. Ou quoi ? Comme si on avait le temps. Les « moyens » ! Avec encore cette globalisation qu’on sait pas où on va aller gicler, le lait bientôt à 70 centimes, Berne qui veut faire crever tous les petits domaines ! Les urgences, les économies budgétaires ? Alors !
Tous en train de s’agiter comme des fous surmenés sans regarder autour d’eux. Ça qui m’angoisse aussi, à la longue. Tous apparemment calmes quand on les regarde marcher, monolithiques, coulés d’une pièce dans leur existence comme dans leur salopette trop petite, souvent joviaux malgré tout, jobards même, et pourtant triturés en dedans, frénétiques lents, compulsés en permanence par les cent quarante outils et tâches qui les attendent. L’alcool leur seule soupape, avec les gueulées et la boustifaille. Carole le sommeil, les bains de deux heures et la télé… Premier ictus cérébral à 58 ans, John, tension à 19/12 et on s’étonne. À 32 ans on se rappelle deux fois par mois qu’il faudrait quand même s’acquitter du devoir conjugal, en simulant de A à Z pour que le bonhomme en finisse plus vite, et on ne s’étonne pas. Andrée des lombalgies, des adhérences, mais tout va bien. Alain deux ou trois lombaires soudées, toujours un furoncle au col de chemise, une boîte de Spasmo-Canulase par semaine, mais avec ça hop, vite à l’herbe, vite le char, vite les vaches, vite les papiers pour Berne ! On n’est pas là pour rigoler !
Ça qui m’isole, en tout cas. Scandale d’oisiveté, ma présence ici. « Tu revas te promener ?… Ben y en a au moins qui sont vernis. » Le village entier, les entends d’ici : « Tu crois pas qu’il a eu fin nez de la marier, la fille au John ? En voilà un qui a trouvé la combine. La plus jolie fille, en plus qui ramène une paie de ministre, et encore pas souvent là pour lui courir sur le râble, ha ! ha ! ha ! »
Ha ha. Culs-terreux. Je vous adore, mais aussi vous me pompez l’air.
Et chez Carole la même idée, oh si… Bien sûr que si… Rampante, à demi avouée, chaque fois repoussée mais tenace : Paul il a le beau rôle… Il ne bosse pas… Ne sait même pas ce que c’est, n’en a qu’une idée abstraite… Ses menues occupations, ménage, lessive, repassage, courses, cuisine, ses petits coups de main à belle-maman ou aux hommes, les sorties en forêt avec le pépé, les navettes à La Résidence ne sont, ne seront jamais après tout que la moindre des choses…