I-3

2001 Words
Et puis qu’est-ce que c’est, Paul, si on examine l’ensemble de ce qu’il a fait jusqu’ici, n’est-ce pas ? Si on le considère tout à fait objectivement, sans se voiler la face, hein ? Bon, la photographie, quelques expo collectives, quelques infimes distinctions ici et là, mais enfin… Il a abandonné la médecine… Pourquoi, au fait ? Une révélation, l’appel du génie ? Ou plutôt parce qu’il n’a jamais pu se faire aux contraintes, aux rythmes, aux examens – ce quatrième propé en particulier, que personne ne rate mais qu’il a raté, lui, puis réussi de justesse ? Cette grande gerce qui n’a jamais rien raté, pas même son permis de conduire… D’ailleurs il se disperse. Pas fichu de se faire engager dans une agence, pas même un quotidien. Si au moins il préparait un grand travail, quelque chose de précis, de solide… Ses amis photographes n’essaient même plus de le houspiller, ou de lui refiler des tuyaux. Il préfère ses aises. À ses heures il crayonne, il tâte un peu de basse avec d’autres copains qui sont tous devenus quelque chose, soit dit en passant, ou bien il bouquine en écoutant du jazz, il repeint un volet, et quand il est fatigué, il fait les brocantes – il laisse venir… Un minable alors, ce Paul ?… Pas tout à fait, pas encore… Un grand gentil… Pour ne pas dire un faible. Un assisté. Comme Alain, en quelque sorte, qui vit de « paiements directs », d’une part de loyer et de quelques bricoles pas claires avec Francis et certains fromagers qui angoissent John… Déçue, ma femme, toujours là-dessus que je retombe… Dissipée l’aura des débuts, la douce admiration, l’attirance, aplati, laminé le mec drôle, le désinvolte craquant… À Lausanne je « passais » encore, un peu noyé dans le décor des amis ou pseudo, tous plus ou moins traîne-spleen en attente du grand bond. Ici je suis à découvert, spot en pleine poire… Maintenant la jeune fille est une femme, la naguère timide étudiante commence à opérer seule, ça la passionne, succès, ambitions, et quand elle a une minute pour regarder son guelu sans envergure, ça lui fait l’effet d’une erreur de perspective, d’une ombre dans le tableau. D’une tache… Courtisée en plus à longueur de journées et de veilles par de beaux et brillants toubibs… Avec lesquels elle ne peut pas ne pas imaginer la vie qu’elle aurait, congrès, voyages, ailleurs, très loin… Moi qui peine déjà à soutenir la conversation sur le plan médical… De quoi se sentir dupée, volée, violée… Puits qui pue, bourbe répétitive, je me confonds avec ma nausée hoqueteuse. Écrire, herk. Et pourtant si englué là-dedans depuis cinq heures que je n’arrive plus à m’en extraire. De l’air, bon Dieu. Mercredi 14 novembre 1 h 25. Descendu au village. Huit, dix centimètres par endroits. Neige plus mais le vent a tourné au nord-est. Pas d’étoiles. Pourrait bien recommencer. Traces de faune silencieuse. Fuite brusque dans le potager Jomini à mon passage. Poireaux dégingandés, choux blafards, fantomatiques sous le candélabre de la laiterie. Seul signe de vie humaine dans le bled plus mort que le cimetière, la fenêtre allumée du vieux Bory, travaillé sans doute par ses prothèses de hanche… Tisonné et rechargé le poêle. L’odeur du sapin pétillant. Demi-litre d’eau minérale gazeuse d’un trait, allez hop, brasser un peu ce compost… Grosse réponse térébenthine. Cette fois ça donne le tour… Chercher la nuance. À l’heure où le monde se révèle partout cinglant plus vite et plus loin que jamais dans la connerie dévastatrice, garder un peu de distance, de décence avec mes petits bobos. Comme disait Piotr, « si t’es pas heureux en Suisse, c’est ta faute ». Alors sourdine. Bien obligé toutefois de noter chez Carole une forme de déconsidération à mon endroit qui frise le mépris. Inconscient peut-être, mais pas moins insupportable… En fait tout simplement à fesser, la môme, depuis quelque temps. « Tu me fais vite un café, chou ? Je bosse. » « Paul, j’ai pas le temps d’amener ma voiture au garage. Je bosse toute la semaine… » Je bosse… Vingt fois par semaine, d’une façon légère, en passant, pure information, mais quelque chose, est-ce dans le petit air de surmenage dignement combattu qu’elle affiche à cet instant ? fait entendre le moi qu’elle ne prononce pas… Ses divers reproches eux aussi sous-entendus, ou à peine esquissés, professionnels dirais-je, comme elle a dû apprendre à les formuler à l’hôpital, pour ne pas vexer trop les infirmières ou sages-femmes susceptibles… Doit passer là-bas pour une redoutable emmerdeuse, pas la première fois que je le pense, hypercompétente, nerfs d’acier, impeccable, mais l’œil à tout, rigide, inflexible… « Paul, tu veux que je demande à ma mère de te montrer, pour la salle de bains ?… Elle connaît un produit très bien pour l’émail, quand on veut que ce soit vraiment propre… » « Ah, tu m’as pas racheté de déca ? Bon… » « Pas d’échalote, Paul, je t’ai déjà dit, pas d’ail ni d’échalote quand je suis de garde… » « C’est quand que tu appelles Bula pour régler la télé ? » J’en suis là. Effarant… Mais j’attends quoi ? Colère, vite, énorme, au moindre prétexte ! Foudre sur la baraque ! Ho mais hé ! Ta crème Budwig tous les matins ! Ton « déca », ta baignoire de maniaque ! Ton hostio ! Tes examens ! Tes responsabilités, ton prestige ! Tes sous ! Ah si tu crois me tenir parce que je ne gagne pas un rond ! Pire, que je coûte avec mes films et mes papiers ! Mais je m’en fous, Carole ! Je paie complètement ma part ! Je ne te dois rien, pas un kopeck ! Et à propos dis-lui à ton abruti de frère que la prochaine fois qu’il dit au bistrot que je vis à tes crochets tu auras besoin de toute ta trousse pour lui recoudre le groin ! Non, moi qui vais le lui dire, bien en face, leur dire à tous ces gros lourds geignards, crânes de veaux, faces de courges autour de leurs trois décis ! Un exemple au Raisin, c’est ça, très bientôt, une scène monumentale, m’en fous des dégâts, tous comme des ronds de flan ! Colère calme, plutôt, mesurée, adulte. Moment favorable, lui pose un verre de muscat sur le bord de la baignoire, savonne le dos, sans équivoque… Questions sur elle, encouragements, nulle crispation… Et puis à moi… Carole d’abord un je suis photographe. C’est un métier difficile. Moins risqué certes que la plus banale intramusculaire, mais aussi délicat, crevant, incertain, angoissant, cruel, infini que toute la médecine depuis les plus reculés alchimistes… Pas d’horaire de travail, pas de chef, pas de collègues, pas d’argent, mais ça prend du temps, ça prend la tête, prend des forces autant que dix heures de consultation. Ce qui pourrait expliquer mes innombrables oublis et distractions en tout genre, Carole. Et même les justifier. Parce que j’ai la faiblesse indigne, te dirais-je, de préférer « faire mumuse » avec mon agrandisseur qu’avec la rutilante batterie de casseroles Kuhn-Rikon double coque dont tu m’as gratifié. Surtout si c’est pour t’entendre observer, avec ton petit air de cadre fatigué mais ne voulant pas s’arrêter à ces vétilles, que le gratin dauphinois manque de sel ou que le poulet est encore légèrement rose à l’os… Bien sûr que si, tu dis des choses comme ça ! Et moi débile, roi des cons, impardonnable, je me lève pour aller te chercher la salière, vite repasser le poulet à la poêle, en m’excusant !… Mais continue, fais encore une de tes remarques sur un plat moins brûlant, tarte, salade par exemple, un de ces soirs où j’ai dû tout lâcher pour que tu puisses arriver à l’hôpital à l’heure et l’estomac colmaté ! Je m’emporte un peu, mais vois-tu, très chère, au cas où tu ne le saurais pas, je ne m’épanouis pas dans le ménage. Désolé. Le ménage me fait cosmiquement chier, Carole. Non, en fait, parce que c’est merveilleux de chier, ça libère, ça tonifie, ça inspire, alors que le ménage constipe, obstrue, étouffe… Sais-tu le bon Dieu de temps que j’y passe, sais-tu ce qui me reste pour travailler, quand ta joyeuse famille ne m’attrape pas encore au vol ? Est-ce que tu crois que c’est facile aussi de passer à la fois pour un glandeur et un sous-homme ? À propos, fais-moi signe quand tu auras vraiment envie de moi. En attendant, ton espèce de charité du c*l, tu peux te la garder. Je préfère l’abstinence au gâchis. Et ne me dis pas que ça va te manquer. Quant à tes pneus neige, il y a dix garages entre Chapelle et Lausanne. Photographe quand je peux, homme au foyer volontiers, père quand tu voudras, mécano fini ! Avec ton pull moulant et ton sourire, on ne va pas trop te faire attendre… Seulement tu ne sais plus sourire, Carole. Tu as les plus beaux yeux, les plus belles dents, les plus beaux seins du monde, mais tu as consigné tout ça au vestiaire de l’hostio… Avec ton rire, ta vivacité, tes rêves, tes coups de griffe, tes élans, tes audaces… Toi qui t’es fait bouffer, Carole. À la botte de ton divin chef de clinique, trop arrangeante avec tes collègues, mâles pour la plupart… Restée en somme la petite paysanne qui n’en revient pas d’être agréée par l’institution universitaire, depuis des siècles soumise à la sacro-sainte suprématie du travail sur le plaisir… « La gamine » toujours soumise à ces messieurs comme tu l’étais à ton père, courant sans discuter « au lait », « aux cerises », « aux patates »… Failli m’endormir. Servira à rien la colère. Mais oui, Paul, excuse-moi, tout ce boulot tu comprends, me rends plus compte de ce que je dis… bientôt, quand, après… Alors la dépression. Beaucoup plus efficace. Et si facile, à certains égards si plaisant… D’abord traîner à longueur de journée, relâchement corporel, perds du poids. Chou pas faim. Chou plus musique, plus photo, plus rien. Propos désabusés, poches sous les yeux, douleurs dorsales mobiles. Chou ne lit plus. Ou alors des choses idiotes. Crises colériques subites, le moulin à brouet Budwig un beau matin fracassé sous ses yeux. Puis alternance de prostration télévisuelle et de vagues tentatives pour remonter la pente. Grands formats du cimetière. Puis lui demande une ordonnance de Prozac. Aux gogues bien entendu les pilules. Là elle s’inquiète, commence à me sonder, mine de rien. Laisse ses investigations s’enliser, monosyllabes, pirouettes molles. Essaie la médication habituelle. Me sacrifie un soir de congé, chinois, ciné, au retour troque le vieux training contre un peu de dentelle. Bijoux. Parfum… Ou brusquement toute nue, le pire… Moi mou… Bonne nuit dors bien fais de beaux rêves Carole, voix pâteuse, me tourne pour dormir. Ça l’amuse. Sûre de son pouvoir… M’approche, me frôle, chuchotis dans le creux de l’oreille, son infinie reconnaissance, grâce à moi que, son pilier, sa force, me le dit pas assez, des mecs comme moi exceptionnels, toutes ses copines le lui répètent, s’en veut d’être si peu drôle, blablabla, mais tout sera mieux quand… Oui oui, je remugle dents pas brossées exprès, mais en attendant dodo, pense à tes examens… Ah tu veux dormir, s******d… Bouche qui descend… Le moment de vérité. Précautions indispensables, plutôt trois fois qu’une. Concentration sur frottis du canal urinaire, l’écouvillon vrillé du méat jusqu’à la prostate, infaillible. Et niet. Malgré deux, trois semaines de jeûne. Tour de force… Là elle est surprise, essaie autre chose, tintin… Carrément désemparée. Jamais vu ça. Morsure narcissique, bien fait, chacun son tour… Moi serein, lui dis que c’est mieux d’attendre le FMH, l’été, on se rattrapera après, quelques mamours chastes, m’endors… Ou si l’offensive a lieu la journée, file ranger la cuisine ou repasser quelques blouses blanches… La laissant sur son échec, bien obligée maintenant de me faire une place entre deux classeurs… Même scénario les jours, les semaines suivantes. Jusqu’à ce qu’elle mesure l’étendue des dégâts… Qu’elle ait peur, que ce soit elle qui ait envie de reprendre tout à zéro, de parler, sacré bon Dieu, mais qui est-ce qui est déjà en train de b****r ? Oublie. Va te coucher. Et si, loin de l’angoisser, ton inappétence la soulageait, providentielle ? Fatiguée qu’elle est de te sentir toujours rôdant libidineux, comme ces renards autour de la ferme, lasse de culpabiliser inutilement… Si elle n’avait au fond plus le moins du monde envie de te plaire… Si ça lui mettait même dans la tête l’idée qu’elle pourrait très bien se passer de toi complètement ? Au moins tu serais fixé… Affreusement tentant… Mais beaucoup trop dangereux. Suicidaire. Pas le moment. Navrant à dire, mais je suis devenu beaucoup trop peu de chose dans la constellation de ses soucis. Un truc à part dans sa vie, moi. Décharné, pelé, transparent, comme ce pommier dans le verger qui tend encore ses fruits dont personne ne veut sous la neige, et qu’on arrachera sans état d’âme le jour où on aura besoin de place. En somme n’ai qu’à bien me tenir. Me faire tout petit en attendant des temps meilleurs, pas droit à l’erreur, et pas même certain que le printemps reviendra. 4 h 10. Fait trois tirages de l’échappée sur le lac : passables, une ambiance, une inquiétude dans les masses autour de l’esquif penché sous le vent. Mais le fusain griffonné pendant qu’ils finissaient d’emballer leur satanée viande me paraît plus réussi que les photos, plus proche en tout cas de l’émotion ressentie en voyant tout à coup cette ouverture… Voudrais bien comprendre pourquoi.
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