D’abord qu’est-ce qui m’a attiré dans cette image ? Bonne question… Solitude et fragilité du bateau perdu au loin, contrastes du noir et du blanc, de l’abrupt et du plane, mouvement du vent dans les nuages et sur l’eau, rai oblique mat et flaque de lumière devant Meillerie, bref, l’éternel panorama lémanique d’automne. Sans intérêt, kitsch, cette voile solitaire très anecdotique. Elle pourtant qui m’a fait revenir prendre mon appareil dans la jeep. Excité soudain. Alors quoi, ce minuscule voilier ? Papa ? Moi, mon enfance ? Tout ce temps qui a passé ? Carole qui s’éloigne ? Brad mort ? Moi trop seul dans cette ferme qui part à vau l’eau ? L’intuition de mon impuissance, de mon infimité ballottées ?
Vois pas.
Maintenant si je regarde le petit fusain, d’abord il continue de me botter. Cochonné, mais se pourrait que la précipitation justement m’ait fait trouver ce que j’ai raté dans la photo : toujours une espèce de question qui vient de loin, complexe et massive à la fois, qui monte, oui, qui sort aussi bien du lac que du ciel et des montagnes. Le voilier n’est plus qu’un point de fuite, un prétexte. Et pour composer le dessin j’ai simplifié les masses, les ai en quelque sorte stratifiées. Mais barbouillé ainsi, ce paysage me fascine peut-être plus parce qu’il s’impose comme tel, entremêlé, complexe, échevelé, avec pourtant cette harmonie continue, des collines à mes pieds jusqu’aux Alpes… Tout simplement et tranquillement lui, ce désordonné paysage… Un paysage que j’envie… Avec cette énigme insondable du lac au milieu qui reste calme sous les rafales, voilà, qui reste serein…
Cette espèce de résistance, de permanence tourmentée qu’il faut que j’arrive à mettre dans mes photos.
Il y a un grand mouvement, une force en moi, mais je ne sais pas encore quoi en faire.
Moins douter.
5 h 05. Bruit de porte au rez, John qui sort de la cuisine. Assoupi un moment, l’écran éteint, le feu mourant… Mal aux reins, pâteux, gelé… Mais la nuit traversée… Porte de l’écurie, tintements de métal ouatés, le moteur de la machine à traire pas comme d’habitude, presque inaudible… Ce que je suis heureux de vivre… Et voilà les cochons qui se mettent à gueuler à la soupe, moins fort eux aussi…
Neige plus, mais vingt centimètres.
15 pages, 38 000 signes, ose pas relire…
Mais je t’aime, Carole, au fond c’est tout ce que je sais. Envie de toi, te faire des enfants, bref, toi ma vie, et le reste à-Dieu-vat !
Soixante, septante, huitante heures par semaine, sans parler des classeurs FMH à la maison… Comment te reprocher de vouloir finir ce que tu as commencé ? Te reprocher quoi que ce soit ?
L’étonnant est plutôt que tu me supportes encore. Que tu arrives même, de temps en temps, à avoir l’air heureuse avec moi.
Patience. Période comme ça. Longue, mais période quand même. Après tout on n’a même pas trente-cinq ans.
Trouver l’exacte distance nécessaire.
6 h 05. Assoupi de nouveau… Bottes grinçantes dans la neige, porte extérieure de la cuisine, John qui revient manger… Comme il fait tous les jours depuis près d’un demi-siècle, assis à la même table, devant son bol de café au lait, avec les mêmes gestes pour porter à sa bouche les morceaux de gruyère piqués à la pointe de son couteau. Bruits de bouche qui agacent encore Andrée. Dans un moment Alain s’assoira en face de son père, ayant coulé la soupe à ces satanés gueulards, et mangera plus vite pour rattraper le temps perdu. Peu de mots, voix rauques, grands reniflements sur les bols. Œufs au lard, röstis un jour sur deux. Odeur de lait, de vache, de graisse dans la vapeur des pommes de terre grillées. Buée sur les vitres. Tout à coup ils trouveront qu’il fait trop chaud dans la cuisine, John fera claquer la lame de son couteau, Alain allumera son premier cigarillo, ils se pencheront pour remonter leurs chaussons, et iront lacer leurs godillots laissés à l’entrée, pendant qu’Andrée commencera à ranger la table, en demandant où elle devra apporter le « thé » de neuf heures…
Encore nuit ou quasi quand ils sortent, chaque matin. Sachant l’un et l’autre ce qu’ils ont à faire pour les douze heures à venir, et pour le lendemain, pour dans un mois, un an, toute leur vie, si on ne leur arrache pas tout ça… Enracinés dans le temps qu’il fait, dans le temps qui passe…
Rien à faire, moi j’aime ces gens. Les admire, les envie, c’est comme ça. L’intuition peut-être qu’ils ont beaucoup à m’apprendre.
Je ne me suffis pas, en tout cas.
6 h 45. Reneige, copieux, enroulements aux angles du hangar. Cette fois la joie. Clot qui dégage le carrefour avec son tracteur, l’air dans son manteau militaire d’un énorme crapaud. Photo à faire, mais en vitesse. Trois quarts d’heure jusqu’à Lausanne…
Plomb dans les épaules, reins soudés, bouche cloaqueuse mais lavé. Tout plus clair. Et peine à quitter ce clavier. Enrichi, comme d’une rencontre plus que prometteuse. On s’était croisés, ratés, mais là… Oui dispersé, touche-à-tout, dilettante, mais l’écriture, loin d’ajouter au désordre, pourrait rassembler tout ça. Prouver même que le désordre n’est qu’apparent, que superficiel…
Douche et saute dans la Niva.
Pas oublier brosser les dents.
Encore ce 14 novembre, 16 h 10
Peux repasser image par image la rencontre de ce matin. Pas une où soit perceptible fût-ce l’esquisse d’une satisfaction à me voir là. Passe pour l’expression de surprise proche de la mauvaise humeur au petit matin, en plein parking souterrain. Mais après… Cachant mal son agacement, comme si je ne savais pas rouler sur la neige, mes affaires dans la voiture, tout un cirque, l’air préoccupée surtout par ces gens plus loin qui ouvraient leurs propres bagnoles… Moi incongru son mari, déplacé comme si j’avais débarqué à poil dans son service… Fatigue, nuit difficile, deux césariennes, d’accord, la ritournelle, b****r froid du bout des lèvres enfin assise. Pour l’arrêt fantasmé sous les arbres croulant de neige c’était clair, au moins. Imbécile, ayant même poussé le chauffage en descendant… Bon, mais qui est-ce qui réclame de l’imprévu ?
Le déca, les croissants comme deux zombis dans la lumière grisâtre de la cuisine, puis tombés au lit l’un à côté de l’autre. Allais lâcher quelque chose de bien amer, mais elle dormait déjà. Tant mieux. Renoncer même à tirer la gueule quand elle se réveillera. Assez surchargée. Période comme ça. Et est-ce que la vie est si moche en attendant ? Le café, le vrai, fume devant la fenêtre aux vitres givrées dans les coins. Moins deux. La bise emporte des fumées de cristaux sur les toits. Collines aveuglantes côté Jura où le soleil descend, les Alpes orange et mauve. Raclement assourdi d’une pelle dans la cour, voix forte d’Andrée qui rigole avec Mme Borgeaud. Bientôt la pluie, les flaques, mais pour l’heure l’hiver éclate, statufié, hérissé, brandi comme un étendard avec un grand mois d’avance.
Lui demander quand même de m’expliquer sérieusement pourquoi elle fait autant de veilles. Pourquoi elle refuse de faire respecter son contrat. Six veilles par mois, pas huit, neuf ou dix.
Jeudi 15 novembre
Une fois de plus passé pour un doux-dingue, avec mes appareils dans ce potager. La mère Jomini qui ne comprenait pas, désolée, gémissante, photographier ce « chenit », alors qu’à la bonne saison il y aurait tellement de « jolies choses » ! Commentaires aussi du syndic, sorti de la poste avec deux autres rougeauds. Qu’on puisse rester une heure dans la neige à photographier un chou et quelques poireaux déguenillés les laissait dans une perplexité littéralement métaphysique.
Alain, quand je suis rentré. Détour pour m’approcher avec sa brouette chargée de f****r. Pas fiérot, le beau-frère…
« Dis donc, Paul… »
(Pas « Toiqualtemps » !)
« … sais plus si je t’ai dit, si jamais on te demande, au village… Brad, c’est en Gruyère qu’on l’a amené. Vendu à des gens qui cherchaient un cheval de compagnie pour leur jument… Combien, le nom des gens et celui du bled, tu te rappelles plus. Du côté de Bulle, t’as qu’à dire… »
Abattage clandestin donc, bien ce que je pensais, cause de la rogne de John depuis deux jours.
« C’est toujours comme ça, avec le père, depuis quelque temps : le premier à râler contre tous les règlements du monde, et le premier à se mettre au garde-à-vous, surtout depuis l’histoire de la banque… Moi je la boucle, mais j’agis. Sinon on est cuits, tu comprends. »
À ce moment John à l’autre bout de la cour, un balai et une pelle carrée sur l’épaule, le pas raide, juste un salut. Alain comme rappelé instantanément par les poignées de sa brouette…
« Enfin voilà. Donc c’est pas obligé que ça se sache que l’ai passé au couteau, le Brad, tu comprends ?… Ça me fait déjà assez caquer comme ça. »
« C’est noté. »
Dit que je comprenais, en insistant un peu. Alors, trois mètres plus loin, inouï dans sa bouche, d’ailleurs exprimé avec un lourd effort :
« Ben ch’te r’mercie… »
Et pendant une seconde toute sa face a été flottante, livrée entièrement à son chagrin, à sa honte, son angoisse…
Idée alors de finir ma pellicule avec John, qui balayait sa cour. Caché derrière les planches de l’établi, au 135 pour bien cadrer sa face de dur à cuire cramoisie. Dans la bise qui lui collait le pantalon aux jambes, pourchassant quelques traces blanches, méthodique, furieux, absurde, mais balayant quand même, parce qu’on ne rentre pas, on ne va pas souper avant d’avoir balayé sa cour de pavés ronds déjà imbalayables par beau temps. C’est comme ça qu’on lui a dit, c’est comme ça qu’il a fait et qu’il fera. Il ne sera pas dit qu’Ermangeat a « baissé » depuis son attaque. On dira qu’il a brûlé la chandelle par les deux bouts, qu’il n’a pas écouté le docteur, que de toute façon ça ne servait à rien de continuer dans la vieille école, mais on ne dira pas qu’il a cessé d’aller droit.
Le front de Carole quand elle bute sur quelque chose. Cette espèce de refus opaque, d’incapacité même de reculer. La bouche aussi, aux commissures légèrement vexées. Les obstacles, on les traverse de part en part. L’échec, le temps, la mort, on les défie. On ruse pour vendre la récolte, mais on ne biaise pas pour la produire. Ou en tout dernier recours, et bien à contrecœur. Le contraire d’Andrée, toute en souplesses et en attentes, assez loin aussi d’Alain, qui paraît hésiter, fluctuer entre les deux caractères…
Cette indéniable dignité que j’aimerais avoir saisie, rarement aussi évidente, aussi incrustée que cet après-midi sur le visage de John en rogne, transi, crépusculaire…
Mais le plaisir, le repos, là-dedans ?
Vendredi 16 novembre
Carole de garde. Fringale téléphonique. Compréhensible finalement que ce soit toujours moi qui appelle pour ranimer le quartet moribond. Tous surmenés, submergés, les enfants, le boulot, tous de mieux en mieux payés et plus pauvres en temps, pauvres tout court… Dom qui patauge aussi avec Nathalie dépressive mais ne veut pas en parler, Roland promu chef de clinique à Genève, les bouchons, les horaires, Dédé dans la jungle informatique… Appris au passage que Pascal et Josette ont divorcé. Lui qui n’aurait pas supporté qu’elle travaille, la voulait complètement à la maison pour s’occuper des enfants, etc. Alors, quand elle a passé fondée de pouvoir et qu’elle s’est mise à gagner plus que lui… Comme quoi on peut être webmaster et vivre avec un siècle ou deux de retard… Le croyais quand même pas si tarabusté de l’ego. Et les enfants ? Mais pas trop chercher. Théorie de Roland selon laquelle on entre dans la tranche d’âge où les couples de copains commencent à « péter ». Toute une liste, en effet. Après quoi, vers les cinquante et quelques, nouveaux chapelets de remariages et redivorces. Ensuite tassement, puis les premiers infarctus. Toujours tonique, Roland.
Tous : « Forcément, dans les sphères où tu planes… la belle vie… le pape de Chapelle », insinuants, goguenards à souhait…
Ces cons-là. Ce que je me réjouis de les voir. Au Chorus le 2 décembre. L’après-soirée chez Dom, peut-être avec le fameux Chris.
Samedi 17 novembre
Punaisé mon chou format affiche sur la porte de la cuisine. Fabuleuses dentelures translucides, grain magnifique, densité bestiale. La chose a quelque chose de fantastique et de complètement c******n. Trogne de fantôme potager surpris par le gel, serré au cou dans la neige cendre claire. Envie à la fois de le prendre dans ses bras pour le réchauffer, et d’éclater de rire. Anecdotique, mais me fait plaisir chaque fois que je passe devant. Idée de petite expo drolatique dans ce goût-là : mélange de portraits humains et de courges grandeur nature, voire plus grand, pommes, poires, betteraves, tout ce qui pendouille, traîne, moisit ou gèle dans le hameau… Et pourquoi pas intercaler des mufles, des gueules, becs, groins de toutes sortes ? Avec les tronches pas possibles de « par là autour » ? Une fois de plus Juan a raison, on va toujours chercher trop loin.
On se marrerait, au moins.
John pas mal sorti, mais pas encore ça. Pris de trop loin, et limite avec la lumière.
Grand vent du sud, pluie sur la neige. Forêts charbon entre les lavis grisâtres. Corbeaux, pies qui se disputent les derniers fruits dans le verger. Sursaut quand le grand Cric-me-croque s’abat sur les tuiles au-dessus de ma tête. Va finir par les casser. Ou s’assommer.