Chapitre 1. (Conseil)
Chapitre 1.
(Conseil)NINA
Les mains agrippées sur le rebord de la fenêtre, une vibration dans la poche arrière de mon jean me tira hors de mes pensées. Je n’avais pas besoin de vérifier le commanditaire, mon père, toujours à l’heure pour solliciter des nouvelles. Sans surprise, il me demandait si tout se passait bien dans ma nouvelle vie et quand je serais libre pour déjeuner avec lui. Comme dans un état d’éveil, je lui servis instinctivement les réponses habituelles et apaisantes qu’il voulait entendre. Que tout allait bien, que je devais juste finir mes papiers de transfert dans ma nouvelle école et que vendredi serait parfait.
Cela faisait maintenant un mois que j’étais arrivée sur Servus. L’île faisait partie de l’un de ces petits archipels isolés du monde, perdus quelque part dans l’Atlantique. Très peu de personnes connaissaient son existence et, par conséquent, y venaient. Et même cachée au milieu de l’océan, cette oasis était tout de même habitée : locaux et étudiants se partageaient le territoire. Des plages de sable fin sur les côtes aux forêts luxuriantes du centre des terres, ce havre de paix regorgeait de paysages plus époustouflants les uns que les autres. Mais il fallait une autorisation pour entrer et sortir de l’île ce qui ne facilitait pas le tourisme qui était, pour ainsi dire, inexistant. Cette île était comme une cage dorée, coupée du monde.
Malgré les étudiants venus ici pour étudier au sein de la prestigieuse école où je me trouvais, ou encore les locaux présents depuis des générations, grands commerces et usines ne faisaient pas partie du paysage. La variation de climat de l’île, quant à elle, apportait aux agriculteurs la possibilité de cultures variées, évitant ainsi les importations, et permettait aux habitants une certaine autonomie.
Contrairement à la majorité des étudiants, je n’étais pas venue là pour me couper du monde ou encore pour la prestance de cette école. Mon père étant militaire, et les déménagements étant devenus une coutume, j’avais atterri ici. Cette mauvaise habitude en avait apporté d’autres avec elle. Je n’aimais pas vraiment m’attacher aux gens que je côtoyais dans les villes où je passais en coup de vent. Mais j’avais fait une exception ici. J’avais rencontré Marion à laquelle je n’avais pas pu résister. D’autant plus en vivant dans le même studio qu’elle.
Pour la première fois, j’avais demandé à mon père de vivre en pension. Ce choix m’avait permis de mieux la connaître et de tisser des liens forts avec elle. Le vieux pensionnat était un ancien bâtiment construit sur le modèle d’architecture géorgienne, procurant un certain sentiment de confort. Sa petite entrée et ses nombreuses fenêtres nous mettaient tout de suite à l’aise. Et la simplicité des lieux était certainement la raison pour laquelle on se sentait vite comme chez soi.
— Hey Nina ! m’interpella Marion. Qu’est-ce que tu attends ? Je vais partir sans toi !
Mon amie me faisait de grands gestes du bas de la fenêtre où je me trouvais.
— Rentre au dortoir avant moi, annonçai-je tranquillement. Je dois encore donner des papiers au Conseil des élèves.
La grande blonde fit la moue. Enfin, de l’étage où je me trouvais, je devinais facilement cette expression sur son visage. Celle dont elle avait la spécialité et qui faisait tomber les garçons dans ses filets, bien qu’elle ait posé la règle de ne jamais récupérer ce qu’il y avait dedans.
Marion était une belle blonde, fine et charismatique. Un archétype de la bimbo sûre d’elle en somme. Mais en réalité, elle était beaucoup plus timide et voulait, comme tout le monde, trouver un amour qui pourrait la comprendre. C’était un peu niais, mais débordant de romantisme. Un côté de sa personnalité adorable quand on connaissait son petit problème. Et petit problème était un doux euphémisme, car Marion était terrifiée par les hommes. Dès qu’un garçon l’approchait, elle se figeait ou se cachait derrière moi. Allez savoir pourquoi ! En tout cas, son comportement me coûtait bon nombre de regards mauvais d’adolescents ayant le béguin pour elle. Je trouvais d’ailleurs la situation étrange. Je ne voyais pas pourquoi ils étaient si jaloux et haineux envers moi ! J’étais une fille et non une rivale après tout !
Marion n’était toujours pas partie. Elle continuait à me fixer de ses yeux bleu marine si particuliers, et me sourit en montrant ses pommettes qui lui donnaient un air enfantin.
— Fais attention à toi ! cria Marion.
Je me mis à rire. Malgré son sourire, elle avait l’air inquiète. Quelque part, son commentaire m’amusait. Peut-être avait-elle peur de rencontrer un garçon sur la route ?
— Ça compte pour toi aussi ! ajoutai-je.
Avant de refermer la fenêtre de la classe, je la suivis du regard jusqu’à ne plus la voir. J’examinai ensuite l’heure qu’indiquait mon portable. Dix-huit heures trente. Il me restait donc une demi-heure avant de devoir rejoindre le fameux Conseil.
Je me mis à songer aux parts d’ombre de cette école peu ordinaire. Tout ce que je savais était que cette académie avait été construite par un riche élève de vingt-trois ans, un cadeau de son père. Lorsque l’on offrait un terrain à un étudiant fortuné, il aurait certainement décidé de bâtir un parc aquatique ou je-ne-sais-quoi se rapprochant au maximum des jeux. Mais non, celui-ci avait choisi de construire un établissement scolaire, une pension ainsi que deux salles de sport et une piscine.
Né de l’imagination d’un fils à papa, ce riche héritier avait introduit des règles que je ne comprenais pas totalement. Dans cet établissement, il existait un Conseil des élèves composé de Damon, à qui le terrain appartenait, ainsi que des trois meilleurs élèves excellant dans toutes les matières : Lola, Allan et Paul. Damon, ce simple nom annonçait la couleur du personnage en plus de ce Conseil composé d’un quatuor de belles personnes plus que talentueuses. Ils étaient, ensemble, plus puissants que les professeurs et pouvaient décider eux-mêmes des règles, de qui restait et qui partait. Cette idée que des étudiants aient autant de pouvoir semblait impossible et j’avais d’abord pensé à une blague. Mais en y repensant, si le terrain appartenait à Damon, ce n’était pas étonnant qu’il puisse agir comme un gamin capricieux. La deuxième règle, que je n’avais pas non plus vraiment comprise, était que cette académie était séparée en deux cursus. Un plutôt normal, dans lequel je me trouvais avec Marion, et un cursus un peu plus spécial. Le plus étrange résidait dans le fait que les élèves du deuxième parcours pouvaient choisir un extra dans mon cursus pour s’en servir comme d’un valet, un serviteur.
Ces deux règles m’avaient perturbée, alors j’avais demandé des précisions aux gens autour de moi. Mais tout le monde, même Marion et les professeurs, avait gardé le silence face à moi. À tel point que je m’étais demandé si ce que je prenais pour une rumeur ne cachait pas une part de vérité. À moins qu’avec mon statut de passagère sur l’île, je n’eusse pas le droit d’en savoir trop.
Bip, bip !
Mon portable sonna dix-huit heures cinquante. Heureusement que j’avais pensé à mettre une alarme ! Je me levai brusquement de ma chaise pour partir à la recherche du bureau de Damon. Ce terrain était tellement vaste que les intercours étaient d’un quart d’heure, le temps estimé pour passer de la salle de sport au bâtiment des cours. Bien entendu, en courant... et très vite même ! En tout cas, trouver une salle que l’on n’avait jamais entrevue se révélait fastidieux. Heureusement que le groupe de Damon aimait en mettre plein les yeux. J’arrivai enfin devant une porte en chêne massif impossible à rater. Inspirant profondément, je toquai trois petits coups.
La porte s’ouvrit rapidement sur une fille ravissante, tout droit sortie d’un conte de fées.
— Bienvenue ! dit-elle joyeusement.
Petite, elle portait avec élégance l’uniforme bleu marine et argenté de l’école. Brune aux cheveux bouclés, elle souriait en laissant entrevoir des dents aussi blanches que sa peau pâle. De ses yeux verts singuliers, elle me montra l’intérieur de la pièce en signe d’invitation. Elle me faisait penser à un elfe avec son grand sourire et son regard pétillant.
Sans réfléchir davantage, je pénétrai dans la pièce et l’inspectai visuellement. De couleur blanche et bleu ciel, elle semblait banale au premier abord. Mais lorsque l’on savait que cet endroit portait les couleurs de l’école, cette pièce devenait plus sévère et protocolaire. Pourtant, cette salle dégageait une atmosphère sereine et les deux canapés argentés me donnaient envie de m’y installer pour dormir. D’ailleurs, un grand brun à lunettes lisait tranquillement un livre, allongé nonchalamment sur l’un d’entre eux. Mon instinct me disait que ce n’était pas le stéréotype d’un binoclard, intelligent et chaleureux, même s’il devait être brillant pour faire partie du Conseil. Il évacuait juste un orgueil puissant.
— Enchanté, je m’appelle Allan, annonça une nouvelle voix. Je suis en quatrième année de droit.
Cette voix appartenait à un grand blond qui me tendit sa main. Je m’exécutai et la serrai pour le saluer. Blond aux yeux bleus, il ressemblait aux princes charmants des livres que me lisait mon père lorsque j’étais enfant. Pourtant cette idée me révulsa. Dans mon esprit, un prince ne pouvait pas exister. Pas après la mort de ma mère. Son souvenir me bouleversa, et me mit en colère contre moi-même d’y avoir songé dans un moment pareil.
Sans se préoccuper du fait que je venais de repousser froidement sa main, comme s’il était conscient du combat intérieur qui se jouait dans mon esprit, il continua ses présentations :
— Lola qui t’a ouvert est en première année de commerce. Et Paul, qui est sur le canapé, est en deuxième année de littérature.
Le garçon qui venait d’être nommé ne semblait pas s’apercevoir que l’on parlait de lui ou s’en fichait royalement. Il continua de lire son livre comme s’il était seul dans la pièce. Au moins, j’avais appris que Paul et Damon étaient dans le même niveau d’étude que moi, mais dans différentes sections puisque Damon était en gestion et management. Comment savais-je cela déjà ? Ah oui, impossible d’échapper aux bavardages de ses fans qui parlaient de lui sans arrêt.
Un grincement attira mon attention vers un bureau constitué de bambous. Je vis une chaise se tourner pour faire apparaître le fameux Damon. Un sourire en coin, dévoilant ses fossettes, il m’inspecta autant que je le faisais pour lui. Si les trois autres étaient tous charismatiques, il était tout simplement magnifique. Ce n’était pas tant son physique, mais ce qu’il répandait autour de lui. Des mèches noires en bataille tombaient légèrement sur son front et faisaient ressortir ses yeux gris avec désinvolture. Pas d’un gris ordinaire, mais le même que celui qu’avaient les nuages pour prévenir d’un orage. La façon dont il me regardait remettait bien les choses en place, il était au-dessus, et moi, en dessous.
— Je me présente, Damon. Et tu dois être Nina.
D’un coup, je n’aimais plus du tout le fait d’être coincée dans une pièce avec lui. Je réussis vaguement à hocher la tête pour lui répondre, la bouche pâteuse. Mes muscles semblaient pétrifiés, comme si le regard du président me frigorifiait sur place. Inconscient du trouble qu’il provoquait en moi, ou justement ayant beaucoup trop l’habitude d’instaurer une certaine hiérarchie, Damon tapotait tranquillement sur le clavier de son ordinateur portable.
Le garçon nommé Paul poussa un long soupir ennuyé en se relevant.
— Pitié, dis quelque chose ! Je commence à en avoir marre de ces poulettes ! bougonna-t-il en enlevant ses lunettes et en se dirigeant droit vers moi.
Je sursautai devant ses yeux. Leur couleur était exactement la même que celle du sang. Un rouge bordeaux épais, presque noir. Je m’enfonçai encore un peu plus dans la paralysie qui m’avait gagnée et plongeai mon regard dans le sien.
Hypnotisée par ses pupilles, je ne saisis pas tout de suite les paroles de Paul. Il s’approcha vers moi avec une démarche féline, un sourire satisfait aux lèvres. Paul prit mon visage d’une main et m’inspecta minutieusement, me tournant de droite à gauche sans que je puisse esquisser un mouvement.
J’étais déconnectée, comme si les informations montaient à mon cerveau une fois ses actions finies depuis longtemps.
Au bout de quelques secondes, ou de quelques minutes, il se retourna vers Damon. Celui-ci était toujours aussi concentré sur son écran.
— Je pensais que tu avais meilleur goût ! Qu’est-ce qu’elle fait ici ?
Un silence gênant s’installa dans la pièce. Assez pour que je comprenne que c’en était trop ! Je n’étais pas venue pour me faire humilier !
Ma main partit d’elle-même. Je ne saisis l’importance de mon acte que quand je sentis ma paume s’engourdir et une trace rouge apparaître sur la joue de Paul. Encore une fois, mon corps avait agi avant mon cerveau.
— Finalement, je pense que si, répliqua Damon toujours occupé.
Profitant du fait que Paul soit choqué, je me dirigeai d’un pas pressant vers le bureau du président, tout en fouillant dans mon sac. J’y déposai les documents que je devais lui donner pour finaliser mon inscription et repartis vers la sortie sans demander mon reste.
— Au revoir… bégayai-je, bien que j’eusse préféré prononcer un adieu définitif.
— À bientôt, répliqua Damon si bas, que je crus m’être imaginé cette dernière phrase.
Une fois en dehors de la pièce, et quelques couloirs plus loin, je partis dans un fou-rire incontrôlable. Rire nerveux ou juste un sentiment de sadisme face à l’expression de Paul, je n’en savais pas grand-chose !