Chapitre 3. (Immergé)

2145 Words
Chapitre 3. (Immergé)NINA Le lendemain, je compris qu’espérer une chose n’était pas suffisant pour qu’elle se réalise. Je pensais réellement que cette histoire se serait estompée avec un peu de temps. En quelque sorte, j’imaginais que la fierté de Paul empêcherait le récit de notre rencontre de circuler. Malheureusement en quelques heures, elle avait fait le tour de l’établissement. Le Conseil était tellement connu que cela ne m’étonnait pas que la moitié de Servus soit déjà au courant ! La rumeur colportée n’était pas fausse, mais elle avait clairement subi une censure minutieuse. On disait qu’une fille de deuxième année avait eu une dispute avec Paul et avait osé lui tenir tête. Le fait de l’avoir frappé ou encore mon nom avaient été passés sous silence radio. Dit comme cela, je préférais le mensonge à la vérité ! Mais à cause de cette histoire, qui était sur la langue de tous les étudiants, j’avais passé la journée enfermée dans mon mutisme, surveillant Marion dont le malaise grandissait chaque fois qu’elle entendait quelqu’un en parler. Autant dire qu’elle n’était pas près de s’apaiser ! De mon côté, je veillais sur la porte. À chaque ouverture, mon cœur manquait un battement comme si le Conseil allait débarquer pour m’emmener loin, m’attacher les pieds à une pierre et me jeter dans la mer. Une sonnerie retentit, me sortant de ma stupeur, et annonçant la fin des cours et, par la même occasion, de mon calvaire. Enfin quelque chose de positif ! — Nina ! Ça te tenterait d’aller à la piscine ? demanda une voix masculine. Matthew s’approcha de moi et s’assit sur une chaise avoisinante. Marion, qui était aussi dans la même classe de deuxième année en communication, s’installa à ma gauche pour créer une barrière de sécurité entre elle et lui. C’est-à-dire, moi. Mon ami me fixa de son regard vairon, dans l’attente d’une réponse. Comme d’habitude, je profitai pleinement de ses yeux, un marron très clair et un très foncé, presque noir. J’affectionnais cette particularité chez lui. Et il avait aimé que je sois l’une des rares personnes à ne pas avoir fait un commentaire dessus. Comme si les individus qui s’exclamaient devant ses yeux prenaient à cœur de lui faire redécouvrir cette particularité inlassablement. Il étira ses bras vers le haut. J’aperçus brièvement son ventre lorsque son t-shirt blanc remonta. Je me tournais rapidement vers Marion pour connaître son avis sur cette sortie, tout en priant pour qu’il n’ait pas remarqué mon regard pernicieux. — Ça nous changera les idées ! observa-t-elle. Sur le coup, la proposition semblait bonne, il faisait chaud aujourd’hui. Autant profiter d’une piscine gratuite que l’école nous procurait par le biais de Damon ! Convenant d’un rendez-vous devant le point d’eau, je quittai Matthew le temps de rentrer avec Marion nous changer à la résidence. — Tu as choisi quel maillot ? se renseigna mon amie en entrant dans ma chambre. — Le noir et toi ? — Le blanc. Entrant dans ma chambre, elle fronça les sourcils, montrant bien qu’elle n’appréciait pas que ma taille de poitrine soit supérieure à la sienne. J’affectionnais particulièrement le fait qu’elle passe outre la cicatrice sur mon estomac. Elle n’avait jamais posé une seule question ou regardé intensément cette marque qui recouvrait une bonne partie de mon ventre. C’était volontaire de ma part de mettre un maillot deux pièces. Si l’on cachait quelque chose, des gens venaient nous questionner. Alors que si l’on assumait un défaut, et que des personnes trop curieuses tentaient d’en savoir plus... disons qu’en général un regard froid suffisait à les faire fuir ! — Au moins, ça plaira à quelqu’un, minauda-t-elle. Matthew, ajouta-t-elle sur un air de défi comme si je ne l’avais pas compris toute seule. Je rougis et elle tira pleinement profit de ma réaction, un sourire railleur aux lèvres. Marion avait deviné que je ne supportais pas de montrer mes stigmates et elle essayait de me changer les idées. Et profiter pour me taquiner en même temps. — Tu le dévores du regard ! ajouta-t-elle. Tu... Je la coupai pour l’entraîner hors de la chambre. Nous étions prêtes et je ne voulais pas avoir cette conversation. Autant se diriger vers le dôme qui recouvrait la piscine. Je devinais son sourire malicieux tout le long de la route, qui m’avait semblé interminable ! Matthew nous attendait, discutant avec un garçon que j’avais croisé quelques fois dans le couloir de l’école. Mais avec autant d’élèves et de sections différentes, il était impossible de connaître tout le monde et de mettre un nom sur des visages s’ils n’étaient pas de ma classe. — Elles sont là ! lui signala-t-il, un sourire illuminant ses traits angéliques. Une fois réunis tous les quatre, les présentations pouvaient débuter. — Nina et Marion, commençai-je calmement en montrant mon amie qui se cachait derrière moi. Finalement, ce n’était pas une excellente idée d’aller à la piscine avec Marion. Elle avait du mal avec Matthew même après avoir passé beaucoup de temps avec lui depuis mon arrivée. Alors avec le monde présent à cause de cette chaleur, dont beaucoup étaient des garçons, cela ne facilitait pas sa tâche. Heureusement, elle avait fait des efforts, et désormais elle arrivait à supporter leur proximité tant qu’ils ne la touchaient pas. — Mon colocataire, Théo, continua Matthew. À voir la taille du nouveau venu, il faisait certainement partie du groupe de basketteurs. Il hocha la tête, un peu distant. Il n’avait pas l’air ravi d’être ici ou d’apprécier la compagnie de Matt, mais c’était peut-être mon imagination. Une fois dans le bâtiment, la foule se faisait sentir. Les filles étaient majoritairement réunies sur la pelouse en face dans le but de bronzer et de discuter. Les garçons étaient autour de la piscine. Les gens ne se mélangeaient pas vraiment, j’avais eu cette réflexion en comparaison avec mes anciennes écoles. Il était rare de voir des groupes mixtes ici. — Je vais rejoindre des amis, poursuivit Théo avant de s’en aller. Après avoir trouvé une place sur la pelouse, nous nous mîmes en maillot de bain. Marion était vraiment belle dans son bikini blanc. Chanceuse, elle avait de longues jambes hâlées par le soleil. En comparaison, j’étais aussi pâle qu’un cachet d’aspirine ! — Tu viens nager ? proposa Matthew. Je jetai une œillade à Marion. Mais après m’avoir lancé un regard plein de sous-entendus, elle se dirigea vers des filles de notre classe. Je me retrouvai seule avec Matthew. Sans plus attendre, il se précipita vers la piscine pour y plonger. Je l’imitai, la tête la première. En ressortant de l’eau, je vis que mon élan avait capté l’intérêt des garçons. Ils ne devaient pas avoir l’habitude qu’une fille se mélange à eux et vienne nager dans cette piscine aux allures de garçonnière. Leurs regards me perturbèrent. Je n’aimais pas être au centre de l’attention. Matthew s’approcha de moi à la nage et passa un bras protecteur autour de ma taille en riant de bon cœur. — Décidément, sans moi tu aurais des problèmes, me souffla-t-il au creux de l’oreille. L’étonnement passé, les hommes se détournèrent et retournèrent à leur activité précédente. Vu sous cet angle, Matt et moi devions avoir l’air d’un couple. À cette pensée, le rouge me monta aux joues. Voyant mon malaise, il me lâcha. Ses cheveux mouillés, le soleil laissait entrevoir un reflet roux sur ses mèches habituellement châtain. Certainement aussi gêné que moi, il entreprit de bénéficier des derniers rayons solaires de fin d’après-midi en faisant la planche dans l’eau. J’en profitai pour m’accrocher sur le rebord de la piscine et inspecter les environs. Un très mauvais réflexe puisque je vis que je n’étais pas la seule à avoir eu cette idée. Le Conseil venait de faire son apparition. Paul, fidèle à lui-même, semblait toujours autant de mauvaise humeur. Les traits d’Allan laissaient transparaître une certaine inquiétude. Quant à Lola, elle tentait de pousser Damon vers la pelouse, mais celui-ci n’avait pas la mine à être ici de son plein gré. Son regard s’axa dans ma direction. Mon cœur rata un bond. Je plongeai vite sous l’eau en espérant qu’il ne m’ait pas vue. Seulement la natation n’était pas mon fort, comme rester sous l’eau longtemps. Rapidement à bout de souffle, je remontai à la surface. Et le Conseil se tenait toujours au même endroit. Sauf que cette fois, quatre paires d’yeux étaient braquées sur moi. L’expression de Damon changea. De blasé, il semblait à présent s’amuser de la situation et me salua d’un signe de la main. Ce geste attira encore plus l’attention sur moi. Je fis un signe de la tête avant de repartir dans la direction opposée. Les garçons du Conseil étaient vraiment populaires et inutile de dire que je n’avais pas envie d’avoir affaire à leurs groupies. Mais Paul en avait manifestement décidé autrement et plongea pour s’approcher de moi. Je me retournai vers Matthew et lui pris la main, complètement paniquée. Faire semblant d’être un couple n’allait clairement pas marcher avec eux, mais la présence de mon ami me rassurait. Matt me jeta un regard surpris, mais lut la détresse dans le mien et me tira vers un endroit où j’avais pied. Et près d’une sortie. ** DAMON Nina se montrait de plus en plus intéressante. Elle semblait instinctive, ne réfléchissait pas avant d’agir, et ses réflexes étaient, pour ainsi dire, distrayants. Au moment où elle remonta à la surface, Paul se précipita dans l’eau. Si Nina l’intriguait autant qu’elle m’intriguait, cette fille allait devoir s’accrocher ! Entre-temps, elle avait rejoint un garçon et, ensemble, ils se dirigeaient vers l’endroit le moins profond de la piscine. J’essayais de me rapprocher au maximum d’eux à pied pour être témoin de la suite des événements et empêcher une catastrophe. Paul arriva à sa hauteur : — Alors comme ça, tu m’évites ? commença Paul. Le jeu avait démarré, et malheureusement pour elle, mon ami semblait d’attaque. Elle paraissait mal à l’aise, mais essayait tout de même de rester naturelle. Le garçon qui l’accompagnait passa un bras protecteur autour de sa taille. Ma présence avait été complètement occultée, me situant derrière eux en dehors de l’eau. Paul m’avait vu et me lança un regard. Ne pas lui répondre n’allait pas le calmer. — Tu es ? demanda Paul à l’inconnu. Il me disait quelque chose, mais je n’arrivais pas à mettre un nom sur son visage. — Matthew, je suis dans la même classe que Nina. Celui-ci resserra un peu plus son étreinte autour de la taille de Nina et je vis bien que Paul semblait frustré, bien que pour la première fois, je ne devinais pas exactement pourquoi. Était-ce l’intervention du garçon qui l’énervait ou sa proximité spontanément affichée avec Nina ? Peut-être un peu des deux. Tout comme moi, Paul appréciait la jeune fille. Cela faisait bien longtemps qu’il n’avait pas rencontré quelqu’un pouvant lui tenir tête. — Tu es Paul, non ? demanda Matthew. Mon ami hocha la tête. — Pourquoi cette question ? protesta-t-il, un sourire carnassier aux lèvres. — Tes yeux rouges. Il y a beaucoup de rumeurs sur un albinos étant au Conseil des élèves, continua l’ami de Nina. Tu es assez populaire. Observant l’étrange couple que formaient cette fille et le garçon, je remarquai un détail qui m’avait échappé jusqu’ici. Je plongeai dans l’eau. Me faufilant derrière eux, Matthew et Nina se retournèrent. Je frôlai tranquillement les côtes de la jeune fille en remontant à la surface. Un frisson la parcourut. Je n’étais pas vraiment satisfait de l’effet provoqué. Elle me regardait comme un animal sur le point de se faire égorger. Je m’éloignai d’elle sous les prunelles menaçantes du garçon qui s’appelait Matthew. Engendrer une dispute, entouré d’autant de monde, n’était pas une bonne idée. — D’où est-ce que ça vient ? demandai-je pris d’une soudaine curiosité. Le ventre de Nina était parcouru par trois longues cicatrices, ressemblant à une griffure d’animal. Je la sentis se crisper, comme agacée par cette question. — Ce n’est pas un peu indiscret ? se fâcha son ami. — Vois ça comme tu veux, répondit nonchalamment Paul du tac au tac. Pendant que les deux garçons se fusillaient du regard, je continuai de fixer Nina, qui soutenait mon examen visuel. Prise d’une soudaine confiance, elle me dévisagea, un sourire glacial aux lèvres. — J’ai eu ça il y a très longtemps, je ne me souviens pas. — Mais... commença Paul pour l’embêter. Elle leva la main pour l’interrompre. Tout malaise avait disparu chez elle, montrant une force de caractère que je commençais à apprécier. Je la trouvais plutôt courageuse d’agir ainsi avec Paul et de me regarder droit dans les yeux sans tressaillir. Il avait fallu seulement deux rencontres pour qu’elle puisse se comporter comme elle le souhaitait devant moi. Un nouveau record. J’avais eu raison de la trouver intéressante. Qui sait, peut-être qu’elle pimenterait l’année d’une façon positive. — Je n’ai aucune raison de vous donner davantage d’informations sur ma vie privée, déclara-t-elle froidement. Je dois rejoindre une amie, à plus tard. Elle prit la main de Matthew et sortit de la piscine pour se diriger vers la pelouse. Lola en profita pour s’accroupir devant moi sur le rebord, Allan à ses côtés. — Elle a menti, non ? dit simplement Lola. Il n’y avait pas de reproche. Juste une constatation. — C’est une griffure d’animal, qui plus est énorme. Je pense qu’elle s’en souvient très bien, indiqua Allan. — Une attaque n’est pas quelque chose que l’on oublie facilement, conclus-je. Ce genre de cicatrice me rappelait vaguement plusieurs souvenirs. Ce n’était pas une chose rare ici, mais pour une personne extérieure à l’île, c’était une tout autre histoire. Paul semblait pensif. Il me regarda et je sentais qu’il venait d’avoir une de ses idées stupides. — Pourquoi est-ce qu’elle ne deviendrait pas un Serviteur ? Cette phrase sous-entendait qu’il voulait qu’elle soit raccrochée à lui. Cette pensée m’arracha un sourire malgré moi. Jamais il n’arriverait à faire en sorte qu’elle veuille ne serait-ce que de passer volontairement cinq minutes dans la même pièce que lui. Alors, le servir ? Mais cette phrase fit jaillir en moi plusieurs idées. Et comme je l’avais pressenti, cette année risquait de devenir palpitante. Mais c’était aussi mon devoir de supprimer les distractions. — On en reparlera quand tu m’apporteras le coupable, répliquai-je froidement. Lola glissa un pied dans la piscine en me fixant, les sourcils relevés. Ma pique sembla lui déplaire.
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