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Une fois de plus, Annick débarquait hors d’haleine dans l’escalier qui menait à l’Atelier Pfund. Elle n’avait jamais été très prompte à se lever le matin, et encore moins le samedi. Mais depuis le début de l’exposition au Musée, les soirées n’étaient que fêtes. Roger, son patron, les aimait par-dessus tout. On finissait souvent chez Fracheboud, à déguster des vins, on riait, on fumait. Les réveils étaient durs. Annick, caparaçonnée de noir, comme d’habitude l’hiver, entra dans le loft-atelier en jetant un «Bonjour tout le monde!» désormais rituel.
Elle posa son manteau, sa cape et sa sacoche. Elle aligna sur son bureau carnet, cigarettes et briquet, puis lança un regard interrogatif vers Inès.
— Roger n’est pas là?
— Ça m’étonne aussi, mais il n’est pas encore sorti de chez lui.
Roger avait été séduit par ces locaux de l’ancienne usine Laurens. Le célèbre graphiste habitait désormais une partie du loft aménagée en appartement. Le lieu était situé à côté de l’atelier, éclairé comme tout le reste par de grandes verrières à carreaux. Tout au fond, un puits de lumière laissait voir un immense panneau Cigarettes Laurens sous un dessin très kitsch du Palais monégasque, avec les mots Prince de Monaco se détachant au milieu du dessin.
Il avait fallu à Roger un endroit «esthétiquement logique» comme il l’expliquait lui-même. «Il faut qu’il me plaise sur le plan architectural, mais aussi sur le plan géographique.» Les trois cents mètres carrés de l’atelier étaient lumineux. Dans tous les portraits que la presse faisait de l’artiste, on lisait qu’il s’était meublé «modulaire» chez Teo Jakob, son ami de jeunesse, celui pour qui, il y a quelques années, il avait créé toute une campagne de communication. Des tables simples, blanches, «pour ne pas troubler la vision des choses» disait Roger Pfund. «L’Atelier est ouvert comme un lieu de communication dans lequel dresser des murs eût été absurde», expliquait l’artiste. Au centre de l’espace, agrémenté des affiches du maître, s’élevait un grand palmier planté dans une table ronde autour de laquelle se dressait un banc d’église espagnol en demi-cercle. C’était le coin de la pause-café.
Sur le même étage, Roger avait installé son logement. Personne n’y entrait sans frapper. Pfund, pourtant, mélangeait constamment vie privée et travail, et ne marquait jamais aucune frontière horaire entre les deux.
— C’est étrange, releva Annick. Quand on est parti hier, il a insisté pour qu’on soit tous là à huit heures trente, bien qu’on soit samedi. J’étais certaine de me faire engueuler… As-tu frappé à la porte?
Inès acquiesça calmement.
— Je vais quand même voir…
Annick franchit les quelques marches qui séparaient l’atelier du loft, puis frappa. La porte était entrouverte.
— Roger?
Annick appela à plusieurs reprises, crescendo. Le sol craquait sous ses pas timides. Elle atteignit enfin la cuisine déserte. La longue pièce très moderne donnait sur une terrasse en métal. La vaisselle était sèche sur l’égouttoir. Annick fronça les sourcils. Au salon, seule l’odeur de chique froide prouvait que la pièce avait été habitée. Dans la chambre à coucher, le futon était froissé, mais vide.
— Ce n’est pas normal, maugréait Annick en traversant l’appartement. Ce n’est pas son genre. Il ne serait jamais sorti si tôt. Ou alors il n’est pas rentré. Pourtant, quand nous sommes partis hier soir, il était là.
Elle revoyait Roger, dans un des ensembles noirs qui lui allaient si bien, griffe typique de son amie Christa de Carouge. Une superposition de tissus qui faisait oublier les rondeurs de l’artiste, mais qui, comme les tables «neutres» de l’atelier, mettait en valeur le visage, l’expression, le regard. Des habits qu’on oubliait une fois qu’on les portait, d’autant qu’ils étaient toujours taillés dans des matières nobles et confortables, soie, coton ou laine.
«Allez-y, avait-il dit très gentiment, je sais que vous en avez tous ras-le-bol. Laissez-moi et revenez demain. On continuera tranquillement.»
Ces derniers temps, c’est vrai, les «charrettes» avaient été nombreuses. On appelait ainsi les moments d’intense activité nécessitant la présence de tous quasiment nuit et jour. Il y avait eu la préparation de l’exposition, son installation, l’accueil des visiteurs au vernissage, une sacrée épreuve pour tout le monde. Mais c’était un succès.
Cette année, Roger battait tous les records. En juin, il avait dessiné le nouveau billet de cinquante francs français, le fameux Saint-Exupéry, pour la Banque de France. Le graphiste suisse, inventeur du billet thématique, en avait remontré à la France entière en créant de surcroît de nouveaux pièges à faussaires. En octobre, on avait fêté la sortie d’un énorme livre baptisé Pfund, weight and see. Le titre jouait avec le patronyme de l’artiste: Pfund, en allemand, signifie une livre, 500 g. Alors, l’ouvrage qui devait peser dans les trois à quatre kilos ne passa pas inaperçu…
Et puis il y eut l’exposition au Musée. La presse parlait d’«hommage», de «rétrospective»; «une œuvre de poids», disaient les journalistes, «des idées d’envergure», ajoutaient-ils. Roger dans les journaux, à la télé, à la radio. Entretiens, photos, cocktails. La vie trépidante avait pris son essor et depuis, aucune pause, aucun répit. Roger aurait pu vivre comme ça pendant des années. À croire qu’il ne dormait jamais. Un bon repas, un bon vin, des bons mots, la fête, et c’était comme s’il était reposé.
Et les idées, toujours, bouillonnaient. Un stress créateur. Roger se disait incapable de lire un roman, car, au bout de quelques pages, une idée surgissait qui le «tirait en dehors» et l’empêchait de poursuivre le récit. C’est ce fourmillement d’idées, cette communication permanente, cette incroyable capacité de parler avec les images – quoi de plus universel? – qu’Annick avait aimés chez lui. On ne venait pas travailler chez Pfund comme chez n’importe qui. On y entrait, comme en religion. Un acte sacerdotal.
Plutôt timide et caché dans les murs blancs de son atelier carougeois, Roger Pfund était aujourd’hui une sommité du graphisme. Reconnu par ses pairs dans le monde entier, il avait depuis longtemps dépassé le statut du simple dessinateur. Le peintre était devenu «communicateur». C’était ce que ses employés aimaient chez lui. Pas besoin, pour évoluer à ses côtés, de formation particulière. Il fallait être souple, avoir des idées, bouger.
Or, ce matin, Roger n’était pas là et Annick ne trouvait pas ça normal. «Il aurait mis un mot. En plus, j’ai l’impression qu’il est parti sans rien dans les poches.»
— Ne t’affole pas tout de suite, répondit Inès.
Toujours impeccable, la grande femme était noiraude et piquante, d’une beauté très latine dans une stature plutôt nordique. Sa ligne était svelte, ses ongles parfaits. Inès portait sur elle la précision qu’elle mettait dans son travail. Avec Annick, elle avait tissé les liens d’une amitié très franche. Elles pouvaient tout se dire et, surtout, elles connaissaient leur patron aussi bien l’une que l’autre. Inès lut la désapprobation dans le regard d’Annick. La jeune femme blonde avait un visage carré et doux à la Françoise Hardy, de magnifiques yeux clairs et une taille d’adolescente qu’elle semblait être restée bien après l’âge. En allumant sa cigarette, elle toisa sa collègue et lâcha comme en conclusion:
— C’est tôt pour lui, tu le sais comme moi. Mais bon, on va dire comme ça, qu’il est allé faire son marché. On verra bien.
Machinalement, elle frotta par terre avec son pied. Ce sol était de plus en plus maculé de taches. Il faudrait vraiment le nettoyer à fond.