(Point de Vue : Élara)
Le silence dans le loft n'était troublé que par le cliquetis des claviers des techniciens du SPVM qui siphonnaient nos serveurs financiers.
Mon téléphone vibra dans la poche de ma veste. Une seule impulsion brève. Le message de Viktor.
Je plongeai la main dans ma poche, sortis l'appareil à l'abri des regards, et baissai les yeux sur l'écran.
« Cible vide. Anjou cramé. »
Mon cœur s'arrêta. L'air quitta mes poumons comme si on venait de me frapper à l'estomac avec une batte de baseball. L'usine d'Anjou n'était qu'une p****n de ferme hydroponique. Ma petite sœur était toujours entre les mains du Diable. Le temps s'écoulait, et je n'avais plus de plan de secours immédiat.
— Vous êtes pâle, Mademoiselle Leduc, fit remarquer la voix tranchante de Nadia Rostova.
Je relevai la tête. L'Inspectrice me fixait, ses yeux noirs scrutant la moindre micro-expression sur mon visage. Deux de ses agents tactiques se dirigeaient déjà vers l'ascenseur privatif pour monter au soixante-cinquième étage. S'ils appuyaient sur le bouton, tout était fini. La scène de crime serait découverte. La presse serait alertée. Kaiden l'apprendrait et exécuterait Maïra.
Il fallait que je change les règles du jeu. Maintenant.
— Silas. Léo. Maître Sterling, ordonnai-je d'une voix qui ne tremblait absolument pas, le regard rivé sur la flic. Sortez de cette pièce. Laissez-nous.
L'avocat ouvrit la bouche pour protester, mais mon regard le foudroya sur place. Silas hocha lentement la tête, comprenant que je passais au plan B. Il entraîna Léo et l'avocat vers les escaliers de service.
Je me tournai vers Rostova.
— Faites sortir vos hommes, Inspectrice-Chef. Retirez les clés USB de mes serveurs et bloquez cet ascenseur. Ce que j'ai à vous dire doit rester entre vous et moi.
Rostova plissa les yeux. Son instinct de prédatrice venait de capter le changement d'atmosphère. Le vernis corporatif venait de s'écailler pour révéler la fille des rues.
Elle leva une main.
Rostova : Tout le monde dehors, ordonna-t-elle à ses techniciens et à ses agents tactiques. Attendez-moi dans le couloir près des ascenseurs de service.
Les flics obéirent sans un mot. Les portes se refermèrent, nous laissant seules dans l'immensité du sanctuaire technologique, baigné par la lumière froide des écrans.
Je m'approchai de l'îlot central, m'appuyant à deux mains sur le marbre froid pour l'empêcher de voir que mes genoux tremblaient.
— Si vous montez au soixante-cinquième étage, vous ne trouverez pas ma sœur, avouai-je, la voix rauque. Vous trouverez une porte défoncée, des éclats de verre, et du sang sur le parquet.
Le visage de Rostova resta impassible, mais ses épaules se raidirent imperceptiblement. La confirmation de ses soupçons ne semblait lui procurer aucune joie.
Rostova : Depuis quand ? demanda-t-elle simplement.
— Depuis la nuit du gala. La camionnette flashée sur le Pont Jacques-Cartier... c'était lui. Il l'a endormie et l'a sortie de la tour dans une caisse de matériel insonorisée.
Rostova : Qui est "lui", Élara ?
Je pris une grande inspiration.
— Kaiden St-James.
Le nom flotta dans l'air stérile du loft. Rostova ferma brièvement les yeux. Tous les flics du Québec connaissaient l'histoire du fils psychopathe, le Boucher des Laurentides, le fantôme qui avait échappé à la GRC l'année précédente.
Rostova : St-James est supposé mort ou en fuite au Mexique, murmura-t-elle, rouvrant les yeux, une lueur de chasseuse s'allumant dans ses pupilles. Pourquoi ne pas avoir appelé la police à la seconde où vous avez découvert le sang ?
— Parce que je connais les statistiques de la division des homicides ! crachai-je, la colère prenant le pas sur la peur. Et vous aussi ! Si le SPVM déclenche une alerte provinciale, ça fera les gros titres. Le cours de l'action s'effondrera, et la panique sera totale. Kaiden regarde les infos. Il se nourrit de notre terreur. S'il voit la police fouiller la ville, il saura qu'il est acculé. Il tuera Maïra, détruira son bunker, et disparaîtra à nouveau. Je refuse de la condamner pour respecter vos protocoles de m***e.
Elle contourna l'îlot, s'arrêtant à moins d'un mètre de moi.
Rostova : C'est pour ça que vous avez organisé cette fausse conférence téléphonique tout à l'heure. Vous cherchez à gagner du temps pour le traquer vous-même.
— Je ne cherche pas, je le traque, la corrigeai-je. J'ai des ressources informatiques et logistiques qui surpassent celles de toute votre division cybercriminelle. Je peux fouiller le dark web, pirater des caméras privées et croiser des données bancaires sans avoir besoin de demander la permission à un juge.
Je plongeai mon regard dans le sien, cherchant la faille dans son armure d'intégrité.
— Je vous propose un marché, Inspectrice. Un pacte officieux.
Elle laissa échapper un rire sec, dénué de chaleur.
Rostova : Je suis flic, Mademoiselle Leduc. Je ne fais pas de pactes avec des victimes qui dissimulent des enlèvements et qui ont des liens suspects avec le crime organisé. Car ne l'oubliez pas, j'ai reçu un dossier ce matin. Le Carnet Noir. Vous avez des ennemis très puissants qui essaient de vous faire tomber.
— Ce dossier est un tissu de mensonges envoyé par un mafieux pour nous déstabiliser, mentis-je avec l'aplomb d'une sociopathe, verrouillant soigneusement l'information sur Le Viking. Mais oubliez la finance deux secondes. Pensez à votre carrière. Kaiden St-James est le Saint Graal de la police canadienne. C'est le monstre qui a humilié votre institution.
Je me redressai, dominant ma peur.
— Donnez-moi quarante-huit heures. Laissez mon équipe travailler sous le radar. Ne déclarez pas l'e********t publiquement. Prétextez à vos supérieurs que la perquisition n'a rien donné. En échange, quand je localiserai sa p****n de cage... je vous donnerai l'adresse. Vous pourrez arrêter Kaiden St-James. Vous serez la flic qui a fait tomber le Diable.
Le silence retomba. Lourd. Pesant.
Nadia Rostova réfléchissait. Son éthique luttait contre son pragmatisme. Elle savait que si elle montait au 65ème maintenant, elle déclencherait un cirque médiatique mortel pour l'otage. En me laissant la laisse un peu lâche, elle exploitait mes ressources illimitées pour faire le sale boulot.
Rostova : Quarante-huit heures, finit-elle par dire, d'une voix tranchante comme la glace. Pas une minute de plus. Et à une condition.
— Laquelle ?
Elle s'approcha, son visage à quelques centimètres du mien.
Rostova : Je mets un traceur sur votre téléphone privé, et je veux un point de situation toutes les douze heures. Si vous me cachez la moindre information, ou si je découvre que vous envoyez des mercenaires régler le problème à ma place, je vous arrête pour entrave à la justice et complicité, et je fais exploser Leduc Immobilier. On se comprend ?
Je pensai à Viktor, qui était déjà en train de nettoyer les rues avec une armée de mafieux. Je venais de promettre à une flic intègre ce que je devais déjà livrer au pire mafieux de la ville.
Je marchais sur un fil de rasoir au-dessus d'un volcan.
— Marché conclu, Inspectrice.
Rostova hocha la tête.
L'alliance toxique était scellée. J'avais les flics d'un côté, la mafia de l'autre, et le Diable au milieu. Et tout ce qui m'importait, c'était de ramener ma sœur en vie.