Chapitre 10 : L'Écho du Diable

1403 Words
(Point de Vue : Élara) Vingt-deux heures quinze. Le vent glacial du fleuve Saint-Laurent balayait la zone industrielle de Boucherville, charriant une odeur de vase et de métal rouillé. J'étais accroupie derrière le bloc moteur de notre SUV blindé, tous feux éteints. La nuit était sans lune. Devant nous se dressait la carcasse d'une ancienne usine de conditionnement de viande. Les fenêtres étaient brisées, les murs couverts de graffitis délavés. Viktor chargea son fusil à pompe tactique avec un cliquetis métallique qui me donna la chair de poule. Silas, à quelques mètres, vérifiait le chargeur de son fusil d'assaut. Derrière eux, deux des meilleurs hommes de Leduc Sécurité, que Silas avait rappelés en urgence, couvraient nos arrières. Viktor : Le signal GPS du ferrailleur s'arrête exactement à l'intérieur de ce hangar, chuchota-t-il, les yeux rivés sur l'immense porte coulissante en tôle. L'infrarouge ne détecte aucune source de chaleur humaine, mais ça ne veut rien dire. S'il a insonorisé le fourgon, il a pu l'isoler thermiquement. Silas : J'entre en premier, gronda-t-il. C'est ma patronne. — C'est ma petite sœur, le coupai-je d'une voix coupante, serrant le gilet pare-balles que Viktor m'avait forcé à enfiler par-dessus mon pull. Personne ne joue aux héros. On y va pour la sortir de là. Viktor esquissa un sourire carnassier dans la pénombre. Viktor : C'est mignon, la famille. En formation. Élara, tu restes collée à mon dos. Nous avançâmes en silence. Silas et ses hommes déverrouillèrent la porte latérale du hangar avec une pince monseigneur. Les gonds grincèrent sinistrement. L'intérieur de l'usine était une cathédrale de béton plongée dans les ténèbres. L'air y était lourd, saturé de poussière. Les faisceaux blancs de nos lampes tactiques balayèrent l'espace, accrochant des piliers rouillés et des chaînes pendantes. Puis, le faisceau de Viktor se figea. Au centre de l'immense pièce vide, garée sous un puits de lumière crasseux, se trouvait la Ford Transit blanche. Mon cœur bondit dans ma poitrine. Maïra. Je voulus courir vers le véhicule, mais le bras de Viktor se tendit comme une barre de fer en travers de mon torse, me clouant sur place. Viktor : On ne bouge pas, ordonna le traqueur. C'est trop facile. Le Diable ne laisse pas son carrosse garé au milieu du salon sans raison. Le g*****e fit un signe à ses deux hommes. Ils contournèrent la camionnette à pas de loup, vérifiant les angles morts. Silas : La cabine avant est vide, annonça l'un des gardes. Viktor s'approcha lentement des doubles portes arrière du fourgon. Il sortit une petite lampe ultraviolette de sa poche et inspecta les jointures. Viktor : Pas de fils de détente apparents. Il posa sa main sur la poignée droite. Silas braqua son arme sur l'ouverture, prêt à faire feu. D'un coup sec, Viktor ouvrit les deux portes à la volée et recula d'un bond. Rien. Je retins mon souffle et m'avançai à mon tour. L'intérieur de la camionnette était entièrement tapissé de panneaux de mousse acoustique noire, pyramidale, du sol au plafond. Un travail de professionnel. Une véritable chambre sourde sur roues. Mais elle était complètement vide. Pas de Maïra. Pas de Kaiden. Juste une petite chaise en bois, posée en plein centre de l'habitacle. Et sur cette chaise, un dictaphone numérique clignotait d'une petite lumière rouge. Le désespoir me frappa avec la violence d'un coup de poing à l'estomac. Tout ça n'était qu'une fausse piste. Viktor grimpa à l'arrière du fourgon. Il n'examina pas la chaise de trop près, sachant pertinemment que le moindre mouvement brusque pouvait être fatal. Avec la délicatesse d'un chirurgien, il appuya sur le bouton Play du dictaphone avec la pointe de son couteau. Un grésillement statique résonna, suivi par la voix. « Bonsoir, Élara. » La voix de Kaiden était suave, veloutée, chargée d'une ironie macabre. Mes genoux tremblèrent. C'était la première fois que j'entendais le timbre de l'homme qui avait détruit notre vie. « Je suppose que tu as engagé une meute de chiens pour renifler mes poubelles. C'est bien, grande sœur. Tu as toujours été la plus pragmatique de vous deux. Mais tu as été imprudente. » La voix fit une pause étudiée. On pouvait entendre une lente respiration en arrière-plan. « Tu l'as laissée seule, Élara. Tu l'as laissée au sommet de sa tour d'ivoire, persuadée que vos milliards servaient de bouclier. Elle était magnifique quand elle s'est débattue. Tellement pleine de vie. Ne t'inquiète pas... je vais prendre grand soin de ta petite sœur. Je vais lui apprendre à apprécier la lumière. » Une larme de rage roula sur ma joue. Je serrai les poings à m'en faire saigner les paumes. Puis, l'enregistrement changea. La voix de Kaiden se fit plus basse, presque enfantine. Il se mit à chantonner, d'un ton monocorde et grinçant qui me glaça le sang jusqu'à la moelle. « Un, deux... le loup a faim pour de bon... Trois, quatre... ta petite sœur n'est plus dans sa maison... Cinq, six... » Le chant s'arrêta net. Un silence de mort s'installa. Puis, un murmure, collé au micro de l'appareil. « Tic... tac... tic... tac... » Les yeux de Viktor s'écarquillèrent. Son instinct de survie hurla. Il balaya l'espace sous la chaise avec sa lampe. Fixé sous l'assise en bois, un bloc de pâte grisâtre, relié à un détonateur clignotant, venait de s'activer. « Ça va exploser, Élara. » déclara la voix enregistrée avec un petit rire joyeux. Viktor : C4 ! hurla-t-il. À terre ! Il plongea hors du fourgon, m'attrapant par le gilet tactique au passage. Il m'entraîna dans sa chute avec une force brutale. Silas plongea derrière un pilier de béton. Nous n'avions pas touché le sol que la détonation déchira la nuit. Une boule de feu orange et noire pulvérisa l'arrière de la Ford Transit. L'onde de choc me percuta comme un mur de briques invisibles, me soulevant de terre avant de m'écraser violemment contre le béton crasseux de l'usine. Un vacarme assourdissant, suivi d'un sifflement aigu, annihila mon ouïe. Une pluie de métal tordu, de mousse calcinée et de verre brisé s'abattit autour de nous. La chaleur de l'incendie me brûla le visage. Je restai au sol, le souffle coupé, le crâne bourdonnant. Viktor se redressa péniblement à côté de moi, crachant de la poussière. Il dégaina son arme, scrutant les ombres à travers les flammes qui dévoraient la carcasse de la camionnette, mais il n'y avait personne à combattre. Kaiden ne nous avait pas attaqués. Il avait simplement détruit la seule preuve physique, le seul lien ADN ou GPS qui restait dans le véhicule, tout en nous laissant un message psychologique dévastateur. Le chef de sécurité s'approcha en boitant, toussant à s'en arracher les poumons. Silas : Élara... vous êtes blessée ? Je secouai la tête, repoussant la main qu'il me tendait. Je me relevai seule, chancelante, les yeux fixés sur le brasier. Viktor Il se fout de nous, cracha-t-il en s'essuyant le front, le visage noirci par la suie. Il voulait qu'on trouve ce fourgon pour nettoyer ses traces et nous faire comprendre qu'il a toujours un coup d'avance. La fureur, une fureur pure, incandescente et aveugle, effaça ma peur. Ma petite sœur était entre les mains de ce monstre, et il jouait avec moi comme avec une souris de laboratoire. — Il a fait une erreur, murmurai-je, ma voix tranchant le crépitement des flammes. Viktor me regarda, perplexe. — Une erreur ? Il vient de nous faire péter la gueule. — Je vais lui apprendre à apprécier la lumière. C'est ce qu'il a dit dans l'enregistrement. Je me tournai vers Viktor et Silas. Le masque de la PDG était tombé. La grande sœur d'Hochelaga, impitoyable et prête à brûler le monde, venait de prendre le contrôle. — Il ne l'a pas ramenée dans une cabane isolée, analysai-je frénétiquement. Il parle de lumière. De bruit. De la garder près de lui. Appelle tes flics corrompus, Viktor. Je veux la liste de tous les entrepôts industriels insonorisés de la ville, tous les bunkers privés rachetés sous des sociétés écrans, toutes les putains de caves bétonnées vendues depuis un an. Et je vais pirater la base de données d'Hydro-Québec pour trouver des pics de consommation électrique anormaux. Je marchai vers la sortie de l'usine, tournant le dos à l'incendie. — Ramène-moi à la tour, Viktor. La guerre vient seulement de commencer.
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