Chapitre 11 : L'Étau

1460 Words
(Point de Vue : Élara) Minuit quarante-cinq. L'odeur de la poudre brûlée et du plastique fondu s'accrochait à nos vêtements comme une seconde peau. Le SUV blindé de Silas venait de s'engouffrer dans le parking souterrain de la Tour Horizon. Nous prîmes l'ascenseur de service jusqu'au soixantième étage dans un silence de mort. Mes oreilles sifflaient encore à cause de la détonation de Boucherville. Ma veste en cuir portait les traces blanches de la poussière de béton. Dès que les portes de l'ascenseur s'ouvrirent sur le loft numérique, la panique me frappa de plein fouet. Léo faisait les cent pas devant ses écrans géants, les deux mains agrippées à ses cheveux. Le voyant rouge d'alerte maximale clignotait sur le mur de la salle des serveurs. — Qu'est-ce qui brûle, Léo ? aboyai-je en traversant la pièce à grandes enjambées, ignorant la douleur fulgurante dans mon épaule endolorie par la chute. Le gamin se figea, le visage livide. Léo : Tout. Absolument tout est en train de brûler, Élara. Les marchés asiatiques viennent d'ouvrir. L'action de Leduc Immobilier a dévissé de six pour cent en quarante minutes. C'est une hémorragie de préouverture. Silas : Six pour cent ? s'étrangla-t-il en s'approchant. Sur notre capitalisation, ça représente des centaines de millions volatilisés. Comment c'est possible ? Le conseil est censé croire à la grippe de Maïra ! Léo : Le conseil, oui ! paniqua-t-il en pointant un écran du doigt. Mais pas la presse à scandale et pas les algorithmes de trading ! Quelqu'un vient d'allumer une mèche sur le dark web et de la faire remonter vers les forums financiers. Un lanceur d'alerte anonyme a publié un thread accusant Maïra d'être impliquée dans l'affaire du Carnet Noir. Ils disent que la maladie de la PDG est une couverture parce qu'elle s'apprête à être inculpée par la police de Montréal. Le Carnet Noir. Le registre des pots-de-vin et des chantages du crime organisé de Montréal que nous avions volé au Viking il y a plus d'un an, et qui nous avait permis de faire tomber le Ministre de la Sécurité Publique. Ce spectre n'était pas censé remonter à la surface. Léo : J'ai tracé l'origine de la rumeur, continua-t-il, les doigts volant sur son clavier. Ça ne vient pas d'un troll de la Bourse. Ça vient des serveurs internes de la division des Crimes Majeurs du SPVM. Je me figeai. Nadia Rostova. — Tu as piraté l'ordinateur de l'Inspectrice-Chef ? Léo : J'ai mis un Cheval de Troie sur son adresse mail professionnelle après ton rendez-vous foireux de cet après-midi, confessa le jeune hacker. Regarde ce qu'elle a reçu à vingt et une heures ce soir. Une image s'afficha sur l'écran central. La photographie d'une enveloppe kraft, déposée anonymement sur le bureau de Rostova. À l'intérieur, des copies imprimées de plusieurs virements offshore liant l'ancienne société de mon père aux comptes du crime organisé. Des miettes. Pas assez pour une condamnation immédiate, mais amplement suffisant pour justifier une perquisition légale du soixante-cinquième étage. — Quel p****n de flic ripou a balancé ça ? fulminai-je. Viktor, qui s'était tenu en retrait près du bar en marbre pour se servir un grand verre de bourbon, lâcha un petit rire rocailleux. Viktor : Ce n'est pas un flic, Princesse, déclara le traqueur en avalant l'alcool sec. C'est le milieu. Il s'approcha, posant son verre vide avec un claquement sec. Son regard gris métallique fixait l'écran. Viktor : Ton indic anonyme connaît les rouages. Il file juste ce qu'il faut à Rostova pour qu'elle devienne enragée et qu'elle vienne défoncer tes portes. Le timing est trop parfait. L'attentat de Kaiden. Ton silence radio. Et maintenant, ça. Je secouai la tête, refusant de croire à cette coïncidence. — Le seul homme qui possédait ces informations était le propriétaire du carnet. Et le propriétaire est sous les verrous à la prison de sécurité maximale de Port-Cartier. Léo : C'est ce que tu crois, grande sœur, murmura-t-il. Le gamin tapa une dernière ligne de code. L'écran de la prison fédérale de Port-Cartier apparut, affichant les registres de transfert. Un nom clignotait en jaune fluo. LARSEN, ERIK. Alias Le Viking. Statut : Libéré sous caution médicale et vices de procédure. Juge signataire : H. Tremblay. Date : Il y a soixante-douze heures. Le silence qui s'abattit sur le loft fut plus assourdissant que la bombe de Boucherville. Silas : Soixante-douze heures, répéta-t-il, livide. Le Viking est dans la nature depuis trois jours. Le système judiciaire a été acheté. Il a soudoyé un juge de la Cour Supérieure avec ses derniers fonds cachés. Le traqueur se passa une main dans les cheveux, un rictus amusé et terrifiant déformant sa cicatrice. Viktor : p****n, Élara... T'as vraiment un don pour te faire des amis. Le chef du plus gros cartel du Nord vient de sortir de sa cage. Il a la dalle, et il veut récupérer son p****n de registre. S'il te balance cette flic acharnée dans les pattes, c'est pour te pousser à l'erreur. Il veut que tu sois tellement désespérée par l'enquête de Rostova que tu finiras par le supplier d'arrêter en échange du carnet. La pièce se mit à tourner autour de moi. L'étau était parfait. Kaiden avait ma sœur. Rostova avait l'odeur du sang et le motif judiciaire. Le Viking tirait les ficelles de la police pour me saigner à blanc. Et moi, je me tenais au milieu, avec un empire qui s'effondrait et un mercenaire toxique pour seul allié. Viktor : Où est le carnet ? demanda-t-il, son regard planté dans le mien. Ce p****n de morceau de cuir noir. Si Le Viking le veut, c'est notre seule monnaie d'échange pour qu'il rappelle ses chiens et qu'il fasse taire la presse. Je reculai d'un pas. Mes mains se mirent à trembler. — Je l'ai détruit, mentis-je d'une voix qui sonnait atrocement faux, même à mes propres oreilles. Viktor réduisit la distance entre nous en un éclair. Il m'attrapa par les épaules, ses doigts calleux s'enfonçant dans ma chair à travers le cuir de ma veste. Viktor : Ne me mens pas, Élara, gronda-t-il, son souffle chaud balayant mon visage. Tu es une collectionneuse de données. Tu n'effaces jamais un dossier qui peut te donner du pouvoir. Où. Est. Le. Carnet ? Je soutins son regard, la haine me brûlant les poumons. J'étais acculée. — Dans un coffre-fort numérique, hors ligne, crachai-je. Le disque dur physique est caché au sous-sol de cette tour, dans les fondations. Il me relâcha, un sourire satisfait étirant ses lèvres. Viktor : Parfait. On va s'en servir. On va utiliser le monstre pour chasser le Diable. Silas : Tu es fou ? Intervint-il, s'interposant. Le Viking veut notre mort ! Il a failli tuer Maïra l'année dernière ! Si on l'approche, il nous fera exécuter ! — Silas a raison, appuyai-je, massant mon épaule. Négocier avec Erik Larsen, c'est du suicide. Il n'a aucune piste sur Kaiden. Viktor : Il n'en a pas besoin, répliqua-t-il avec la froideur d'un général préparant un c*****e. Mais il a les effectifs que Silas a perdus. Il a trois cents tueurs dans les rues de Montréal. Des rats qui connaissent chaque usine désaffectée, chaque cave insonorisée, chaque cachette de cette p****n de province. Si Kaiden est en ville, la milice du Viking peut le débusquer en vingt-quatre heures. Il s'approcha de Léo. Viktor : Morveux. Organise-moi un rendez-vous avec Le Viking. Terrain neutre. Dis-lui que la Reine des rues veut discuter affaires, et qu'elle a son carnet. Je regardai le mercenaire, horrifiée par la monstruosité de son plan. — Tu veux que je donne le registre des crimes de la ville au pire mafieux du pays pour qu'il traque un tueur en série à ma place ? Le gouvernement me tombera dessus pour haute trahison ! Viktor : Je m'en bats les couilles du gouvernement, Princesse ! aboya-t-il, sa voix résonnant brutalement dans l'espace vide. Tu as dit que tu voulais ta sœur ! Tu as dit que tu n'avais plus de limites ! Prouve-le. Baisse ton pantalon corporatif et retourne dans la boue. Sinon, d'ici quarante-huit heures, la flic défonce ta porte, l'action de Leduc tombe à zéro, et Kaiden renverra Maïra en morceaux par la poste ! Le silence retomba. Lourd. Asphyxiant. Il avait raison. Je n'avais plus le luxe de la morale. Je regardai Léo. Le gamin attendait mon ordre, les mains suspendues au-dessus du clavier. Je fermai les yeux, scellant mon propre pacte avec le Diable pour en tuer un autre. — Fixe le rendez-vous, Léo. On va voir Le Viking.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD