(Point de Vue : Élara)
Deux heures du matin.
Le terminal à conteneurs du Port de Montréal était un labyrinthe de métal rouillé balayé par les vents glacials du fleuve. L'endroit puait le gasoil et l'eau stagnante.
Notre SUV blindé s'arrêta au centre d'une clairière formée par des murs de conteneurs empilés sur quatre étages.
Dès que le moteur fut coupé, les phares de cinq gros 4x4 noirs s'allumèrent simultanément autour de nous, nous aveuglant. Une douzaine d'hommes armés de fusils d'assaut sortirent de l'ombre, encerclant notre véhicule.
Silas crispa ses mains sur le volant, les mâchoires serrées. C'était lui, avec Maïra, qui avait volé le Carnet Noir au Viking l'année dernière. Revenir ici était pour lui un suicide.
Viktor : On se détend, le g*****e, murmura-t-il depuis la banquette arrière, en vérifiant calmement le chargeur de son Glock. Si on devait mourir, ils auraient déjà tiré au lance-roquettes sur la voiture. Ouvre la porte.
Je pris une grande inspiration, ajustai le col de ma veste de cuir, et sortis dans le froid mordant.
Viktor se plaça immédiatement à ma droite, Silas à ma gauche.
Une silhouette titanesque se détacha des phares éblouissants.
Erik Larsen, Le Viking.
L'homme était un colosse de près de deux mètres. Malgré les mois passés à l'isolement à Port-Cartier, il n'avait rien perdu de sa masse musculaire terrifiante. Son crâne rasé était couvert de tatouages runiques, et son visage carré portait les cicatrices d'une vie de violence pure. Il portait un long manteau de cuir noir par-dessus un pull à col roulé.
Il s'avança, flanqué de ses deux lieutenants les plus massifs.
Il s'arrêta à trois mètres de nous. Ses yeux bleus, froids comme les glaces du nord, balayèrent notre trio. Il fixa Silas avec un mépris non dissimulé, ignora Viktor, puis posa son regard sur moi. Il fronça les sourcils.
Le Viking : Où est Maïra ? gronda-t-il, sa voix grave résonnant contre le métal des conteneurs. Quand mes hommes m'ont dit que "Leduc" demandait une audience, je m'attendais à voir la chienne qui a volé mon registre. Pas la grande sœur fantôme qui se cache derrière des ordinateurs.
Il cracha sur le bitume, un rictus mauvais déformant ses lèvres.
Le Viking : Ce que la rue raconte est donc vrai. La Reine Noire est hors-jeu. Sa "grippe foudroyante" est une connerie pour les actionnaires.
— Maïra a un emploi du temps chargé, répondis-je d'une voix polaire, ne reculant pas d'un millimètre face au géant. Je gère les affaires courantes. Et les nuisibles.
Il éclata d'un rire tonitruant, dépourvu de la moindre joie.
Le Viking : Les nuisibles ? Tu es sur mon territoire, gamine. Silas sait de quoi je suis capable. J'ai assez d'hommes ici pour vous transformer en passoire, récupérer mon carnet, et balancer vos corps dans le Saint-Laurent. Pourquoi je négocierai avec toi ?
— Parce que tu es un homme d'affaires pragmatique, Erik, répliquai-je calmement. Et parce que si je ne donne pas un signe de vie à Léo dans exactement vingt minutes, le Carnet Noir s'autodétruit de nos serveurs.
Il plissa les yeux. L'amusement disparut de son visage.
Le Viking : Tu bluffes.
— Essaie, pour voir.
Je fis un pas en avant, m'isolant de la protection de Silas et Viktor. Je plantai mon regard dans le sien.
— Mais la destruction de ton précieux registre n'est pas le pire qui t'arrivera, Larsen. Si je meurs ce soir, Léo activera le protocole Icare. Il a déjà falsifié des rapports de la Gendarmerie Royale et des enregistrements audio de la salle d'interrogatoire de Port-Cartier.
Je baissai légèrement la voix, la rendant tranchante comme du verre.
— Demain matin, à l'ouverture des journaux télévisés et sur le dark web, des preuves irréfutables prouveront que tu as balancé les cartels mexicains, les motards de l'Est et la mafia italienne pour obtenir ta libération sous caution. Leduc Tech possède le réseau pour inonder le pays de cette information. Tu passeras pour la plus grosse balance de l'histoire du crime canadien. Tes propres hommes te mettront une balle dans la nuque avant midi.
Le silence qui s'abattit sur le port fut absolu. Seul le bruit du vent cinglant les conteneurs se faisait entendre.
Les lieutenants du Viking se raidirent. Larsen serra les poings, les phalanges blanchies sous l'effort de se retenir de m'écraser la trachée. Son ego de chef de guerre venait d'être percuté par un train à grande vitesse. Il savait que je ne bluffais pas sur nos capacités techniques. Le coup du deepfake de Rostova me l'avait prouvé à moi-même.
Un sourire lent et vicieux s'étira soudain sur les lèvres de Viktor, juste derrière moi.
Viktor : C'est ça, la nouvelle génération, Erik, railla le mercenaire. Ils ne te tirent pas dessus. Ils te "cancèlent" chez les psychopathes.
Erik ignora Viktor. Il prit une longue inspiration, luttant contre son instinct meurtrier.
Le Viking : Tu as des couilles, Leduc, finit-il par admettre, la voix vibrante de rage contenue. Qu'est-ce que tu veux en échange du carnet ?
— Je veux ton armée, exigeai-je. Ma sœur a été enlevée par Kaiden St-James. Je sais qu'il la retient dans un bunker insonorisé et aveugle en pleine ville, ou dans la proche périphérie. Une cave bétonnée, une ancienne chambre froide, un abri antiatomique privé. Silas n'a plus les effectifs pour fouiller chaque trou à rats de Montréal. Mais toi, tu as trois cents hommes dans les rues, des dealers dans chaque ruelle, des indicateurs dans chaque usine désaffectée. Je veux que tu mettes la ville à sac jusqu'à ce que tu trouves cette cage.
Il haussa un sourcil, sincèrement surpris.
Le Viking : Le fils St-James ? Le boucher qui avait décimé les motards l'an dernier ?
— Lui-même.
Larsen resta silencieux un instant, évaluant les risques. Trouver un tueur en série fantôme n'était pas son cœur de métier, mais l'opportunité de récupérer son registre des chantages, qui lui permettait de tenir la moitié des politiciens de la ville en laisse, était trop belle.
Le Viking : Trente-six heures, trancha le colosse nordique. Je lâche mes chiens. Si ton St-James est en ville, ils le trouveront. Dès que je te donne l'adresse, je récupère mon carnet. Si tu essaies de me b****r à la fin de la transaction, Élara, je m'occuperai personnellement de t'arracher la tête, rumeur ou pas rumeur.
— Trouve-le, et le carnet est à toi, conclus-je.
Je tournai les talons sans attendre sa réponse et me dirigeai vers le SUV. Silas me suivit, les muscles toujours tendus à l'extrême. Viktor ferma la marche, adressant un dernier salut ironique aux hommes en armes.
Dès que je m'assis sur la banquette arrière, la portière blindée se refermant dans un claquement sourd, mes poumons se vidèrent de tout l'air que j'avais retenu. Mes mains, cachées dans mes poches, tremblaient violemment.
Silas démarra en trombe, laissant les phares des 4x4 mafieux derrière nous.
Viktor : Tu viens de louer le Diable pour tuer Satan, Princesse, commenta-t-il depuis le siège passager, un mélange de respect et de cynisme dans la voix. Beau travail de bluff.
Mon téléphone, posé sur ma cuisse, vibra soudainement.
Je sursautai. Une notification s'afficha sur l'écran sombre.
Un message de Damien Chevalier.
« Élara. J'ai relu le projet de fusion internationale. J'adore ton audace. J'ai signé les documents avec mon empreinte numérique. Le Cheval de Troie est dans la place. Soigne bien ta sœur. On se voit au conseil demain matin. »
Je fixai l'écran. L'autre bombe venait d'être amorcée. Le requin corporatif pensait m'avoir baisée. Il ignorait que Léo était déjà en train d'infiltrer ses comptes offshore via cette signature.
Je fermai les yeux, posant ma tête contre la vitre froide du SUV.
La ville était devenue un échiquier géant. J'avais lancé les tueurs de la pègre sur la piste de Kaiden, j'avais piégé mon propre conseil d'administration, et la flic Rostova attendait la moindre erreur pour me passer les menottes.
Tiens bon, Maïra, priai-je silencieusement. Je brûle la ville pour te retrouver. Reste en vie.