Chapitre 13 : Le Vide Absolu

994 Words
(Point de Vue : Maïra) La lumière était éternelle. Le bourdonnement des néons, une torture continue. Je ne savais plus si j'étais là depuis des heures, des jours ou des semaines. Le temps s'était liquéfié dans cet enfer blanc. Mon corps était faible, mon esprit une prison. Chaque respiration me rappelait la douleur de mes côtes brisées, souvenir de ma capture. Je restais allongée sur le matelas, fixant le plafond, essayant de me raccrocher à des souvenirs. Le visage d'Élara. Le sourire malicieux de Léo. La poigne rassurante de Silas. C'étaient les seules défenses qui m'empêchaient de sombrer totalement. Ils étaient là-haut. Ils ne m'abandonneraient pas. J'en étais persuadée. Le bruit mécanique de la porte coulissante retentit. Kaiden entra, porteur de son plateau d'acier. Il maintenait sa routine grotesque. Un dîner pour deux, face à face, séparés par le verre blindé de ma cage. Il agissait comme un mari aimant, ignorant mes silences, mes insultes, mes supplications. Il jouait une pièce de théâtre macabre dont il était le seul spectateur. Aujourd'hui, il avait un éclat particulier dans les yeux. Un sourire plus large, plus carnassier, que je ne lui connaissais pas. Il posa le plateau sur la trappe de service et me regarda. Kaiden : Tu as eu une longue journée, ma reine. Il est temps de te reposer. Et j'ai une surprise pour toi. Un cadeau de pendaison de crémaillère. Mon cœur rata un battement. Ses cadeaux étaient toujours synonymes de malheur. Il sortit une tablette numérique de sa veste en cuir et l'activa. Kaiden : Tu as toujours été fascinée par la technologie, n'est-ce pas ? Par le contrôle qu'elle te procurait. Mais tu as oublié une chose : la technologie peut aussi se retourner contre toi. Il colla l'écran de la tablette contre le verre blindé. Kaiden : J'avais une petite caméra cachée dans la camionnette. Un œil invisible qui a capté chaque seconde de leur... tentative de sauvetage. Un frisson de terreur absolue me parcourut. Sauvetage ? Mes proches avaient trouvé la camionnette ? Ils étaient sur la Rive-Sud ? Kaiden : Regarde, Bonnie. C'est ton empire qui s'effondre. Il appuya sur Play. L'écran s'anima. L'image, en infrarouge, était granuleuse, mais je reconnus instantanément l'intérieur de la Transit blanche, tapissée de mousse acoustique. Et au milieu, cette petite chaise en bois, ridicule. Le faisceau d'une lampe tactique balaya l'habitacle. Deux silhouettes se dessinèrent dans l'ouverture des portes arrière. Je les reconnus, mon cœur bondissant dans ma poitrine. La carrure massive de Silas. Et à ses côtés, une silhouette plus fine, nerveuse... Élara. Ma grande sœur. Elle était là. Ils m'avaient trouvée. L'enregistrement continua. Je les vis s'approcher de la camionnette, arme au poing. Je vis Silas contourner le véhicule pour vérifier la cabine avant. Je vis Élara s'avancer vers l'arrière, une expression de panique et de détermination sur le visage. Puis, une voix s'éleva du dictaphone numérique posé sur la chaise. La voix de Kaiden, suave et ironique. Je la reconnus. C'était l'enregistrement de sa chanson grotesque. « Un, deux... le loup a faim pour de bon... » Les yeux d'Élara s'écarquillèrent. Je la vis sursauter, son instinct de survie hurlant. Kaiden, à travers le verre, se mit à chantonner en chœur avec son propre enregistrement, un sourire dément sur les lèvres. « Tic... tac... tic... tac... » La vidéo se coupa brutalement. L'écran de la tablette explosa en un flash aveuglant de rouge et d'orange. Une détonation sourde, amplifiée par le verre blindé et le bourdonnement des néons, déchira le silence de ma cage. Je sursautai, reculant contre la paroi, mon souffle se bloquant dans ma gorge. L'onde de choc de l'explosion, invisible mais palpable, fit trembler la cage de verre. Des débris de métal tordu et de mousse calcinée furent projetés contre les parois, scintillant sous la lumière crue des néons. Et puis, le vide. L'écran de la tablette devint noir. La vidéo s'arrêta. Seul le crépitement lointain d'un incendie, étouffé par l'insonorisation, résonnait dans le silence de ma prison. Ils étaient morts. Tous. Élara. Silas. Ma seule famille. Mon dernier espoir. Ils venaient d'être anéantis, consumés par les flammes d'un piège perfide. Un hurlement de douleur, pur, viscéral, inhumain, s'échappa de ma gorge, déchirant le silence de ma cage. Je m'effondrai sur le matelas, me recroquevillant en position fœtale, mes mains agrippées à ma tête, hurlant ma rage et mon désespoir. La douleur de mes côtes brisées n'était rien comparée à la douleur qui déchirait mon âme. Ils étaient morts. Et j'étais seule. Totalement seule. Enfermée dans cette cage de verre, sous cette lumière éternelle, avec pour seule compagnie le bourdonnement des néons et la folie d'un homme qui venait de me condamner au néant absolu. Kaiden, à travers le verre, me regardait. Son sourire s'était élargi, un éclat malsain dansant dans ses yeux gris. Kaiden : Ils sont partis, Bonnie, murmura-t-il, sa voix veloutée perçant mes hurlements. Ton passé est en cendres. Ta famille, ton empire, ton contrôle... tout est fini. Tu n'as plus besoin d'eux. Tu n'as plus besoin de personne d'autre que moi. Il effleura le verre blindé de sa main gantée de cuir. Kaiden : Tu vois, je suis ton nouveau commencement. Ta nouvelle famille. Ton nouvel univers. Accepte-le, ma reine. L'arrogance t'allait si bien, mais la soumission t'ira encore mieux. Tu es MIENNE. Pour toujours. Sa voix devint un murmure, un chant d'outre-tombe qui s'insinua dans mon crâne, se mêlant au bourdonnement des néons et à mes propres hurlements de douleur. Je restai seule dans le néant blanc, pleurant la mort de ma famille, la perte de mon identité, la fin de mon règne. Et sous la morsure permanente de la lumière artificielle, une part de moi s'éteignit à jamais, remplacée par une obscurité profonde, primitive, impénétrable. La Reine Noire venait d'abdiquer. Le Diable venait de remporter sa victoire la plus cruelle.
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