(Point de Vue : Élara)
Huit heures du matin.
Il restait vingt-huit heures au compteur du Viking.
Le loft du soixantième étage empestait le café froid et l'adrénaline pure. Mes yeux brûlaient de fatigue. Léo n'avait pas dormi de la nuit. Ses doigts couraient sur son clavier avec une frénésie désespérée, une ligne de code après l'autre, pendant que la ville s'éveillait sous nos pieds.
Léo : J'ai percé le pare-feu régional, annonça le gamin, la voix rauque. Je suis dans le réseau central d'Hydro-Québec.
Je me penchai sur l'îlot en marbre, fixant l'écran principal où une carte topographique de la grande région de Montréal venait d'apparaître, striée de milliers de lignes lumineuses représentant le réseau électrique.
— Filtre les données, ordonnai-je, mon esprit d'analyse fonctionnant à plein régime. Kaiden a insonorisé sa camionnette, il a donc insonorisé sa cage. Une insonorisation totale nécessite des murs épais et un système de ventilation autonome à haut rendement pour ne pas mourir asphyxié. Ajoute à cela les néons blancs qu'il a mentionnés dans son message. Un éclairage industriel allumé vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ça pompe énormément d'énergie.
Léo : Je cherche des anomalies de consommation, confirma-t-il en tapant de nouvelles commandes. Je croise ça avec le registre foncier. On élimine les usines en activité, les hôpitaux et les datacentres légitimes. On cherche une structure isolée, vendue récemment sous une société écran, ou officiellement "abandonnée", mais qui tire autant de jus qu'un supermarché.
La carte clignota. Des milliers de points disparurent.
Il n'en resta que trois. Trois points rouges pulsant faiblement dans la périphérie de la ville.
Léo : Bingo, souffla-t-il, essuyant la sueur sur son front. Trois adresses. Une ancienne station d'épuration souterraine à Laval. Un vieil abri de la guerre froide sous une usine textile démolie à Anjou. Et un ancien entrepôt frigorifique de viande en bordure de la Rive-Sud.
Je sortis mon téléphone crypté et appelai Viktor. Il décrocha avant la deuxième sonnerie. Le bruit de fond trahissait l'agitation d'une caserne avant l'assaut : des culasses d'armes qu'on arme, des moteurs de gros cylindres qui tournent.
Viktor : Dis-moi que tu as un os à ronger, Princesse, grogna le mercenaire. J'ai deux cents pitbulls tatoués qui ont hâte de mordre.
— J'ai trois adresses, Viktor, répondis-je en lui transférant les coordonnées GPS. Des anomalies électriques majeures dans des structures souterraines ou aveugles. Il est dans l'une d'elles.
Viktor : Je divise la meute, trancha-t-il immédiatement. Trente hommes lourdement armés sur chaque cible, moi, je prends Anjou. On ne toque pas. On arrache les portes aux treuils, on balance des grenades aveuglantes et on neutralise tout ce qui respire. Je t'envoie un message dès qu'on a un visuel sur la cage.
— Ramène-la-moi, Viktor.
Je raccrochai, le cœur cognant violemment contre mes côtes. C'était lancé. Le marteau allait s'abattre.
Soudain, une alarme stridente, totalement différente de nos alertes système, déchira le silence du loft. C'était l'alarme du rez-de-chaussée. L'alerte d'intrusion rouge.
Je me figeai. Sur l'un des écrans de surveillance de Léo, la mosaïque des caméras du hall d'entrée s'afficha.
Ce n'était pas un membre du conseil d'administration.
Une douzaine de policiers en uniforme tactique du SPVM venaient de franchir les portiques de sécurité, repoussant brutalement mes agents de sécurité privés. À leur tête, marchant avec une détermination glaçante, se trouvait l'Inspectrice-Chef Nadia Rostova.
Silas : Léo, hurla-t-il en jaillissant du couloir, son arme à la main. Verrouille les ascenseurs ! Ils forcent le passage !
Léo : Trop tard, paniqua le hacker. Ils ont des badges maîtres saisis par décision de justice. Ils montent.
Je sentis le sol se dérober sous mes pieds. L'étau venait de se refermer. Le Viking avait magnifiquement joué son coup avec son tuyau anonyme.
— Range ton arme, Silas ! ordonnai-je d'une voix cinglante, reprenant le contrôle de mes nerfs par la seule force de ma volonté. C'est la police. Tu veux qu'on finisse tous en prison pour meurtre ? Range ça immédiatement.
Silas hésita, les mâchoires crispées, puis rengaina son Glock sous sa veste.
Ding.
Les portes de l'ascenseur privatif s'ouvrirent à la volée.
Nadia Rostova entra dans le loft, suivie de près par quatre techniciens de la police scientifique portant des mallettes métalliques et deux agents en gilets pare-balles. L'Inspectrice balaya la salle des serveurs du regard, une lueur de triomphe froid dans les yeux.
Je m'avançai, les bras croisés, le masque de la PDG arrogante solidement vissé sur le visage.
— C'est une intrusion illégale, Inspectrice-Chef. Maître Sterling va s'occuper de...
Rostova : Maître Sterling peut aboyer autant qu'il veut, me coupa-t-elle en sortant un document officiel de sa veste et en le claquant sur le marbre de l'îlot central. Mandat de perquisition préliminaire, signé par un juge de la Cour Supérieure à sept heures ce matin.
Je jetai un œil au document. Le sceau officiel rouge vif semblait brûler la feuille.
Motif : Suspicion de liens avec le crime organisé, entrave à la justice et recel de preuves (Dossier : Carnet Noir).
Rostova : Nous avons reçu des documents liant directement votre sœur et vos comptes à des transactions mafieuses, continua-t-elle, s'approchant de moi, sa voix baissant d'un ton pour ne s'adresser qu'à moi. La "maladie" de votre sœur n'est qu'une pathétique tentative de se soustraire à un interrogatoire.
Elle se tourna vers ses hommes.
Rostova : Branchez-vous sur les serveurs principaux. Clonez les disques durs de la division financière. Je veux tous les échanges de mails de ces trois dernières années. Et vous deux, ordonna-t-elle aux agents tactiques, prenez l'ascenseur pour le soixante-cinquième. Je veux voir Maïra Leduc, de gré ou de force.
— Vous ne trouverez rien dans ces serveurs, crachai-je, le cœur au bord des lèvres.
Rostova : Et pourquoi donc ? railla doucement l'Inspectrice. Parce que vous êtes trop intelligente pour laisser des traces ?
Je ne répondis pas. Mon silence n'était pas de l'arrogance. C'était de la terreur pure.
Si ses agents montaient au soixante-cinquième étage, ils ne trouveraient pas Maïra. Ils trouveraient une porte défoncée, une chambre ravagée, une flaque de sang séché et des éclats de verre. L'e********t éclaterait au grand jour. La bourse s'effondrerait avant midi. Et Kaiden, regardant les informations, comprendrait que son jeu secret était terminé.
Je regardai Léo. Le gamin était acculé contre une baie vitrée, les mains en l'air pendant qu'un technicien du SPVM branchait un câble sur sa console principale.
Je glissai lentement ma main dans ma poche, frôlant l'écran de mon téléphone.
Viktor venait d'arriver à l'usine d'Anjou.
Je devais gagner du temps. Je devais retenir les flics au soixantième étage.
— Inspectrice, murmurai-je, fixant Rostova. Si vous montez en haut, vous détruirez bien plus qu'une entreprise. Vous tuerez ma sœur.
Rostova se figea. Ses yeux noirs s'étrécirent. C'était la première fois que je brisais mon vernis de fer pour lui montrer une faille béante. Elle sentit l'odeur du sang, mais elle capta aussi la sincérité de mon désespoir.
Rostova : Stoppez l'ascenseur, ordonna-t-elle immédiatement à ses hommes, la main levée.
Elle se tourna vers moi, l'instinct de la flic remplaçant la hargne de l'enquêtrice.
Rostova : De quoi parlez-vous, Élara ? Où est votre sœur ?
Mon téléphone vibra violemment dans ma poche. Un seul coup. Le signal de Viktor. L'assaut avait commencé quelque part en ville.
J'étais prise au piège entre la loi, la mafia et le Diable. Et je n'avais plus d'autre choix que de jouer ma dernière carte.