Chapitre II

787 Words
IIHeureusement pour lui, du moins le pensait-il, un événement allait changer sa vie. L’heure de la retraite avait sonné pour Jacques Plank et les aiguilles de la pendule lui indiquaient qu’il pouvait faire le point sur sa vie active. Elle avait été banale en somme, sans à-coups, d’une platitude absolue, c’est ce qu’il lui reprochait. Elle s’était agrémentée de quelques voyages, de beaucoup de lectures, de tentatives artistiques infructueuses, l’un de ses manques les plus criants. Elle s’était construite au fil des rencontres, surtout des femmes dont il appréciait plus la compagnie que celle des hommes. Il n’avait jamais eu d’ami très cher, ses copains étudiants ne passant pas la barrière de la fin des études, ses fréquentations professionnelles n’avaient pas vraiment compté, son réseau social ne s’était tissé que de gens sans importance à ses yeux ; il avait gardé quelques contacts, mais ils s’étaient délités dans le tourbillon de l’aventure personnelle. Pourtant, il aurait aimé connaître l’Amitié avec un grand A, celle où bien des secrets sont partagés, ce qui les rend plus précieux encore, où des choses sont ressenties de la même façon. Quand on ne peut prendre une décision sans recueillir l’avis de l’autre, ou que l’on a besoin de réconfort pour agir plus sereinement. Quand on partage les moments de pur bonheur, mais plus encore les passages éprouvants d’infortune, s’allégeant l’un l’autre du trop lourd fardeau à porter seul. Non, en y réfléchissant bien, il n’avait jamais eu d’ami véritable, que des relations passagères sans intérêt. Avec les femmes, il en allait différemment. Il en comptait une demi-douzaine à son tableau de chasse, en y incluant les flirts dont la durée n’avait pas excédé un mois calendaire. Trois d’entre elles l’avaient marqué, excepté sa mère et sa grand-mère. La première se prénommait Vanessa et elle l’accompagna une dizaine d’années jusqu’à la trentaine. C’était une femme imposante, elle avait ferraillé une chape de plomb au-dessus de sa tête, l’empêchant de recevoir les incandescences nécessaires. Il préféra un jour reprendre sa liberté et s’affranchir de cette maîtresse femme qui passait son temps à tout régenter. Quant à Josyane, elle profita de l’espace laissé vacant et elle s’y engouffra comme une affamée. Elle sortait d’une expérience douloureuse auprès d’un mari qui la battait et trouva dans ce “gentil” garçon une écoute attentive et une tendresse qui léchèrent ses plaies. Mais elle était faite avant tout pour être mère et elle finit par ne plus supporter la stérilité de son mari, préférant aller se faire mettre un enfant dans le ventre ailleurs. Ils se contactaient épisodiquement, se voyaient de temps à autre, se téléphonaient, s’écrivaient ; Jacques Plank était un sentimental qui répugnait à rompre définitivement les ponts. Ils se revoyaient tous deux avec un plaisir évident, ayant l’un comme l’autre une idée précise de l’inventaire dont la balance se révélait positive. Et puis Mathilda. Mathilda qui lui tomba dessus comme une figure imposée, ne ménageant aucun effort pour se l’accaparer. C’était une femme au tempérament bien trempé, qui avait le don de le rassurer sur bien des points. Véritable fée du logis, elle s’occupait volontiers de tout, ce qui lui facilitait la vie. Plus que d’amour entre eux, c’était plutôt une sorte de pacte pour ne pas mourir dans la solitude, chacun s’épanouissant à sa façon au soleil de l’autre. Trois femmes et pas d’enfants. Il n’avait jamais envisagé l’adoption. Ses idées étaient claires : du fait de son infirmité – il avait eu les parties broyées dans un moulin à pommes à l’âge de huit ans – et afin de ne pas en souffrir, il avait décidé qu’il n’avait pas été conçu pour être père. Il compensait avec Mathéo, le fils de sa sœur, dont il était le parrain et qu’elle lui confia à maintes reprises tout au long de sa croissance et avec qui il avait, désormais, des conversations que l’adolescent appréciait énormément. Il ne voyait plus Camille, sa cadette, sauf de loin en loin, considérant qu’elle s’était embourgeoisée. Il ne s’était pas épanoui dans sa carrière, ne faisant rien pour gravir les échelons et ne considérant son travail que comme alimentaire. Ses supérieurs n’avaient jamais fondé de grands espoirs en cet employé qui faisait bien ce qu’on lui demandait, mais qui n’allait jamais au-delà, ne prenant aucune initiative, simplement occupé à passer le temps. Il ne pouvait que cacher l’amertume qui le rongeait à petit feu, de celle dont on ne connaît pas l’origine exacte, mais qui vous pourrit la vie et vous fait cal au cœur. C’était un fond de perversion qui l’agitait, sans qu’elle dise vraiment son nom, mais il la savait là, tapie en lui et prête à surgir à tout moment. Jusqu’alors, il avait réussi à la maîtriser plus ou moins bien, ne commettant pas d’actes irréversibles ou volontairement négatifs envers autrui, mais il lui faisait confiance, elle était capable de se manifester. Il se rassurait en pensant qu’il n’était pas différent des autres sept milliards, les humains ne sont-ils pas schizophrènes, destructeurs et des personnalités multiples ne cohabitent-elles pas, les rendant capables du meilleur comme du pire ? Mais ce constat était insuffisant pour lui envoyer des éclairs de sérénité. Heureusement pour lui, du moins le pensait-il, un événement allait changer sa vie.
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