Chapitre III

754 Words
IIIQuel était le contexte qui allait l’amener à un tel bouleversement ? Il était arrivé à la retraite à cinquante-huit ans et il s’était promis un tas d’occupations pour ne pas sombrer dans un état dépressif, comme il en avait vu bon nombre autour de lui. Jacques Plank, après des études en biologie à l’université – qu’il avait d’ailleurs interrompues rapidement pour se disperser dans des petits boulots alimentaires – avait fait carrière dans la police. Non pas sur le terrain ni dans des services actifs, mais aux archives de la Grande Maison à Nantes. Son travail, surtout vers la fin, n’était pas des plus passionnant – quoiqu’il ait eu à connaître des faits divers tous plus étonnants les uns que les autres, dont plusieurs excitant l’imagination – aussi avait-il passé beaucoup de temps à se préparer dans sa tête à cette échéance inéluctable : la cessation d’activité salariée. Mal terrible quand il y pensait par avance, avec représentation du vide et de la vacuité. Loin de lui, le fait de cesser toute activité ; bien au contraire, il se sentait débordant d’une vitalité qui le ferait se jeter à corps perdu dans divers mouvements associatifs, dans la complétude des nombreuses collections qu’il avait commencées et dans des voyages qu’il n’avait pas eu le temps d’effectuer “de son vivant”. Au moins allait-il s’employer à réaliser quelques-uns de ses vœux. Sans oublier l’activité Mathilda, ô combien prenante ; il devrait lui consacrer obligatoirement une partie de son temps sous peine de soupe à la grimace. Ils vivaient dans des logements séparés, mais aimaient à se retrouver pour affiner la tendresse qui avait fini par les unir. Mathilda donc, une maîtresse femme au tempérament fort et conquérant, qui lui avait pompé beaucoup d’énergie, mais qui lui en remettait autant au compteur. Jacques Plank avait toujours été dépendant dans son travail, étant incapable de prendre des responsabilités et prendre un peu de distance avec son épouse encombrante avait constitué pour lui un impératif, mais surtout une bouffée d’oxygène. Il était pourvu d’un caractère docile, prompt aux exécutions, qui préférait laisser faire les choses plutôt que de s’y opposer. Le lieu investi avait-il de l’importance pour la suite, lui qui venait du Périgord où il avait vécu une dizaine d’années ? Il avait hérité d’une magnifique longère restaurée, près du pont du Légué, dans la baie de Saint-Brieuc, pour ainsi dire sur ce que d’aucuns appellent la riviera bretonne. C’est dans ce cadre magique, propice à toutes les imaginations, que sa mère s’était suicidée. Jacques Plank comprenait mal les actes suicidaires, surtout ceux des gens âgés – qui ont déjà fait leur vie et qui ont dû résoudre un certain nombre de questions existentielles, il évoquait alors le refus de la déchéance et du délabrement – et encore moins celui de sa mère. Il était passé la voir un mois avant et elle ne présentait pas de trouble du comportement ni une santé altérée, aucun signe qui laissait présager qu’elle mette fin à ses jours. Quant à son père, il venait d’entrer dans un Alzheimer conséquent et il n’était plus possible, malgré le personnel soignant qui s’occupait de lui, qu’il restât seul à son domicile. Jacques Plank avait dû se résoudre à le faire entrer dans une institution à Quimper, “Les Bruyères”. Il avait donc pris possession des lieux depuis bientôt un mois ; il ne disait pas de « la maison », car il y avait très peu de souvenirs d’enfance, on l’avait mis très tôt chez ses grands-parents qui l’avaient élevé en partie. L’habitation était relativement agréable – même s’il n’imaginait pas ses parents l’investir, vaquer à leurs occupations – une restauration écologique – mais il pensait qu’on ne fait pas du neuf avec du vieux, aussi trouvait-il l’ensemble trop humide et austère, le soleil n’ayant pas été habitué à y entrer lors de la conception. Derrière, se déroulait un jardin paysager au bout duquel coulait la rivière qui s’élargit avant de rejoindre la mer. Il n’avait pas l’âme maritime, c’était plutôt un terrien qui avait été élevé à la campagne, ses grands-parents vivaient du côté de Pontivy. Toutefois, il préférait l’habiter plutôt que de la vendre, par respect pour sa mère et puis elle appartenait encore à son père. « De son vivant, tu ne vendras jamais cette maison », avait ordonné Mathilda qui voyait là un moyen possible de rapprochement entre les deux hommes, mais elle seule savait comment. Elle-même louait un appartement dans le centre-ville de Saint-Brieuc, refusant de vivre à demeure chez son Jacques. Le jardin lui prenait beaucoup de temps en entretien, aussi avait-il loué les services d’un homme à tout faire qui venait trois jours par semaine. Il se persuada qu’il avait fini par trouver le cadre suffisamment serein pour y couler de douces journées, sans farniente, mais sans figures imposées non plus. Il allait se laisser aller au gré du vent et suivre le mouvement des marées, car il comptait bien s’approprier cette baie, et plus loin la Manche, qui ne l’avaient jamais encore attiré.
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