Chapitre V

870 Words
VMathilda accourut dans l’heure qui suivit, Jacques Plank s’était montré tellement brouillon et excité au téléphone, qu’elle croyait qu’il était arrivé quelque accident ou quelque problème insoluble. Elle fut rassurée de le voir sur le pas de la porte où ils échangèrent un chaste b****r sur les lèvres. Puis, elle le bouscula presque et entreprit de faire du rangement, d’épousseter les meubles, de balayer le salon. Une vraie tornade s’était abattue dans ces lieux quiets il y a peu, emportant tout sur son passage. — Tu me donnes ton linge sale ! ordonna-t-elle, essoufflée, puis elle s’apaisa quelque peu, stoppée par les efforts consentis du haut de sa soixantaine exténuante. Jacques Plank se dit que c’était une véritable fée du logis, surtout avec la baguette comme accessoire, qui lui épargnait la plupart des tâches matérielles seule exception à la règle, il adorait cuisiner. Il tenta de l’interrompre pour lui parler, mais elle continuait de s’affairer à droite et à gauche, ayant atteint désormais sa vitesse de croisière. Elle n’était pas prête à l’écouter, aussi dut-il attendre que tout fût, non pas impeccable, ça ne l’était jamais, mais qu’elle jugeât l’ensemble potable à ses yeux. — On peut recevoir des visites à l’improviste, il faut s’y préparer et il n’y a rien de plus désagréable que d’arriver dans un endroit sale ; en ce qui me concerne, je traque tellement la crasse, que je ne suis pas disponible, tant qu’elle n’a pas disparu. Quand elle rangeait, dépoussiérait, époussetait, elle faisait aussi du rangement dans sa tête. Elle était constamment sûre et certaine de ses opinions, elle n’en démordait jamais et il fallait user de diplomatie ou d’astuce, s’abîmer en palabres infinies pour l’amener à les changer, ne faisant de concessions que parcimonieusement. Jacques Plank, quant à lui, n’était sûr de rien, il ne l’avait jamais été, il tergiversait sans cesse, remettait à plus tard si un choix se profilait à l’horizon, mais il avouait que les certitudes de sa femme le rassuraient. Elle se calma enfin, garda un chiffon à la main, s’assit du bout des fesses sur une chaise cannée et se disposa enfin à l’écouter. — Qu’as-tu donc à me dire de si urgent ? — Urgent n’est pas le mot… disons important… disons curieux. — Ne joue pas sur les mots. Elle le questionna de nouveau, mais cette fois du regard. — J’ai trouvé quelque chose au grenier. — Indéfini singulier ? J’aurais plutôt pensé pluriel… — Cette fois, c’est toi qui joues sur les mots. — Il y a là-haut un tel foutoir qu’il faudra bien qu’un jour, je m’en occupe. — Ne touche à rien ! Il avait lancé cela comme un enfant apeuré à l’idée qu’on lui vole ses jouets. Mais il savait qu’elle passerait outre. — Alors, cette… chose ? — Un manuscrit. Il avait employé un ton emphatique, comme si cette découverte allait changer la face du monde et que Mathilda devait en prendre conscience. — Un manuscrit ? fit-elle en écholalie, mesurant son intérêt pour l’objet. — Inachevé, d’un certain Brandon Quint. — Et alors ? — J’ai envie de connaître ce romancier, savoir qui est ce mec qui s’invite chez moi dans une valise familiale, pour ainsi dire dans mes bagages. — Inconnu au bataillon ! Qu’a-t-il publié ? — Je n’en sais rien, mais ce n’est pas le plus important, je suis persuadé que les fonds de tiroirs regorgent d’œuvres inédites qui auraient mérité d’être publiées… — C’est ce que disent tous les jaloux ou les aigris. Elle avait accompagné ses mots d’un sourire. Jacques Plank s’était frotté aux éditeurs, leur envoyant quelques pages mineures et il n’avait reçu que des réponses négatives. Mathilda réfléchit un instant. — Ça peut être intéressant, tu n’as rien à faire, en tout cas, qui ne puisse être différé, tu disposeras d’un but, car je pense que, malgré tes bonnes résolutions, tu risques de nous faire une dépression post-professionnelle, on ne sort pas impunément de la vie active, crois-en mon expérience. Elle avait mis une bonne année à se remettre de son départ à la retraite, aux temps chauds, elle avait été surveillante dans un grand hôpital. — Tu veux te débarrasser de moi en quelque sorte… — Tu vas t’atteler à la tâche en faisant des recherches sur ce Brandon Quint dont le cahier a certainement des raisons d’être ici et même, en y pensant, pourquoi n’écrirais-tu pas sa biographie ? C’est à la mode et, si elle est intéressante, ça pourra arrondir ta maigre pension. Ce n’était qu’une boutade, sa mère lui avait laissé de quoi vivre confortablement avec le fruit des ventes de ses tableaux. Quant à son père, il était sous tutelle et c’est Jacques Plank qui gérait le patrimoine familial. L’idée lui plut, non pas de se faire éditer, il y avait renoncé depuis longtemps et avait d’ailleurs brûlé de nombreuses ébauches en un autodafé aussi rageur que salutaire, les espoirs de sa jeunesse avaient mis trop de temps à se concrétiser, mais d’en connaître un tant soit peu sur le manuscrit de cet homme qui dormait dans un coin du grenier. Il lui fallait cependant attendre un déclic, quelque chose d’impératif qui ne s’était pas encore produit. Le fait qu’il n’ait jamais progressé dans son métier, se satisfaisant du travail bien fait mais sans plus, entraînait chez lui un sentiment d’inachevé qui déteignait sur bien des événements. Il avait toujours été un bon agent, ne prenant pas d’initiatives intempestives, restant dans son rôle dévolu de gratte-papier. Pour tout dire, il n’y avait pas connu de grande aventure intellectuelle, à l’image par exemple de ces capitaines d’industrie qui trouvent dans leur job des raisons de pimenter leur vie ou de ces passionnés qui se donnent tout entier à leur activité. Il avait eu peu d’occasions de s’étonner. Alors aujourd’hui que se profilait cette aventure si nouvelle pour lui, cela pouvait donner un regain d’intérêt à sa deuxième partie d’existence et redresser la courbe descendante.
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