2
DESERTUSGalilée, bataille de Hattin, juillet 1187
Sur une terre brûlée par un soleil impitoyable, les milliers d’hommes de l’armée du roi de Jérusalem, Guy de Lusignan, progressaient péniblement en direction du lac de Tibériade. La troupe transportait avec elle une relique de la Sainte Croix qui galvanisait habituellement les combattants, mais le Seigneur semblait les avoir abandonnés ces derniers jours.
La pesante chaleur qui régnait en ces lieux désertiques était étouffante. Harassante. Insupportable.
Asez est melz que moerium cumbatant ! [Plutôt mourir au combat !].
Comme beaucoup de chevaliers, le templier avait ôté son lourd heaume et sa cotte de mailles et les avait accrochés à la selle de son cheval. Le métal de ces indispensables protections se transformait en four sous l’impitoyable astre du jour de Galilée. Beaucoup de gens d’armes sans monture s’écroulaient d’épuisement sur le sol. Le chemin qu’avait emprunté l’ost était ainsi jonché de combattants exténués et condamnés à mourir lentement de soif.
Boivre… [Boire…].
Le templier n’avait pas bu depuis près de deux jours et il avait tellement sué que sa tension artérielle chutait, ce qui lui donnait des vertiges épouvantables. Pour ne pas basculer, il devait se cramponner fermement à la selle de son fidèle cheval, qui était également en bien piteux état et traînait sa patte arrière droite.
Ja mes ta tere ne verras… [Tu ne reverras jamais ta terre…].
Sa Bourgogne natale était si loin…
Le chevalier du Temple maudissait intérieurement les troupes de Salâh Ad-Dîn qui avaient attaqué la forteresse de Tibériade. Guy de Lusignan était tombé dans le piège en décidant de lui porter secours. L’ordre de marche avait, en effet, été malencontreusement donné le premier juillet, sous une chaleur torride, pour traverser l’immense plaine désolée de Toran.
Très vite, la cavalerie légère des sarrasins avait harcelé l’avant et l’arrière-garde de l’armée chrétienne. Combattre était d’autant plus harassant pour celles-ci que les réserves d’eau étaient épuisées, Saladin ayant fait combler ou empoisonner tous les puits aux alentours. Guy avait donc décidé de se diriger vers le lac de Tibériade, afin que ses soldats puissent remplir leurs gourdes, mais le chemin pour y arriver s’avérait fort périlleux.
Soruiure… [Survivre…].
En attendant, il fallait tenir et oublier la soif qui tenaillait les gosiers…
Le plus pénible était de souffrir sans pouvoir ferrailler. Cela mettait la rage au ventre du templier. Il rêvait d’en découdre, mais le couard ennemi restait invisible.
– Sarrasins, cui Dieus maldie ! [Sarrasins, que Dieu puisse vous maudire !], marmonna-t-il entre ses dents.
Le vent brûlant du désert lui desséchait la langue et les lèvres. Le soleil implacable l’aveuglait en lui brûlant les yeux.
Auancier… [Avancer…].
Une unique obsession : arriver jusqu’au lac pour y plonger la tête et se gorger d’eau fraîche et claire.
Auancier…
Le chemin d’accès à Tibériade traversait un paysage aride, seulement parsemé de rares herbes sèches et poussiéreuses. Le trajet semblait interminable.
Auancier…
Harassé, le chevalier piqua progressivement du nez sur l’encolure de son cheval. Il s’était cependant à peine assoupi, qu’une alarme retentit et le tira brutalement de son engourdissement.
– L’olifant sonne !
L’écuyer qui s’était exclamé au son du cor désigna une élévation de terrain d’où émergeaient de nombreuses silhouettes à contre-jour. En quelques instants, le ciel fut obscurci. Une nuée de flèches s’abattit sur la troupe.
Le templier entendit un sifflement qui lui fit tourner le regard vers la colline. Mal lui en prit. Un trait pénétra dans son œil gauche et finit sa course en cognant sèchement dans le fond de sa boîte crânienne.
La douleur ne fut pas immédiate. Il sentit un coup sourd à l’intérieur de sa tête. Paradoxalement, il avait eu dans un premier temps l’impression d’un choc derrière le crâne. La vitesse du projectile le fit basculer en arrière. Paralysé par la violence de l’impact et la sensation de déchirement intense qui l’irradiait désormais, il chuta lourdement sur le côté de son cheval et atterrit face contre terre.
Aucun de ses compagnons d’armes ne fit un geste pour le secourir, chacun cherchait à se protéger des jets mortels. Nombre d’entre eux étaient frappés par la pluie drue de flèches qui volaient en lignes courbes.
Ils étaient ainsi abattus par dizaines, comme des animaux sans défense.
Un cavalier jura d’impuissance en voyant un trait lui frôler le torse :
– Infames coarts ! [Infâmes couards].
Un peu plus loin, un sergent touché à la cuisse droite fut moins élégant :
– Filz a p****n !
Les hommes tombaient désormais par grappes entières. Les seigneurs devaient impérativement réagir pour que l’ost ne se fasse pas exterminer.
Un baron se dressa sur ses étriers et héla ceux qui l’entouraient.
– Franceis, Normans, Angevins ! Armez vos ! [Prenez vos armes !].
Chevaliers et piétaille se ressaisirent aussitôt et se regroupèrent en deux masses imposantes. Un templier désigna de son épée le haut des dunes d’où provenaient les flèches.
– Sus, chevaliers ! Ardiz et prouz ! [Hardis et preux !].
Une clameur presque sauvage s’échappa de toutes les bouches pour lancer le cri de guerre, tandis qu’ils brandissaient leurs glaives qui étincelaient sous les rayons du soleil.
– Montjoie !
Ils chargèrent avec courage, mais hélas beaucoup trop lentement. Les lourds chevaux de bataille, déjà éreintés par la température, enfonçaient profondément leurs sabots dans la terre sablonneuse. Au fur et à mesure qu’ils progressaient sur la colline, la puissance de la charge des croisés devenait, de toute évidence, moins efficace. Peu leur importait cependant, tant la soif d’en découdre était intense.
– Paiens s’enfuient !… [Les païens s’enfuient !…].
Parvenus en haut de l’élévation de terrain, ils n’avaient pu que constater que les infidèles s’étaient éloignés pour les couvrir à nouveau de flèches, quelques dizaines de mètres plus loin. Les cavaliers chargèrent maintes fois. En vain.
Malheureusement pour eux, le scénario se répétait. Les attaques de cavalerie lourde, habituellement efficaces pour enfoncer des lignes d’infanterie regroupées, s’avéraient inutiles face à un ennemi à cheval, plus légèrement armé et qui déguerpissait rapidement avant le contact, pour les décimer ensuite à distance du sommet d’une colline voisine.
Le roi Guy n’avait donc pas le choix. Il fallait continuer à progresser vaillamment vers le lac jusqu’à ce que ses troupes étanchent leur soif et trouvent un sol ferme et plat, plus propice à une charge frontale. Il donna des instructions pour que l’on cesse désormais de chercher le corps à corps, afin que les infidèles s’approchent et n’aient plus le temps de faire demi-tour. Il ordonna donc de resserrer les rangs et d’avancer à faible trot vers le plateau qui s’étendait au-delà des dunes.
– Tenez vos frains et vostre cheual a tot li mains [Retenez les brides de votre cheval à pleines mains].
Il ne fallait surtout pas s’éparpiller sur le champ de bataille et s’épuiser en attaques inutiles. Quant à fuir, c’était assurément une mort lâche. Ils seraient abattus, un à un, d’une flèche dans le dos. Il fallait donc poursuivre la route, coûte que coûte.
– El camp estez, que ne seiom vencu ! [Restez sur le champ de bataille afin que nous ne soyons pas vaincus !].
Les traits continuaient à les frapper par vagues sanglantes. Ils tinrent tant bien que mal le choc, le bouclier levé en protection et les yeux rivés sur leur objectif.
Le plateau approchait, beaucoup trop lentement, mais il approchait. Les eaux scintillantes du lac de Tibériade étaient en vue. Par ailleurs, Guy avait vu juste, les Sarrasins, grisés par cette tuerie facile, avaient perdu leur méfiance et venaient de plus en plus au près pour resserrer leur étau.
– Toz armez et prez de bataille ? [Tous armés et prêts à combattre ?].
Les infidèles étaient désormais à portée de main. Les croisés auraient très bientôt fini de courber le dos sous les traits de ces couards qui refusaient le combat au corps à corps. Guy donna l’ordre d’attaque, une fois les rangs soudés.
– Montjoie ! Saint-Denis !
Le cri de guerre fut repris par toutes les bouches avides de rendre les coups reçus. Les sabots plusieurs centaines de chevaux au galop firent un bruit assourdissant dans le silence de ces lieux désertiques. La masse des destriers lancés à pleine vitesse et serrés les uns contre les autres semblait irrésistible et allait bousculer la ligne adverse comme un fétu de paille.
Il n’en fut rien.
Certes quelques cavaliers furent surpris et renversés par la force impétueuse de l’attaque, mais beaucoup eurent le temps de tourner bride et de s’enfuir sur leurs vifs chevaux arabes habitués à la chaleur du désert. Ils reformèrent rapidement leur encerclement un peu plus loin.
Le combat était perdu d’avance. Il fallait le reconnaître.
Pis. L’ennemi commençait à mettre le feu aux broussailles pour les aveugler et les étouffer.
La panique aurait été totale si les Francs avaient su à ce moment-là que l’arrière-garde avait, quant à elle, déjà été laminée à environ deux lieues plus loin. Composée essentiellement d’hommes à pied de piètre qualité combative et de traînards, elle s’était rapidement amenuisée sous de fréquentes et brèves charges de cavalerie sarrasine, suivies d’une attaque générale de fantassins mal armés, mais largement supérieurs en nombre et nettement plus mobiles.
Une fois le combat gagné, les sarrasins victorieux s’étaient empressés de rejoindre l’avant-garde de la cavalerie des croisées pour la prendre à revers. Sur le champ de bataille qu’ils délaissaient régnaient la mort et la désolation. La plupart des cadavres et des blessés à l’agonie parsemaient les berges caillouteuses d’une rivière au lit asséché. Au milieu de cette vision apocalyptique apparut la tonsure rousse d’un jeune moine corpulent, vêtu de mauvaises sandales et de sa robe ecclésiastique d’été. Il allait consciencieusement de corps en corps pour délivrer les derniers sacrements aux rares survivants.
Un peu plus loin, en arrière, un chevalier Hospitalier touché au ventre rampait en grimaçant de douleur pour s’abriter à l’ombre d’un rocher. Le souffle court, il s’y adossa et observa sa plaie en soulevant sa cotte de mailles. Il constata que la pointe de la lance ennemie s’était glissée sous son haubert et avait perforé son intestin.
Il comprit qu’il était perdu. La mort serait, de plus, lente et douloureuse. En relevant la tête, le frère chevalier aperçut l’homme d’Église et le héla.
– Moisnel, venez deça ! [Venez ici, jeune moine !].
Il devait absolument lui confier un secret en sa possession, avant de passer à trépas.
Il le fallait impérativement, pour l’amour du Dieu Tout-puissant.