1
INCUBUSOù suis-je ?
Lorsqu’il reprit progressivement ses esprits, il régnait un noir d’encre autour de lui. L’obscurité était si intense qu’il dut cligner des paupières pour s’assurer qu’elles étaient bien ouvertes. Ce n’est qu’ensuite qu’il prit conscience qu’il était allongé sur une sorte d’épais tapis à la consistance spongieuse.
Spongieuse et ondoyante.
Intrigué, il se mit en position assise et plongea la main dans ce qui constituait sa litière. Il en ressortit une poignée de matière organique qui s’agitait mollement entre ses doigts.
Des vers !!!
Apeuré, il rejeta les infects lombrics et larves blanches le plus loin possible de lui et se releva d’un bond. Il s’essuya immédiatement sur les côtés de son jean avec un air écœuré.
Quelle horreur !
Il sentit ensuite que quelque chose rampait insidieusement sous ses vêtements et dans ses cheveux. Il enleva précipitamment sa chemise et s’en servit pour faire tomber les invertébrés de toutes tailles qui grouillaient sur son corps.
C’est dégueulasse !
Le cœur battant la chamade et le souffle agité, il tâtonna fébrilement autour de lui pour tenter d’échapper le plus rapidement possible au milieu répugnant dans lequel il se trouvait. Ses doigts rencontrèrent presque aussitôt une surface métallique rouillée qui semblait incurvée du bas vers le haut.
Où suis-je, bon sang ?!
Il avança prudemment en suivant la paroi.
Où cela mène-t-il ?
À chaque pas qu’il faisait, l’homme écrasait une épaisse couche de vers de toutes longueurs dans un éprouvant bruit gluant. Il poursuivit son exploration à l’aveugle et eut vite fait le tour de l’endroit où il se trouvait. Celui-ci devait mesurer tout au plus trois mètres de large sur six de long. Le lieu était dépourvu d’ouvertures et avait apparemment la forme d’une cuve.
Je suis enfermé ? …
Il chercha désespérément une sortie par le haut et ses mains finirent par rencontrer un large conduit. Celui-ci s’ouvrit brusquement et une eau abondante et glacée se déversa sur lui. Il en fut suffoqué, puis il commença à s’affoler.
Mon Dieu, je vais mourir noyé !!!
Il sentait le long de ses jambes que le niveau s’élevait dans la cuve.
Les vers qui flottaient à la surface montaient aussi.
C’est pas vrai !!!…
En quelques minutes, le liquide avait atteint son cou. La masse grouillante frôlait désormais son visage. Il hurla et tapa du poing sur la paroi pour appeler au secours. Il dut cependant se rendre rapidement à l’évidence que ses efforts étaient inutiles. Il continua donc à chercher à tâtons une autre sortie par le haut.
Il n’y en avait pas.
Piégé !
Il était bel est bien prisonnier. L’eau (et surtout les vers !) arrivait maintenant au niveau de sa bouche. Il prit une profonde aspiration. Les immondes bestioles qui s’agitaient autour de lui chatouillaient ses paupières et ses lèvres et certaines pénétrèrent même dans le conduit de ses oreilles. Ses poumons commençaient à réclamer de l’oxygène. Les veines de son cou et de ses tempes étaient gonflées à bloc.
De l’air !!!
La panique le gagna. Il ne pouvait plus retenir sa respiration. Il serra les dents.
Non ! Non ! Retiens-toi !
Cela devenait impossible. Intenable. Il était à deux doigts de se noyer.
Retiens ton souffle !!! Encore un peu…
Il craqua mentalement. C’était au-dessus de ses forces.
NOOOOOOON !!!
Des nuées de bulles s’échappèrent de ses lèvres.
NOO…
Il aspira dans la foulée une grande quantité d’eau par le nez et la bouche, en même temps que d’innombrables vers ronds, lisses ou annelés qui continuaient à se tortiller en tous sens. Puis, il fut pris d’une brutale succession de convulsions et de vomissements, sans pouvoir un seul instant reprendre son souffle…
Il allait mourir de la manière la plus immonde qui soit, lorsque…
… son cauchemar prit subitement fin.
Thiébaud Raquin se réveilla en haletant, l’esprit halluciné. Son corps en sueur était encore agité de spasmes nerveux, tant son rêve lui avait paru réaliste.
Toujours ce maudit cauchemar…
Il lui fallut plusieurs minutes pour calmer son cœur affolé et revenir à la réalité.
Toujours le même rêve atroce…
Ces images le tourmentaient depuis son enfance. Elles hantaient régulièrement ses nuits depuis qu’il était tombé dans une ancienne citerne lorsqu’il était gamin. Mais cette fois-ci, il ne s’était pas réveillé sous une chaude couette et dans une chambre au confort douillet.
NON.
Le bâillon qui avait été enfoncé entre ses dents et fortement noué derrière sa nuque l’empêchait de reprendre correctement son souffle. Il y avait aussi ces b****s de puissant ruban adhésif collées en croix sur chacune de ses paupières et qui le plongeaient devant un écran noir où il avait revu cette vieille scène de noyade dans une cuve.
Il savait qu’il ne sortait d’un cauchemar que pour retomber dans un autre cauchemar. Malheureusement bien réel, cette fois-ci. Une situation nettement plus barbare que la plus effrayante de ses hallucinations.
Il va encore me faire mal…