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PURIFICATIOIl se tenait debout, dans l’ombre d’un renfoncement d’une cave ancienne en briques pleines. Le plafond voûté était faiblement illuminé par le rougeoiement indolent d’un braséro dans lequel chauffait un fer à marquer le bétail.
Il marmonnait quelque chose en latin. Une prière pour les défunts, sans doute, car la mort luisait doucement dans sa main droite, sous la forme d’une lame effilée de scalpel délicatement dorée par la lumière des braises.
Chaude et cruelle.
Il laissait récupérer l’homme allongé devant lui afin qu’il puisse recouvrer ses esprits et mieux percevoir ainsi les nouvelles douleurs qu’il n’allait pas tarder à lui infliger.
AGNUS DEI… [Agneau de Dieu…].
L’agneau du sacrifice dormait devant lui d’un sommeil artificiel. Il avait drogué Thiébaud Raquin pour qu’il puisse se reposer, malgré le feu intense des plaies qui couvraient son corps. Une courte pause avant une autre épreuve, car l’heure de la rédemption allait de nouveau sonner.
Il était persuadé au plus profond de lui-même que les souffrances de cet individu laveraient ses péchés, comme Domini nostri Iesu-Christi avait souffert sur la croix pour sauver l’humanité.
Une douleur salvatrice.
QUI TOLLIS PECCATA MUNDI… [Qui enlève le péché du monde…].
Une souffrance purificatrice.
Il se préparait donc mentalement à attaquer scientifiquement les endroits les plus sensibles de la chair de sa victime.
LENTEMENT…
Il fera jaillir le l’hémoglobine cathartique.
LENTEMENT…
Il fera suinter le sang lustral comme de l’eau bénite.
L O N G U E M E N T …
Tout à l’heure, devant le scalpel et les tenailles, le futur sacrifié sera prêt à avouer tous ces péchés, toutes ses transgressions, toutes ses infamies, toutes ses vilenies. Sans en oublier aucune.
Il savait qu’il en inventerait pour faire cesser momentanément le travail précis de la lame effilée, mais ne serait pas dupe.
CE SERAIT TROP FACILE…
Le condamné devait d’abord prendre conscience de l’étendue de ses fautes.
Au plus profond de sa chair.
ENCORE ET ENCORE…
L’homme dissimulé dans la pénombre était persuadé que la souffrance des corps imparfaits permettait de purifier l’esprit. Il ne doutait donc pas un instant que la douleur de la chair ne puisse racheter les noirceurs de l’âme.
MISERERE NOBIS… [Prends pitié de nous…].
L’impie qui gisait sur la table ne devait cependant pas s’inquiéter. Il serait bien guidé tout au long d’un chemin de pénitences qui le mènerait, à coup sûr, vers la rédemption. Au bout de son martyre, il aurait assurément droit à la compassion de Dieu et à la vie éternelle.
Tel Charon, fils des ténèbres et de la nuit, il le conduira avec sa barque sur le Styx pour l’emmener, au final, vers le séjour des morts.
Mais ce n’était pas pour tout de suite. Avant de trouver le repos infini, il fallait qu’il payer une lourde obole de douleurs au nocher des Enfers.
Ce mécréant ne devait pas s’inquiéter, car il connaissait parfaitement son travail. Au bout du long chemin de souffrance salvatrice, le trépas serait pour lui une délivrance.
Une quiétude éternelle succéderait à sa pénible épreuve…
DONA NOBIS PACEM. [Donne-nous la paix].