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REVENIREClaire Demange n’aimait décidément pas rester seule chez elle.
Notamment en hiver.
Pendant la belle saison, l’ancien pavillon aux murs de pierres avait, en effet, le charme d’une maison familiale de campagne baignée dans la verdure. En revanche, passé l’automne, elle prenait un rapidement air sombre et lugubre au milieu d’une épaisse forêt aux branches d’arbres tourmentés.
Tout alarmait la jeune femme en cette fin de journée. Le brusque croassement d’un corbeau, le moindre hululement d’une chouette la faisaient sursauter et elle trouvait immédiatement suspect le plus faible bruit émergeant à l’intérieur du pavillon.
Depuis qu’elle avait été enlevée par un des pires psychopathes que l’espèce humaine ait connus, prendre une douche ou se faire un simple shampoing devenait une source d’inquiétude pour elle, tant elle avait peur de se faire agresser dans une situation où elle serait sans défense. Constamment angoissée, elle laissait les volets clos, même en plein jour, et fermait également les portes intérieures à clé. Bien sûr, elle trouvait cela complètement ridicule, mais cette façon de faire la rassurait.
Alors, pourquoi s’en priver ?…
Claire Demange se remémora d’ailleurs de la fois où Pierre avait fait un voyage à l’étranger pour assister à une conférence et où elle avait dû affronter une terrible nuit blanche. Une nuit sans fin où elle n’avait cessé de consulter son radioréveil en espérant que le petit matin arrive au plus vite…
Cette épreuve avait commencé, en fin de soirée, par un orage qui s’était avéré assez v*****t. Elle se souvenait que le gémissement des tuiles sous les coups de boutoir du vent, ainsi que le hululement du vent dans les cheminées, l’avaient particulièrement inquiétée. Elle avait également bondi à chaque éclair qui provoquait un flash lumineux au travers des lattes des volets en bois d’où elle s’imaginait voir surgir à chaque instant une silhouette se découpant en ombre menaçante.
Puis l’averse s’était rapidement tue, faisant place à un silence qui lui avait paru encore plus étrange. Vers trois heures du matin, alors qu’elle ne dormait toujours pas dans sa chambre située à l’étage, elle avait jeté un œil inquiet à l’extérieur en ouvrant lentement le volet pour éviter qu’il ne grince. Quelque chose de suspect avait immédiatement attiré son attention à l’orée du bois attenant au jardin.
Les nuages avaient disparu. Le ciel avait été nettoyé par l’averse et magnifiait le scintillement des étoiles. Le vent était brutalement tombé et les arbres semblaient désormais pétrifiés. Soudain, un mouvement furtif avait été révélé par la pleine lune. Quelque chose avait sournoisement bougé au ras du sol. Elle en était sûre.
Homme ou animal ?
Claire était allée chercher une puissante lampe torche dans un placard et était revenue pointer le rayon lumineux vers l’endroit où elle avait perçu quelque chose.
Son sang s’était immédiatement glacé.
Deux yeux brillants la regardaient fixement.
Elle avait tenté de se raisonner.
C’est un renard, idiote !
Peut-être…
Peut-être pas…
Elle avait plissé les paupières pour mieux distinguer les détails.
Si ! C’est bien un renard…
Les yeux effrontés de l’animal continuaient à la fixer. Elle n’avait pu soutenir ce regard et avait refermé précipitamment les volets. La nuit qu’elle avait passée, ou ce qu’il en restait, avait été épouvantable. Retrouvant des réflexes craintifs de son enfance, la jeune femme s’était recroquevillée sous sa couette, en imaginant sans cesse les yeux de la bête qui l’observait encore au travers des murs.
Claire était comme cela. D’une nature très soucieuse, voire angoissée. Quand le fallait, elle savait cependant se ressaisir et trouver les ressources pour affronter les situations les plus difficiles. Son mari se moquait souvent gentiment de ses petites inquiétudes puis, lorsqu’il s’apercevait qu’elle en souffrait, il se faisait un plaisir de la consoler en bon mâle protecteur, alors qu’il ne faisait en général jamais preuve lui-même d’un courage hors normes…
Claire soupira en regrettant l’absence de Pierre. Elle avait constamment besoin de sa tendresse. Elle n’aurait jamais voulu vivre avec un homme dominateur et adorait le côté sentimental, presque féminin, de son époux. Un compagnon affectueusement rassurant, en quelque sorte.
Rien à faire d’un macho possessif…
Claire chercha à chasser le souvenir de cette nuit du renard en s’asseyant dans son salon pour feuilleter d’un œil las l’ennuyeuse revue d’informatique dont elle avait entamé la lecture la veille. Elle s’était abonnée à cette revue mensuelle lorsqu’elle était informaticienne débutante et encore pleine d’ambition. Il lui semblait désormais que cela datait d’une éternité.
Tu devrais te désabonner, ces articles n’ont aucun intérêt…
La jeune femme avait, en effet, rapidement déchanté au sein de la société d’assurance dans laquelle elle travaillait. Son rêve aurait été d’élaborer des architectures de système d’information souples et performantes et investir dans de nouvelles technologies pour l’avenir. Au lieu de cela, elle était confrontée à des chefs qui ne pensaient qu’à leur bonus et raisonnaient uniquement en réduction des coûts, et particulièrement en baisse des effectifs…
Drinnnng !!! Drinnnng !!!
Claire se raidit sur son fauteuil. La vieille et agressive sonnerie de la porte d’entrée du pavillon l’avait brutalement sortie de la torpeur.
Le jardin était entouré d’une clôture et fermé par un haut portail. Qui pouvait donc sonner directement à l’entrée de la maison ?
Le cœur battant la chamade, elle posa l’hebdomadaire sur la table basse du salon avec un nœud au ventre. Mais ce n’était peut-être rien. Pierre avait-il encore oublié ses clés ?
La sonnerie retentit de plus belle avec des airs de crécelle rouillée.
Drinnnng !!! … Drinnnng !!!
Elle protégea ses oreilles agressées du plat des mains et se leva péniblement de son fauteuil en grimaçant.
Ça va, ça va… J’arrive…
Elle s’engagea dans le couloir et s’arrêta net après avoir effectué seulement deux pas.
Au bout du corridor.
Une ombre.
Noire.
Elle se découpait au travers de la porte d’entrée vitrée. La silhouette de grande taille était déformée par la mosaïque du verre cathédrale. Claire chercha à refuser l’évidence. En vain.
C’était lui !!!
Cette carrure, ce ne pouvait être celle de son mari. La personne derrière la porte approchait le mètre quatre-vingt-dix. Cette haute silhouette…
… elle la reconnaissait.
C’était… C’était celle de…
Michel Valade !
Le tueur en série. Le fanatique religieux qui torturait ses victimes pour leur faire expier leurs péchés et leur donner l’accès au paradis.
Mon Dieu !…
C’était l’homme qui l’avait enlevée !
L’ombre lugubre ne bougeait pas. Elle semblait attendre le meilleur moment pour agir. Claire tenta de se rassurer.
Ce n’est pas possible… C’est encore un mauvais rêve que tu fais…
Elle se persuada que c’était un de ces maudits cauchemars qui ne la lâchaient plus depuis qu’elle avait été séquestrée.
Valade est mort. Mort et enterré… Ne l’oublie pas.
Claire prit cependant son courage à deux mains et avança avec précaution dans le couloir pour en avoir le cœur net.
Lentement.
Avec d’infinies précautions…
Ce n’est peut-être que le facteur…
La gorge nouée, elle rasait le mur du couloir et posait doucement ses pieds à plat pour ne pas faire de bruit.
Un pas, puis un autre…
Claire vérifia que la chaîne de sécurité était en place et tendit une main tremblante pour saisir la poignée de la porte.
L’ombre restait immobile et paraissait écouter les bruits à l’intérieur de la maison.
Non ! N’ouvre pas !! Tu es folle !!! lui hurlait une voix intérieure.
Elle tenta de faire appel à sa raison.
Tu vas simplement demander qui est là et tu verras bien qu’il n’y a personne derrière la porte… Ce n’est qu’un de tes maudits phantasmes… Il n’y a rien sur le perron. C’est sûr… Même la sonnerie, tu l’as imaginée. Ce n’est qu’une énième farce de ton esprit fatigué… Il n’y a pas eu de sonnerie…
C’est alors que le tintement retentit une nouvelle fois en déchirant le silence de sa voix éraillée.
DRINNNNG !!!
Il n’y avait désormais plus de doute, ce n’était pas son cerveau qui lui jouait des tours. Le carillon aigu était bien réel.
Claire était au bord de l’évanouissement.
Elle ne rêvait pas.
La jeune femme poussa un cri de désespoir.