Elle reste là, à voir et revoir ce phénomène surnaturel. Tout en se posant ces quelques questions :
— Pourquoi les avoir séparés, ce n’est pas normal ! Qui a bien pu faire ça ?
Elle n’a pas le temps de poursuivre ces interrogations. Le dragon se trouvant au centre de l’allée commence sa métamorphose. De pierre, il devient chair. Le sang se met à circuler dans ses veines, sa peau devient verte, son corps se met à se mouvoir en tout sens. Il ouvre grand sa mâchoire, laissant entrevoir des dents blanches, longues, et sûrement bien aiguisées. Ses deux pattes avant rejoignent les deux pattes arrière, vingt doigts acérés sont bien en appui contre le sol. Tous les dragons n’ont pas le même nombre de doigts, cela dépend de leur pays d’origine. Par habitude, la jeune fille s’est permis de les compter assez rapidement.
Lee Lou est toujours à une bonne distance de lui, inerte, commençant à sérieusement s’inquiéter du sort qui l’attend s’il se décide à s’approcher d’elle. Son cœur battant à un rythme effréné, des bouffées de chaleur parcourant tout son corps. Elle s’étonne à haute voix :
— Alors là, je n’étais pas au courant… Quelqu’un aurait pu écrire dans ces satanés manuscrits sacrés qu’un dragon deviendrait vivant.
Lentement, dû à sa grande taille, le dragon s’approche de Lee Lou, qui pour sa part ne bouge toujours pas. Sa tête dépasse la jeune fille d’au moins trois mètres. En claquant des doigts à la patte gauche, il parvient à bénéficier de la même taille que Lee Lou. Une seule remarque lui vient en tête, afin d’ignorer la peur que peut lui procurer ce dragon se trouvant à un peu près un mètre d’elle :
— Tient un gaucher ! dit-elle... comme moi.
L’animal au même moment avait l’intention de lui parler, mais se retrouve décontenancé par cette élucubration. Il resta pantois, la gueule grande ouverte. Jamais il n’aurait pu imaginer que le premier être humain qu’il rencontrerait lui fasse une telle remarque. Il pense qu’il aurait été plus judicieux de demander son rôle dans ce temple par exemple.
Rapidement, l’animal secoue sa tête afin de recouvrer ses esprits, mais aussi le fil de l’histoire et dit à son tour :
— Alors, c’est donc toi l’élu !...
— O… oui, balbutia-t-elle.
— Tu dois savoir que tu dois passer trois épreuves…
— Oui, je suis au courant, dit-elle lui coupant la parole.
— Ce n’était pas une question, dit-il d’un ton précipité. Bien, je poursuis. Si tu veux réussir à te rendre à l’intérieur de ce temple et passer les épreuves, il va falloir montrer une forte volonté d’y arriver.
Lee Lou n’osant plus parler, de crainte de l’énerver une fois encore, laisse le dragon continuer ses explications :
— Si tu franchis le Yin-Yang, jamais tu ne pourras revenir en arrière. Ton âme appartiendra au temple.
Ces paroles dites, Lee Lou tente de les digérer avec légèreté. Elle n’oublie pas qu’elle a promis à son Maître d’y arriver. Et elle est bien décidée à le retrouver pour fêter avec lui sa victoire. Pourtant, de plus en plus, elle éprouve un malaise à l’idée d’abandonner son âme. Si elle échoue, seize ans c’est beaucoup trop jeune pour finir dans les entrailles de la Terre. Ce que Lee Lou ignore, et c’est pour elle une surprise, le dragon parvient à lire dans les pensées. Avant que lui vienne une autre idée absurde en tête, l’animal intervient en indiquant :
— Ton âme ne finira pas dans les entrailles de la Terre. Il se séparera de ton corps, en errant dans les lieux saints du temple. Ton enveloppe charnelle quant à elle deviendra poussière pour finir par s’envoler vers la voûte céleste.
— Comment vous prouver ma volonté ? Le fait d’être là ne suffit donc pas ?
Le dragon souriant de toutes ses dents lui répond :
— La route n’a pas été trop difficile pour venir jusqu’ici. Tu es l’élue, le chemin a été tout tracé. Non, maintenant je vais te faire une proposition, si tu l’acceptes, elle révélera la volonté qu’il y a en toi.
— Quelle est-elle ?
Ne souriant plus, il poursuit :
— Quand tu auras franchi le Yin-Yang, tu ne pourras retourner en arrière, mais de plus, ton Maître devra périr. Il te l’a sûrement dit, cette règle est transcrite dans les manuscrits sacrés.
Lee Lou laisse paraître au dragon une expression entre surprise et indignation, qui laisse percevoir que ce détail lui avait été caché. Il lui faudra un long moment pour se décider. Doit-elle accepter au risque de ne plus jamais revoir son Maître, ou bien refuser et passer à côté du seul moyen qui lui est offert de découvrir la vérité sur sa véritable identité, ainsi que sur son passé : en effet, pourquoi s’est-elle retrouvée dans un canot au beau milieu de l’océan ?
Le dragon attendant une réponse se met à tournoyer autour de Lee Lou, toujours figée sur place, l’esprit à la réflexion. La tête légèrement inclinée sur le côté, le regard fixe sur le visage de la jeune fille, l’animal commence à perdre patience. Il juge qu’il est temps de répondre :
— Alors, que décides-tu ?
Lee Lou percevant une impatience pesée sur ses épaules répond en ne pensant plus à rien :
— Je suis prête à y aller. Elle ajoute regardant le ciel : Maître, pardonnez-moi.
— Ton destin t’appartient… Tu as choisi. Alors, va. Une fois que tu auras passé la porte qui se trouve être les deux dragons en pierre que tu vois là, il les indique d’un geste assuré, ta première épreuve sera accomplie.
Le dragon lui faisant face s’écarte sur la gauche pour la laisser passer. Lee Lou s’avance à petits pas vers les deux statues en pierre. Toutes deux éloignées l’une de l’autre d’environ deux mètres, elles laissent libre accès à l’allée qui mène au temple. Une fois à leur niveau, Lee Lou les regarde l’une après l’autre. Elle ne s’était pas rendu compte à quel point les deux dragons pouvaient être impressionnants. Pas effrayant, juste imposant avec une expression de férocité dans le regard.
Sans plus y prêter attention, et fixant le temple, Lee Lou s’engage enfin dans l’allée. Au moment où elle franchit l’entrée, les yeux des gardiens du temple rayonnent d’un éclat blanc. Désormais, son âme appartient au temple, il lui sera impossible de faire demi-tour. Un champ magnétique invisible vient d’être activé.
Une courte distance parcourue et voilà Lee Lou postée devant la grande porte de la pagode, haute d’environ trois ou quatre mètres. La jeune fille malheureusement ne sait comment l’ouvrir. Reculant de quelques pas, elle en profite pour admirer son architecture. Tout de bois d’ébène et de forme rectangulaire, la pagode contient cinq étages bien distincts. Chacun des paliers ressemble à des blocs superposés les uns sur les autres, du plus grand au plus petit, comme la plupart des temples bouddhistes.
La pagode se laisse difficilement deviner dans son ensemble en raison de sa grandeur. Un dôme en verre de forme triangulaire recouvre le toit de toute son envergure. De chaque côté de la porte des b****s en or sont visibles du sol jusqu’au sommet de la coupole.
D’anciens dialectes thaïs sont gravés sur la grande porte en bois. Lee Lou reconnaît facilement les idéogrammes bien qu’elle n’ait jamais pris le temps d’apprendre leurs significations. La poignée est une tête de dragon en granit, avec des yeux en pierre de Jade. Instinctivement, Lee Lou appose délicatement chacun de ses index sur les yeux du dragon. Un bruit fracassant se produit immédiatement. Surprise, Lee Lou recule d’un bond, apercevant par la même occasion l’ouverture de la grande porte.
Derrière cette grande porte, l’inconnu l’attend. Lee Lou se permet de ce fait d’avancer avec prudence sachant que deux épreuves sont encore à effectuer.
Elle sait qu’elle doit être sur ses gardes, prête à réagir à la moindre attaque ou autre genre de danger. La jeune fille a beau avancer, avancer… tout est noir autour d’elle, pas même une petite lueur ne pourrait l’aider à s’orienter dans la bonne direction. Toutefois, après dix bons mètres parcourus, des torches alignées sur les murs d’une grande pièce carrée s’allument toutes en même temps l’éclairant de mille feux. Passer de l’obscurité à la lumière l’éblouit au point de l’aveugler. Par réflexe, elle ferme ses yeux un laps de temps afin d’espérer qu’au moment où elle les rouvrira son regard puisse jouir du décor que va lui offrir le temple du dragon.
La hauteur du dôme au-dessus de sa tête attire le regard de la jeune fille. Bien qu’il soit en verre, la lumière du jour n’apparaît pas. Seule se manifeste la nuit qui avec toutes ses constellations brille comme un diamant. Deux à trois fois par minute, des étoiles filantes font un passage éclair au centre du dôme. Pourtant, se dit-elle, il est tôt le matin. À l’extérieur du temple, le soleil est à son point culminant. Ce phénomène bouleverse quelque peu la jeune élue. Elle est totalement désorientée. Elle se demande : est-on le jour, la nuit ? Elle ne sait plus.
Son regard pivote sur la droite, puis d’un demi-tour sur la gauche. Sur chaque paroi en bois marron clair sont sculptés douze portraits de Maîtres chinois aujourd’hui disparus. Tous ont pratiquement la même physionomie : peu de cheveux sur le haut du crâne, de petits yeux en amande, une petite barbiche en pointe sur le menton.
Bien qu’ils soient si différents, ils se ressemblent tant. Le plus frappant au premier abord, avant d’avoir remarqué leur ressemblance, est qu’ils regardent tous dans la même direction, vers le dôme.
Enfin, sans avoir bougé d’un pas depuis que les torches se sont allumées, Lee Lou soupçonne que les idéogrammes inscrits sous chaque portrait révèlent leur identité.
Quand soudain elle se décide à avancer, la flamme de toutes les torches commence à diminuer sous l’effet de son premier pas. Le sol jonché de dalles en pierre se met à disparaître au pied des murs latéraux. Plus Lee Lou progresse, plus la luminosité baisse, et les dalles disparaissent peu à peu. Lorsqu’elle atteint le quart de la pièce, il ne reste plus face à elle qu’une toute petite rangée de dalles espacées de plusieurs centimètres. La jeune fille est prise de panique. Elle estime qu’il est temps pour elle de se mettre à courir très vite en direction de la porte située à l’autre bout de la pièce.
Avec le peu de lumière dont elle dispose, Lee Lou s’aperçoit que les dalles s’espacent de plus en plus vite, l’obligeant pour rejoindre l’autre côté de la salle de sautiller rapidement. Mais voilà qu’à deux pas de la porte il fait quasiment noir. Les dernières dalles se mettent à rétrécir. Elle arrive à peine à distinguer la poignée de la porte. Son cœur battant de plus en plus vite, Lee Lou pose son pied vigoureusement sur le petit bout de l’avant-dernier carreau, afin de réussir à produire un seul et dernier bond qui lui permettra d’agripper la poignée de la porte. En même temps qu’elle est sauvée par un contact avec une nouvelle porte, les torches s’éteignent, le noir envahit toute la pièce. Lee Lou tourne la poignée, la porte s’ouvre en grand laissant filtrer cette fois-ci la lumière de l’autre pièce.
Cette salle est éclairée grâce à deux cheminées. Celle de gauche est en ébène semblable à la façade du temple, tandis que la seconde est en quartz fumé. Un feu démesuré brûle dans l’âtre de chaque cheminée. Sur le mur de gauche au-dessus de l’âtre en ébène est sculpté Bouddha en position assise sous un figuier pipal. Les yeux fermés, son esprit est en pleine méditation.
Sur le mur de droite, Lee Lou aperçoit cette fois-ci huit cadres sculptés sur une même rangée. Au centre du premier tableau est gravé en grosse lettre le mot « Yama », sur le second est gravé « Niyama », sur le troisième « À sana ». La jeune fille avance tout en poursuivant sa lecture, oubliant tout ce qui l’entoure. « Pranayama » à l’intérieur du quatrième tableau, « Pratyana » sur le cinquième, « Dharana » sur le sixième. Sans quitter le mur des yeux, elle finit sa lecture. « Dhyana » sur le septième et pour finir gravé au centre du huitième cadre « Samadhi ».
Lee Lou ignore la signification de tous ces mots, mais espère le découvrir très vite. Une coïncidence sollicite un vif intérêt de la part de la jeune fille. Elle remarque que la présence de ces huit tableaux correspond au nombre de pouvoirs que son Maître lui a cité avant son départ pour le temple du dragon.
Un coup de tonnerre délivre Lee Lou de ses pensées. Dans un sursaut, elle regarde au-dessus de sa tête. Là aussi, un dôme a été confectionné dans cette pièce. La seule différence est qu’il est légèrement plus bas que celui qui se trouve dans l’autre salle. Également vitré, il permet de jouir de la présence d’un ciel bleuté, recouvert d’étoiles scintillantes d’une luminosité étonnante. Ce dôme étant plus petit, Lee Lou comprend maintenant pourquoi elle ne l’avait pas remarqué en arrivant.
Un second coup de tonnerre la surprend suivi de très près par un éclair traversant le dôme pour finir sa course sur le sol au pied de Lee Lou. Craignant de devoir affronter la dernière épreuve, elle recule sans se retourner à côté de la cheminée en quartz qui bizarrement dégage une forte chaleur. Elle ne peut y poser sa main dessus au risque de se brûler.