I – Paul

1536 Words
I PAUL Londres - Le 14 mai, en soirée.D’un trait, Paul but son bourbon puis, avec rage, posa son verre vide sur la table basse du salon. Il se tenait prêt à crier : « Va au diable, messager de malheur ! » La haine le dévorait de l’intérieur, mais il se devait de la maîtriser en la ravalant. Survivre passait par le contrôle de cette colère autodestructrice. La gorge en feu, les nerfs à vif, il savait pertinemment qu’il devait à nouveau tourner une page de sa vie, une de plus. Son existence ressemblait à un mille-feuille avarié, au point que l’idée même de cette pâtisserie infecte lui donna la nausée. Sur les feuillets de son journal intime, il aurait pu écrire : « Cinq mois à Berlin, sept à Barcelone, huit à Rome et nulle attache dans aucune de ces villes. Je suis incapable d’aimer parce que je suis mort de l’intérieur. » Pour tenter de se calmer, il se mit à tapoter sur l’écran de son Smartphone. Son index s’agitait trop frénétiquement, trahissant son état de nervosité extrême. Paul nota « Goodbye » puis rangea son mobile dans son sac de voyage. Déterminé à se métamorphoser en un tissu imbibé d’alcool, il attrapa la bouteille et avala une rasade à même le goulot. Une fois encore, il se devait de fuir et de trouver le courage de cette fuite éperdue. Pourtant, le 3 mars dernier, lorsqu’il avait emménagé à Notting Hill, le soleil éclairait divinement la façade victorienne de la grande maison qui allait l’accueillir. La demeure était divisée en quatre appartements. Dès la porte passée, le meublé du premier étage lui avait plu parce qu’aménagé dans un style excessivement épuré, voire impersonnel. Il ne voulait plus s’attacher au lieu. À Rome, il avait commis l’erreur de louer un duplex atypique, donnant sur cour, dans le quartier San Lorenzo. Il y faisait trop bon vivre. En quittant Rome, il s’était juré que ses états d’âme ne devraient plus jamais se lover au milieu de coussins trop moelleux. Mais, naturellement, la lune de miel entre Paul et ce nouveau cocon londonien s’était avérée, elle aussi, de courte durée. Le 8 mars, il avait senti une vilaine mélancolie le gagner, accentuée par la blancheur des quatre murs qui l’expédiaient au tombeau à vitesse grand V. Par instinct de survie, il avait décidé d’œuvrer pour l’avènement de la méchanceté gratuite en créant son blog. La malveillance lui avait toujours servi de carapace. Ainsi, depuis deux mois, il lançait des “bruits de couloir” sur la Toile, pesant ses mots, commentant à propos, avec un ton acerbe et une impertinence communicative, du gravement mauvais. Ce “Frenchie” incisif, révélait haut et fort, en fait en silence via la Toile, des secrets malodorants. Se délecter en divulguant qu’un dénommé Georges T, policier de son état, s’en mettait plein les poches en couvrant des malversations ou bien qu’un certain tabloïd se servait de tables d’écoutes pour espionner une star montante du R’n’B établie dans le quartier ou encore que la concierge du vingt-trois vendait ses charmes sur le Net, cela en faisant rire jaune certains, et surtout les concernés. L’administration locale avait Paul dans le collimateur. Redoutant son point de vue, elle se tenait prête à le faire tomber au moindre faux pas, guettant le terme diffamatoire. D’aucuns pensaient que le Français serait bientôt la cible du réseau de vidéosurveillance de Notting Hill. Les caméras ne traqueraient plus uniquement les pickpockets durant le Carnaval d’août mais s’en donneraient à cœur joie en suivant Paul Montier dans ses déplacements quotidiens, de sa librairie préférée à son pub de prédilection, tout cela en avant-saison estivale. Lui se contrefichait de cette surveillance. Il trompait l’ennui, uniquement. Dans son dos, ses voisins chuchotaient : « Comment ce mangeur d’escargots est-il entré dans les secrets d’alcôve de ce quartier résidentiel huppé londonien ? Quels sont ses indics ? De quoi vit-il ? » La police anglaise n’aurait pas le temps de se pencher sur l’affaire “Montier”, si affaire il y avait, sa décision de fuir allait clore tous les débats. Une semaine auparavant, Paul avait reçu sur son portable, un message de dix-huit caractères qui venait de déclencher sa décision : faire ses bagages au plus vite. Ce 14 mai à vingt-deux heures, Paul mettait un point final à son existence virtuelle, hautement malsaine, clôturant son blog tout comme son compte sur Twitter. Au mieux, quelques Londoniens, addicts au croustillant, auraient un pincement au cœur. L’un d’eux lancerait sur la Toile : « Dans notre grisaille londonienne, un rayon de soleil brûlant vient de s’éteindre » et doublerait par « Coup de tonnerre à Notting Hill. » Dans trois jours, Montier n’existerait plus sur le Net. Il le savait pertinemment. Le monde virtuel se révélait cruel, les internautes surfant sur les buzz du moment et les oubliant très vite. Que personne ne cherche à connaître la cause de ce claquement de porte, Montier ne s’en offusquait pas. Les règles lui plaisaient. Il aurait pu écrire « Qui a tué Gwidal ? Tel était le message de mon enfer », mais il se garda bien de dévoiler son secret à quiconque. Avant, il s’imaginait bon ; depuis la mort de Gwidal, il pataugeait dans une bauge et s’y complaisait. Chaque année, le lendemain de son anniversaire, Paul recevait une carte postale représentant une vue de la grande plage de Houat, une île située en Bretagne Sud. Au dos était écrit « Qui a tué Gwidal ? », uniquement ces quatre mots, sans nulle signature. Cette année, la terrifiante question était apparue sur l’écran de son portable. Ce message annonçait probablement l’arrivée de l’angoissant courrier. L’auteur de l’écrit venait de changer de mode opératoire, se tenant prêt à doubler l’annonce. Il avait joué finement en envoyant un SMS anonyme, plantant ainsi un coup de poignard dans le cœur de Paul. Après avoir découvert le message, Paul avait vainement tenté d’en retrouver la source. Se sentant traqué et impuissant, il avait décidé de réagir en rentrant en France. Arrivé à Londres le bagage léger, il repartirait son sac sur l’épaule. Seul son cœur serait plus lourd, à peine. Il venait de rompre avec Jane, sans daigner lui fournir la moindre explication. Depuis six ans, Paul respectait un grand principe qui guidait ses actes : ne s’attacher ni aux gens ni aux biens pour ne pas avoir à souffrir en s’en séparant. En matière de relations amoureuses, il reproduisait sa façon de choisir un loft ou un deux-pièces. Comme tomber amoureux d’une femme aux mensurations parfaites et à la conversation limitée lui semblait impossible, il entretenait des relations avec de jolies filles, jeunes et adeptes des minauderies. Si Jane entrait parfaitement dans cette catégorie, elle n’en était pas moins d’une sensiblerie touchante. Pourtant, le jour de leur rencontre, il le lui avait bien dit : « Je ne suis qu’un bandit de grand chemin qui dépouille les bien-pensants et fouille les tas d’ordures… ne t’attache jamais à moi. » Il ne lui avait rien promis, mais les femmes croient toujours. Carmen, Giovanna et Kristen l’avaient oublié. Jane ferait de même, après quelques pleurs et si peu de douleur… Lui, il n’avait réellement aimé qu’une seule personne. En se perdant dans les bras de toutes ces femmes, il pensait l’oublier mais se fourvoyait. Cette nostalgie soudaine décupla son penchant à l’irritabilité. Pour décharger sa colère, il se leva d’un bond du sofa, donna un coup de pied rageur dans la table basse, puis ouvrit en grand la porte-fenêtre donnant sur le balcon. La nuit était franchement douce, la météo propice à griller une cigarette à l’extérieur. Accoudé à la balustrade, il porta son regard vers le ciel de Londres, en tirant une bouffée. Demain, la carte postale maudite le suivrait jusque-là, traversant le Channel et finissant dans sa boîte aux lettres, à Notting Hill. Cette insupportable certitude lui gâcha le plaisir de cet instant qui aurait dû être béni des dieux, du fait de l’apparition d’une déesse d’acier. Dans la rue, une Jaguar XKR, racée, souple, féline et sportive, roulait à petite vitesse. Son compte en banque lui aurait permis de se payer un tel petit bijou et même d’offrir à Gwidal un plaisir identique. L’argent ne rendait pas la vie. Un mort ne consomme plus rien et Gwidal l’était bel et bien. Lui qui rêvait de conduire une Aston Martin. « La V12 vintage me donne le vertige. Sa vue fait s’activer des centaines de “voxels” partout dans mon cortex », disait-il, avant de rajouter : « Un coupé qui respire avec son capot ajouré de quatre ouïes ! » Une grosse boule obstrua le larynx de Paul. Ses sentiments à l’égard de Gwidal resteraient à jamais ambivalents, une fascination teintée de répulsion. Six ans déjà. Cette sixième carte marquerait la fêlure, il en était certain. Cet impitoyable jeu du chat et de la souris avait suffisamment duré. Fuir ne lui servirait à rien. Son passé le rattrapait chaque année, où qu’il aille, quoi qu’il fasse. Qu’il devienne une ordure, un malfaisant ou un saint ne changerait rien à cela. Celui qui lui envoyait la carte postale savait tout de lui et de ses penchants malsains. La rédemption n’y aurait rien changé. Alors il décida d’affronter la mort de Gwidal et de faire revivre le passé. Il venait de fêter son trente-quatrième anniversaire, seul à Londres, trinquant avec lui-même. La bouteille de bourbon dans la main, sur ce balcon londonien, il se jura que l’an prochain, à la même date, il serait mort ou bien en vie avec une existence tout autre. Cette promesse faite à lui-même valait bien plus que toute autre. Nul besoin de témoin, il ne pouvait poursuivre ainsi cette déperdition insensée. La Jaguar disparut au coin de la rue, deux pies prirent leur envol de concert. Paul se sentit vide, car aucun amour ne remplissait sa vie. Jane, l’éconduite aux seins de velours, ne connaissait même pas sa date de naissance. Il était né le 14 mai et s’apprêtait à boucler à nouveau sa valise.
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