II
ÉLIOT
Noashima, l’île - Japon - Le 15 mai au matin.Dans le hall de l’hôtel Mitschu, assis dans un petit canapé aux accoudoirs en pin, Éliot n’en revenait toujours pas. Montier venait non seulement d’écrire un laconique « Goodbye » sur son blog mais aussi de clore son compte Twitter. Éliot lâcha son IPod, le fourra dans la poche intérieure de sa veste, se sentant étrangement trahi par cette clôture. Six années qu’il n’avait pas vu Montier et pourtant, il suivait ses faits et gestes, via le Net. Ce traçage à distance lui permettait de garder le contact, en se contentant de rester voyeur. Si Montier crachait sur la Toile tout ce qui lui passait sous la dent, son blog n’en traduisait pas moins sa vivacité intellectuelle.
Inquiet, Éliot décida de s’attaquer à une valeur sûre : un quotidien parisien datant de la semaine précédente, aux feuilles légèrement froissées. La lecture dans sa langue amplifiait toujours son sentiment d’appartenance à une contrée lointaine, l’Europe. Un article expliquait comment un réseau mafieux venait de tomber dans le Sud de la France. Faussaires de caviar, des malfrats ne commercialisaient pas des œufs d’esturgeon mais une imitation des billes rondes et sombres à partir d’agar-agar, une algue, gélifiant alimentaire naturel. Éliot songea instantanément à Marthe et en fut extrêmement troublé. Pour ne plus penser à elle, il enchaîna sur un second article. Des proxénètes roumains venaient d’être interpellés par la police madrilène. Considérant leurs prostituées comme des objets, ces individus avaient tatoué sur les poignets des jeunes femmes un code-barres. Ainsi, ils les contrôlaient et les forçaient à éloigner de leurs pensées toute velléité de fuite. Ignominieux mais bien réel. Éliot frotta nerveusement la manche de sa veste. Une semaine avant son départ pour Tokyo, il avait entendu sur France Info le témoignage d’un homme, petit-fils d’un rescapé des camps de la mort. L’interviewé expliquait que son grand-père avait porté des manches longues toute sa vie, enfin celle d’après… Même en pleine canicule, le vieil homme cachait ses bras. Cette honte, Éliot avait eu du mal à l’entendre. Cette horreur qui collait à la peau, le répugnait. Avec soin, il replia le journal, enfermant les mauvaises nouvelles entre les pages.
Avant son départ, il lui restait encore une demi-heure à perdre et il ne voulait plus broyer du noir. Ce jour du 15 mai lui rappelait tant de sombres souvenirs qu’il lui fallait conjurer le mauvais sort. Alors, il s’attaqua au survol d’un tabloïd anglais carrément chiffonné, publié trois mois auparavant. En page vingt-six, il fut à nouveau interpellé par un tatouage bien en vue sur une photographie retouchée, prise au téléobjectif par un paparazzi teigneux. Tout sonnait faux dans la mise en scène. Cette image était en fait extraite d’un shooting pour la présentation d’une star du rap dans une usine désaffectée. Si la lumière latérale donnait de la présence au personnage, le détail d’un contour de la casquette trop marqué, offrait la preuve d’une retouche visible. Éliot s’en voulut de voir ce cliché au travers du prisme professionnel. Le message était tout autre. Ce “people” sur papier glacé dédramatisait l’acte du tatouage en le rendant sympathique. Il venait de se faire tatouer sur le biceps la silhouette dénudée de sa dulcinée, faisant passer l’acte pour une fun attitude. Rien ne l’y avait forcé. Peut-être que d’ici deux ans, ce gaillard le regretterait, mais pour le moment, il étalait sa belle à la une des magazines. Soudain, Éliot prit un plaisir gourmand à détailler l’image. Mieux, il mata les courbes féminines ancrées dans la chair masculine. Lui aussi avait un tatouage, souvenir de jeunesse et peut-être même erreur. Éliot referma le magazine et se dit mentalement que personne n’était parfait, hormis les Maoris qui donnaient un sens à ce fameux tatouage. Il regarda sa montre. Mieux valait se présenter à l’embarcadère en avance pour être certain de ne pas rater le ferry, aux horaires plus qu’aléatoires. Sur le ponton, la citrouille jaune à pois noirs, sculpture géante de Yayoi Kusama, marquerait le début d’un périple douloureux. Non que l’idée de quitter le Japon lui procurât un sentiment de tristesse, mais les douze heures de vol, avant de poser le pied à Roissy, le rendaient extrêmement nerveux. Rien que de penser à son long séjour à deux mille pieds, il en eut un haut-le-cœur. Avant de prendre l’avion, il se bourrait toujours de tranquillisants, dosant son cocktail en fonction de la durée du vol. Un jour, peut-être qu’il n’atterrirait pas, restant coincé entre deux mondes, celui du haut et celui du bas, la tête dans les nuages et les pieds à deux mètres du tarmac. Ce serait le nirvana. Il fallait qu’il réduise les doses ou bien qu’il change de job.
Reporter, Éliot parcourait le monde ou plus précisément l’effleurait sans même le toucher. Pareil à une brise légère, il ne laissait pas de trace sur son environnement, même l’article qu’il venait de rédiger sur Naoshima ne resterait pas dans les annales. Il n’avait fait qu’aligner des mots creux tels que : « Cette île de la mer intérieure de Seto se veut particulièrement envoûtante. » ou encore : « L’étrangeté de l’art contemporain, niché au Chichu Art Museum, au cœur de l’îlot, interpelle le visiteur. » En panne d’inspiration, il recopiait trop souvent un lieu commun, éculé, mille fois lu dans les guides touristiques. Là, il venait de dénicher « Chichu veut dire “enterré” en japonais. » Excellent photographe, l’écrit ne l’inspirait pas. Plutôt que de décrire la limpidité du ciel, le bleuté de la mer, les demi-teintes des ombres dans une forêt de bambous géants et l’incongruité d’une architecture hyperpensée et intégrée dans le sol, il préférait cadrer. Par un cliché, il interrogeait son lecteur sur le pourquoi et le comment. Il donnait un sens à toute création, une direction portée par son angle de vue. Déposer une cucurbitacée sculptée tout au bout d’une digue ou recueillir les sanglots de la pluie et les laisser couler sur le sol par un ovale béant méritait mieux qu’un long discours. Une photographie lui permettait de filer une grosse baffe à son lectorat. S’il tentait de décoiffer, il pouvait se targuer de réussir. Éliot sortit de sa poche un calepin pour relire sa prose. Il séjournait à Naoshima pour évoquer Claude Monet, du moins ses “Nymphéas”, cinq toiles dont un impressionnant diptyque, exposées dans une salle aux murs blancs et à l’éclairage naturel. Seule certitude, la France vue d’ailleurs, lui donnait sacrément le blues. Piètre rédacteur, les citations comblaient la platitude de ses textes de fond et leur donnaient un relief faussement intellectuel. Éliot puisait chez les autres ce dont il manquait cruellement, le génie de l’écriture. Ainsi, il venait de conclure son article par une citation de Houellebecq : « Les fleurs ne sont que des organes sexuels, des vagins bariolés ornant la superficie du monde, livrés à la lubricité des insectes. » Soudain, ce texte lui parut franchement osé parce que pleinement jouissif. Alors, il se censura d’un coup de crayon. Sa rédaction n’aurait d’ailleurs pas apprécié. De plus, il ne savait pas ce que Monet penserait de voir ses nénuphars revisités par un esprit lubrique. Ces plantes aquatiques, aux fleurs solitaires et feuilles arrondies, accueillaient-elles des crapauds sautant de luxure en luxuriance ? Que ces toiles accrochaient pleinement la lumière, de cela Éliot en était certain. Il ratura la citation de Houellebecq, pour la remplacer par une autre de Maurice Denis, un peintre qui écrivit dans Théories : « Se rappeler qu’un tableau – avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote – est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées. »
Éliot était trop sage, bien trop lisse. Il s’en voulut de se savoir insipide, mais il lui fallait bien gagner sa croûte, au sens littéral. La photographie ne payait pas et pour conserver son travail, il se devait de plaire à tous, en étant politiquement correct. Ses rêves d’adolescent étaient si loin…
À treize ans, Éliot se promenait toujours avec un livre dans la poche de son blouson. L’objet déformait savamment son vêtement. Il ne lisait pas l’ouvrage mais aimait à le savoir là et à faire savoir qu’il était là. Parfois, il tentait une incursion dans l’univers de l’écrivain, parcourant les trois premières pages puis sautant allégrement à la dernière. Souvent, avec la quatrième de couverture et la lecture d’une critique assassine, il faisait illusion en société, en fait lors des repas dominicaux. Stratégie aisée lorsque l’on est né dans une famille pour laquelle l’achat d’un livre reste un événement et le terme “bibliothèque” est synonyme de meuble en teck. Ses oncles et tantes le qualifiaient de jeune intellectuel précoce et promis à un avenir prometteur. Son père le portait littéralement aux nues. Lui ne se considérait pas comme un menteur, uniquement comme un surdoué capable d’embellir la vérité, pour offrir du bonheur aux autres sans se priver de couper une bonne tranche de cette félicité au passage.
À quinze ans, il s’était aventuré entre les pages d’un roman d’Albert Camus, non parce qu’au dos de la couverture, une phrase annonçait « L’un des plus grands romans de notre époque », mais parce qu’aucun texte résumant le récit ne semblait nécessaire. Le titre, La Peste, suffisait à interpeller le lecteur potentiel. La photographie en noir et blanc de l’auteur, plaquée en quatrième de couverture, façonnait le personnage, perdu dans des pensées obscures, yeux mi-clos, cigarette au coin des lèvres. Poussant jusqu’à la cinquantième page, Éliot avait découvert un plaisir surprenant, à lire. En fait, pour l’amour de Juliette, sa voisine de palier, jolie et érudite, il s’était mis à dévorer des livres à la couverture énigmatique et à se pencher sur tout ce qui pouvait intéresser la belle. La jeune fille aimait le cinéma d’auteur, où l’on cause “riche” ou pas du tout, où le silence meuble les intermèdes ponctuant des conversations énigmatiques, subtil cocktail de formulation et reformulation. Éliot souhaitait se retrouver seul dans les salles obscures avec Juliette. À Rennes, leur cinéma de quartier, au bord de l’agonie, financièrement rincé, s’entêtait à programmer du cinéma d’auteur. Dieu que les salles étaient vides ! Dieu que ce vide lui semblait bon, propice à des attouchements et baisers baveux ! À cette époque, il ne portait pas encore son appareil dentaire. Gwidal, plus âgé de six mois, affichait, lui, un sourire teinté d’acier. Pour Éliot, que Juliette l’ai choisi comme petit ami alors qu’elle admirait Gwidal, s’expliquait par ce détail matériel, carrément “repousse-flirt”. Il n’avait jamais osé demander à la demoiselle si son hypothèse tenait la route. Désormais, il était trop tard pour s’en ouvrir à elle.
Éliot embrassa du regard le hall de l’hôtel Mitschu et murmura : « La vie c’est trop con et la jeunesse est tellement pleine de vie… »
Alors qu’il venait de régler sa note d’hôtel, le réceptionniste fit le tour du comptoir en bois pour le rattraper dans le hall. Dans un anglais parfait, il lui dit :
— Monsieur, excusez-moi, j’allais oublier… une carte postale est arrivée ce matin, de France – puis l’homme se courba, inclinant la tête, et dans un murmure, renchérit : Vous avez failli ne jamais la recevoir… par ma grande faute.
Éliot devint blême. Il marmonna en français :
— Indélébile est le propre du tatouage, le vrai. Cette griffure engage, pour le meilleur ou peut-être le pire. Passer à l’acte du motif sur la chair, c’est comme se jeter à l’eau et se dire que, jamais plus, on ne séchera. Toujours mouillé, à vie. Alors, la petite aiguille sur la peau, mieux vaut la regarder à deux fois, avant de remettre au tatoueur le dessin stylisé reprenant les lettres du prénom, celui qui marquera sa chair jusqu’à sa mort…