III – Marthe

1310 Words
III MARTHE Japon - Gare de Tokyo - Le 15 mai à midi.Il était une fois un train à grande vitesse, le Shinkansen, celui que Marthe s’apprêtait à prendre. Si elle ne l’avait pas pris, tout aurait été différent. Au milieu d’une foule pressée, elle se distinguait par la blondeur de ses cheveux coupés court et sa grande taille. Les claquements sonores du passage des roues de sa valise sur une plaque d’acier firent ralentir son pas. Elle songea que tous les quais de gare avaient cela en commun, le départ imminent pour un voyage vers et avec les autres. Lorsqu’elle repensait à tous les trains qui l’avaient accueillie, elle se souvenait de mille aventures. La lenteur du périple de ses premières expériences ferroviaires la rendait nostalgique. Elle regrettait les départs immobiles en voyant par la vitre disparaître des voyageurs assis dans un wagon, placé sur une voie parallèle, qui s’ébranle en douceur. En mémoire, elle gardait les odeurs épicées du Cameroun et la vision de cet homme courant sur la voie de chemin de fer, chutant, se relevant les coudes en sang, réussissant à s’agripper à la passerelle arrière, le sourire aux lèvres. Elle avait à peine vingt ans, c’était son premier séjour à l’étranger, seule. Cette ligne ferroviaire avait été ouverte durant la Première Guerre mondiale pour relier Yaoundé à Douala. Les décennies passant, il restait néanmoins l’encombrement des voies par des buffles indolents et les ponts suspendus prêts à s’effondrer sous le poids de la locomotive. La moiteur, la sueur, les couleurs chatoyantes des tissus enveloppant les peaux donnaient à cet ailleurs un goût de miel. Cette première expédition lui avait fait découvrir et apprécier la solitude qu’elle n’avait cessée de cultiver au fil des années. Cinq ans plus tard, la jeune fille s’était retrouvée en Yougoslavie, sur la ligne reliant Sarajevo à Ploce, quelques mois avant que la guerre ne s’abatte sur le pays. Peu après, les voies avaient été bombardées, le pont de Mostar détruit, les quatre hommes croisés dans ce train avaient probablement sorti les armes pour se battre, pour combattre ceux qui se trouvaient peut-être dans un autre wagon, ce jour-là. Elle était assise en face d’eux sur une banquette inconfortable, genoux serrés, tête baissée. Un moustachu s’était levé d’un bond pour lui attraper le bras, avec fermeté. Tandis qu’elle se débattait, il riait à gorge déployée. Ce rire, longtemps, elle l’avait conservé en elle. Jamais elle ne sut s’il avait voulu lui faire peur ou lui donner une leçon. Réussissant à se sortir de ses griffes, elle avait rejoint un compartiment dédié à la gent féminine, comme il se devait. Par la suite, elle avait appris à se fondre dans la foule, à ne plus transgresser les règles, à dissimuler ses formes sous des vêtements sombres et amples. Parcourir le monde passait par une acceptation de l’anonymat, surtout lorsque l’on est femme, belle et blonde. Maintenant, Marthe avait cinq décennies de vie derrière elle, devant, elle ne pouvait le dire. Sa tenue stricte de femme d’affaires convenait parfaitement à l’objet de son séjour au Japon : le business. En se retournant sur le quai, elle vit son passé défiler, emporté par tous les trains qui lui avaient permis de prendre place dans le spectacle du quotidien des autres. Elle posa son escarpin droit sur le marchepied et déplora que son futur se retrouvât dépourvu de toute poésie, uniquement inscrit dans les objets haute-technologie que contenait son sac à main. Son agenda électronique rempli de rendez-vous de la plus haute importance, pour le semestre à venir, et sa messagerie saturée ne lui suffisaient plus pour tromper l’ennui. Ce 15 mai, en montant dans ce train à Tokyo, elle se sentit vide de tout, d’avenir et de ce trop-plein de high-tech. Elle avait tant changé… Désormais, elle voyageait en première classe et découvrait ses jambes pour ses séjours-éclairs au Japon. Désormais, elle traînait une valise à roulettes. « Suis-je vieille ? » se demanda-t-elle. « Suis-je aigrie parce que je ne supporte plus les enfants qui courent dans un couloir ? » Elle respira à pleins poumons pour se rassurer, songeant : « Je dois payer le prix fort pour acheter ma tranquillité, j’en ai les moyens. Je veux un compartiment empreint de sérénité et un fauteuil moelleux. Je planifie tout, mon heure d’arrivée et la suite du trajet. Je ne laisse aucune place au hasard. Je déteste les imprévus et les trains qui n’arrivent pas à l’heure. J’apprécie les Japonais pour leur ponctualité. Que les lignes du Shinkansen soient reliées à des sismographes me rassurent. » Et pourtant, l’inconnu qui allait s’asseoir à ses côtés ferait que ce mille et unième voyage resterait à jamais gravé dans la mémoire de Marthe. On peut croire que l’avenir est derrière soi mais il peut être devant, même à cinquante ans… Entrant dans le wagon, le contrôleur se plia physiquement aux coutumes japonaises, saluant ses hôtes par une révérence discrète. Un homme jeune, de type occidental, se tenait dans son dos, le dépassant d’une tête. Tandis que Marthe se calait confortablement dans son siège, l’inconnu resta de longues minutes, seul dans l’allée. Elle le jugea séduisant, voire attirant. Elle n’était pas de ce genre de femme qui se moque de savoir ce qu’un homme dissimule sous son tee-shirt et osait avouer qu’un corps bien proportionné fait partie de l’arsenal du séducteur tout autant que celui de la séductrice. Elle affirmait que les biceps et la pilosité développée accompagnaient plus souvent qu’il n’y paraissait une tête masculine bien remplie. Son ex-mari, Alexandre, se complaisait à lui rappeler que la blondeur naturelle de sa chevelure et ses courbes parfaites ne faisaient pas d’elle une idiote. Il avançait que les clichés se devaient d’être revus mais non détruits, parce qu’ils permettaient de comprendre les comportements des autres, ceux qui se pelotonnaient dans un conformisme commun fait de phrases toutes faites et de stéréotypes éculés. Elle ne regrettait pas de s’être séparée de lui. Ce jeune homme, debout dans la travée, n’était pas doté de pectoraux impressionnants. Cependant, il perturba Marthe par la puissance qui se dégageait de tout son être. Levant les bras pour soulever son bagage, son sweat-shirt se releva, dévoilant la courbe de ses reins. Une fraction de seconde, elle ne vit que la peau révélée et en éprouva de la honte. Les femmes, en cela différentes des hommes, sont pudiques, même dans leurs pensées. Une voix masculine annonça en japonais : « Attention à la fermeture des portes », puis le train démarra. L’inconnu la fixait étrangement. Elle eut la désagréable sensation de déjà-vu. Il agissait pareillement à Kato, un acheteur basé à Hiroshima et rencontré lors d’un de ses passages à Paris. En découvrant une assiette douze escargots en céramique, aux Puces de Saint-Ouen, le visage de Kato s’était fermé, marquant une pointe de dégoût. L’attitude du jeune voyageur se voulait similaire, Marthe ne l’apprécia pas. Elle baissa les yeux, gênée. L’homme s’installa sur le siège voisin puis tourna la tête pour capturer l’extérieur et le laisser l’envahir. Il n’était plus là, dans le compartiment, mais derrière cette vitre, flottant au-dessus du paysage urbain. Elle avait totalement disparu de son univers. Trente minutes après le départ, la ville laissa place à la campagne. Alors il se retourna pour lui demander en français : — Avez-vous déjà tweeté ? Prise au dépourvu, elle ne réagit pas. Fautive sans vraiment l’être, elle demeura muette. Alors il poursuivit : — Non ? Jamais ? Tant mieux pour vous. C’est comme la cigarette, mieux vaut ne jamais commencer. Mais peut-être ne savez-vous pas ce dont il s’agit ? Pas précisément, je vois… Si je puis me permettre. Tenez, prenez mon Ipod et découvrez vous-même… Donc, un tweet n’est pas un bonbon enrobé de chocolat mais un petit message de cent quarante caractères maximum envoyé via le Net. Ce “gazouillis” est gratuit, rapide, bougrement énervant pour les abonnés et se doit de faire preuve de pertinence mêlée d’impertinence. Faute de quoi, vos tweets ne seront lus par personne. Madame, ce monde est fort cruel ! Il venait de l’appeler Madame, de dialoguer dans la langue de Molière avec elle, sans qu’elle ouvre la bouche, en suggérant son inculture face aux réseaux sociaux. Les yeux grands ouverts, elle s’était contentée d’avaler la tirade, fort indigeste. Brusquement, elle attrapa le Smartphone et lui rétorqua : — Dois-je le lécher ? Est-il sucré ? Vos tweets pourraient être… — Appétissants ? Troublée, elle lâcha : — Exactement ! Le jeune homme lui asséna : — Je savais que vous prendriez ce train. Vous êtes si prévisible, Madame… — Qui êtes-vous ? — Plus tard. Nos souvenirs restent à écrire…
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