IV – D’un continent à l’autre

1445 Words
IV D’UN CONTINENT À L’AUTRE Au large de Groix.Le portable collé à son oreille, Amélie sautillait sur place. Ses hochements de tête, ponctués de « Oui, bien, trop », signifiaient tout autant l’écoute que l’exaspération. Elle coupa son interlocuteur pour placer enfin « OK. Si la pluie te donne le blues à Londres, eh bien ici, c’est le vent qui me rend dingue ! La houle bringuebale mon esprit, quant à mon corps… La grande roue de la foire du Trône est une sinécure comparée à ce que j’endure depuis quinze minutes. J’ai le cœur au bord des lèvres. Victime d’une tare honteuse, je subis lamentablement un effroyable mal de mer. Il ne manquerait plus qu’il se mette à pleuvoir… Une galère de plus. J’accumule. Tom, je vais devoir te laisser… urgemment… pour aller vomir. » La jeune femme pressa son téléphone contre sa poitrine, se pencha en avant et n’eut pas le temps de rejoindre le bastingage. Une bile pâteuse, reste d’une chocolatine trop vite enfilée, macula le rose de ses Converse. En passant sa main sur sa bouche, elle lança, dégoûtée : — Crotte de biquette ! Assis sur une banquette en acier, un gamin à la bouille ronde, enfonça son bonnet marin sur sa tête puis se retourna pour détailler celle qui venait de proférer un juron préhistorique. Personne ne disait plus « Crotte de bique », encore moins « de biquette », même dans la cour de récréation, même lorsque l’on tournait vingt fois la langue dans sa bouche pour ne pas dire « M… ! » comme les grands. L’enfant la dévisagea, longuement, puissamment, pour comprendre qui elle était, d’où elle sortait avec ses excréments de chèvre de Monsieur Seguin sur la langue et ses lunettes de soleil XXL sur le nez. Une star de Stendhal ? Sa mère lui parlait souvent de ce Stendhal. Mieux, cette femme devait être une Anglaise excentrique qui avait appris le français dans des grimoires du Moyen-Âge. Par une grimace, l’enfant conclut son analyse comportementale qu’il confirma par un juron murmuré : « Dégueulasse ! » Amélie ramena son pouce tout contre son index, à la façon d’un crabe serrant ses pinces avec détermination sur une proie, ensuite elle souleva légèrement sa monture pour la faire remonter sur son front. Elle offrit un clin d’œil au petit, un clignement à peine perceptible, juste pour lui, qui s’évanouirait à jamais dans la mémoire du garnement. Le gosse, décontenancé par l’intérêt porté à sa personne, de plus gêné de se retrouver dans la peau du chenapan trop curieux, lui tira la langue en guise de réponse. Si dès l’enfance, chaque jour se distingue du précédent par un événement marquant, ce n’est pas toujours par la découverte d’une montgolfière rouge dans un ciel azur ou le goût d’un délicieux hamburger avalé un mercredi pluvieux. Le regard croisé d’une étrange demoiselle vêtue d’un imperméable couleur Malabar peut aussi convenir. Cet être de sexe féminin, singulière de la tête aux pieds, jugée “vieille” par le gamin, ressemblait bizarrement à Audrey, son amoureuse depuis la maternelle. Cette ressemblance le perturba au point qu’il se leva et piqua un sprint sur le pont. Amélie marmonna : « Au moins, il y en a un qui n’a pas le mal de mer sur ce fichu rafiot ! » Son portable vibra. Elle reconnut le numéro de téléphone de sa mère. Elle laissa l’appareil vibrer jusqu’à épuisement. Tandis qu’elle était agrippée au bordé, ses douleurs à l’estomac redoublèrent d’intensité. Les spasmes succédaient aux nausées. * * * Le Shinkansen.Marthe tentait de joindre sa fille. Pourquoi elle ? Probablement qu’Amélie était la seule personne capable de ne pas prendre des gants avec elle, de la rassurer tout en lui faisant la morale, sans nulle complaisance. Quoi de meilleur qu’entendre la voix familière de sa petite lui lancer : « Maman, qu’est-ce qu’il t’arrive ? Tu te traînes un super-cafard, bien lourd ? Eh bien, lâche prise, largue ton satané boulot et rentre en France par le premier avion ! » Le cœur battant la chamade, elle aurait voulu lui raconter en deux mots, sa rencontre glaçante avec un diable d’homme, beau comme un dieu grec. Sa fille lui aurait jeté mille conseils contradictoires : « Piste-le et puis non, reste bien tranquillement, assise sur ton siège. C’est qui ce fêlé ? Fais gaffe, les dingues, y en a plein les compartiments. Est-ce qu’il a une tête de grondin ou de carpe aux yeux bridés ? » Mais sa fille ne décrocha pas. Marthe croisa ses jambes puis les décroisa, se leva, se rassit, réfléchit. Un SMS ferait l’affaire. En repensant à l’attitude de l’inconnu, elle ne trouvait pas les mots pour la décrire. Il avait récupéré son sac de voyage et était sorti du wagon bien trop placidement. Marthe frémissait encore rien qu’en se remémorant la réplique théâtrale du jeune homme : « Nos souvenirs restent à écrire… » En utilisant le terme « Nos », il souhaitait la heurter, abandonnant son interlocutrice en proie à un trouble extrême. S’entendre dire : « Je savais que vous prendriez ce train. Vous êtes si prévisible, Madame ! » justifiait complètement l’angoisse qu’elle sentait grandissante. Elle expira profondément, se rassurant en imaginant que ce malade mental se permettait de terroriser les femmes seules en leur faisant croire qu’elles étaient uniques. S’il l’avait prise pour cible, il ne la connaissait peut-être même pas mais jouait sur le registre de la terreur en lui faisant imaginer le contraire. S’il s’était exprimé dans sa langue, ce devait être par simple déduction : elle tenait dans sa main un magazine de mode français. Calmée, elle baissa les yeux et découvrit sous le siège une carte postale écornée. Immédiatement, Marthe sut qu’elle était une proie. Si le chasseur venait de quitter les lieux, il avait décoché une balle qui l’atteignait en plein cœur, via cette carte. Il n’était plus question de coïncidence. Ses mains se mirent à trembler. Sa vue se troubla. Sa poitrine se trouva comprimée dans un étau. Sur la carte, l’adresse indiquée, « Marthe Jones, le Shinkansen, Japon », la consterna. Était aussi écrit « Qui a tué Gwidal ? » alors les souvenirs la submergèrent. Marthe ne s’était jamais considérée comme une bonne mère, probablement parce qu’immature à la naissance de son fils. Sa première maternité avait été annoncée à ses parents par le médecin de famille. Rangeant son stéthoscope dans sa mallette en cuir, il leur avait froidement asséné : « Votre fille n’a pas que la varicelle, elle est enceinte. » Marthe venait de fêter ses seize ans et sa mère n’était absolument pas prête à devenir grand-mère. La gifle que l’adolescente reçut de son père avait marqué sa joue pour les cinq mois suivants. Ensuite, elle avait accouché d’un petit garçon, insolite cadeau pour une veille de Noël. Gwidal avait été le prénom qu’elle avait chuchoté au creux de l’oreille de ce surprenant nourrisson. La peau flétrie du prématuré lui avait fortement déplu. Elle s’était demandé si elle venait d’expulser un monstre ou si tous les nouveaux-nés ressemblaient à une pomme de terre oubliée dans un sac de toile. À la sortie de la maternité, sa mère s’était occupée de l’enfant. Marthe avait très vite repris ses cours au lycée en ayant le sentiment d’avoir fait un mauvais rêve. Gwidal n’avait pas de père déclaré et si peu de mère. Il était là dans l’appartement familial, dans sa chambre à la tapisserie bleue, dans un berceau blanc. Par la suite, il fut là dans un parc puis dans une poussette. Le premier mot que le petit avait prononcé fut « Marthe » et non « Maman ». À vingt ans, elle l’avait totalement abandonné à ses parents et parlait à ses amis de Gwidal, une sorte de petit frère espiègle. Puis elle s’était mise à voyager, n’ayant de cesse d’installer de la distance entre l’enfant et sa propre personne. Parcourant l’Afrique subsaharienne puis l’Europe, elle papillonnait, vivant de petits boulots et de mandats envoyés par son père. Tous les trois mois, elle rentrait en France et défaisait à peine sa valise. Quant à son fils, il avait adopté un langage approprié à la situation. Il appelait sa grand-mère « Mam » et sa mère Marthe. Les parents de la jeune femme étaient entrés dans le jeu de la confusion des générations, vraisemblablement parce qu’ils n’avaient qu’une unique fille, jouant les globe-trotters et que l’arrivée d’un garçon dans leur famille leur offrait une seconde jeunesse. Lorsque, des années plus tard, Marthe avait rencontré celui qui allait devenir le père de sa fille, elle avait omis de lui parler de son fils, tout en ne tarissant pas d’éloges sur Gwidal, un enfant précoce, malheureusement handicapé. Étrangement, c’est à la mort de Gwidal que Marthe avait pris conscience qu’il avait toujours été son fils et non son frère. Vingt-six années et une tragédie avaient été nécessaires pour lui faire comprendre que rien ne pouvait effacer les remords et surtout pas le temps qui passe. La culpabilité était remontée à la surface, trop tardivement. Dans ce train, à l’autre bout du monde, la carte postale venait de la faire trébucher sur le chemin de sa vie, d’une adolescence ratée à une existence d’adulte amnésique de son état de génitrice. Marthe composa pour la dixième fois le numéro de sa fille pour la joindre, si loin. Soudainement, elle eut le sentiment d’avoir abandonné sa fille en France pour survivre ailleurs, reproduisant avec Amélie le schéma conçu pour Gwidal. Terrifiée, Marthe rangea son téléphone avec la carte dans son sac à main. Elle se leva puis disparut. Elle ne descendit pas du Shinkansen à la gare de Nagaoka, comme prévu.
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