V – Juliette

1281 Words
V JULIETTE Houat, l’île - France - Le 16 mai en soirée.Le colosse aux pieds d’argile se tenait devant la porte, les gouttes de pluie léchaient l’arête de son nez. Huit minutes qu’il regardait la pointe de ses bottes en caoutchouc, immobile, incapable de tourner la poignée. Pour se donner la force d’agir, il chuchota : « Pas mort » puis répéta à trois reprises : « Pas mort… » À bout de souffle et de mots, il entra. La porte claqua. Juliette poussa un soupir, à peine perceptible. Assise dans un siège à bascule, les mollets repliés sous ses fesses, elle lisait, voyageait entre les lignes, s’abandonnait à sa lecture. Sans se retourner ni lever le nez de son roman, elle dit : — Tu as vu l’heure ? Surtout ne me dis pas que Vendredi recherchait Robinson à l’autre bout de l’île… Les mots retombèrent sur un silence pesant qui s’effaça devant le crépitement du bois dans la cheminée, devant le tintement des gouttes sur le carrelage. L’eau suivait des routes sinueuses formées par les plis du ciré de Victor pour venir mourir sur le sol. La flaque grossissait autour de ses semelles. Tête baissée, il se sentait aspiré par cette mare liquide. Il allait s’y noyer parce qu’il avait peur, si peur ! Comment aurait-il pu exprimer à Juliette l’angoisse qui suintait de ses pores, alors qu’elle ne savait pas, pas encore, ce qu’il venait de vivre dans ses tripes ? Calmement, la jeune femme marqua la page avec un fil de laine rouge puis referma le livre. Elle déplia son corps, s’étira et se retourna pour regarder son frère. Alors, elle le vit dans sa globalité, transi par le froid, le visage hagard, les lèvres tremblantes, le corps tétanisé. Aussitôt, il sut qu’elle le protégerait pour toujours, comme toujours, et qu’il pouvait se laisser aller en lui avouant l’horreur de sa mésaventure. Il sortit les mains de ses poches, lui présentant ses paumes rougies par le sang. Tendant les bras, il voulait s’excuser de tout ce qui allait suivre, du présent, du futur, du passé inavouable, d’être né ainsi, mauvais. Uniquement, il murmura : — Pas mort… Juliette le fixait, le dévorait du regard, cherchant une réponse au-delà des termes terribles qu’il venait de prononcer. Elle hurla : — Tu es blessé ! Puis, se jetant sur lui, d’un geste sec et précis, elle défit les boutons à pression du ciré. Dans un déchaînement, elle lui retira une manche puis une seconde, souleva le pull, tâta le cou, empoigna le visage à pleines mains, rejeta la capuche en arrière, passa ses doigts dans la tignasse brune. Il la laissa faire. C’était si bon qu’elle le fasse et porte sa douleur en le délestant de ses vêtements. Elle, si menue, sur la pointe de ses pieds, lui, courbé, épaules rentrées. Il régressait pour redevenir un enfant, pour retrouver le ventre de sa mère, pour entrer en son entier dans la poitrine de sa sœur. Il se pelotonna tout contre elle, l’étouffant. Ses doigts ensanglantés enserraient la taille de Juliette, tachant son chemisier, traçant sur le tissu blanc des marques terrifiantes. Elle se dégagea de l’emprise pour lui chuchoter : — Tu n’as plus rien à craindre, je suis là. Vingt-neuf ans qu’elle était là pour lui. Il se mit à pleurer et elle lui prit la main. La grosse poigne devint légère. Juliette le guida vers le feu puis le dévêtit complètement. Pas une égratignure, nulle blessure sur son corps, Victor le savait parce que ce sang n’était pas le sien, mais Juliette, elle, le découvrait en le déshabillant. D’une voix excessivement posée, elle lui demanda : — As-tu recommencé ? Une boule obstruait le larynx de Victor. Il ne pouvait répondre, ne sachant comment exprimer ce qu’il venait de vivre. Avait-il recommencé ? Cette question, fort simple, souffrait d’une réponse claire. Ni un oui ni un non ne sortit de sa bouche. Alors il plissa les paupières pour se souvenir. Il vit la sphère en feu. Il ne connaissait pas l’homme tombé du ciel. Des images confuses se superposaient dans sa mémoire, formant un empilement de flashs humides, macabres et noirs. À la tombée de la nuit, il courait au milieu des landiers lorsqu’un bruit assourdissant l’avait épouvanté. Un éclair frappait la voûte céleste. Tel un chien fou, il allait à gauche, trébuchant à droite, fuyant. Il était venu sur cette île pour se retirer du monde. Rien ne devait lui arriver ici, il ne ferait de mal à personne ici. Juliette le protégerait. Elle lui avait dit : « Ce n’est pas une institution avec des barreaux aux fenêtres, cette île est un havre de paix où tu seras bon. » Ce n’était pas de sa faute, le mal le poursuivait uniquement, salement, où qu’il aille. Pouvait-il se racheter en accomplissant le bien ? Le menton rentré dans son cou, il dit : — Il est dehors, je ne lui ai pas fait de mal. Juliette ne l’entendait plus, ne l’écoutait plus, uniquement elle agissait, enfilant sa doudoune bleu marine pour affronter le froid. Elle l’abandonna dans la maison, désarmée face à son désarroi, et sortit. Un soir de demi-lune, la nuit profonde peut décider d’envahir l’espace et de brouiller les esprits. Dans la cour, elle explora en vain. Sur le sentier, elle avança, la peur au ventre. Que cherchait-elle ? S’apprêtait-elle à débusquer un « quoi » ou à s’enquérir d’un « qui » ? Victor s’en était-il pris à un animal ou à un homme ? Ce sang sur ses mains signifiait beaucoup ou peut-être si peu. Cette frayeur dans les yeux de son frère n’augurait que mauvais présage. Il ne contrôlait pas sa force. Un mot déplacé et il se sentait agressé dans son intégrité. Il le lui avait juré, jamais plus il ne recommencerait. Elle en doutait. Terrorisée, la lampe-torche dans la main, le vent s’immisçant dans son être, elle progressa. Ces satanées rafales la rendaient folle. Elle frôlait la folie, à nouveau. Jamais elle n’aurait de cesse de protéger son frère ! Jusqu’où ce principe la conduirait-il ? Allait-elle, ce soir, atteindre le bord du précipice ? Il avait déjà tué de ses mains. Pouvait-il avoir récidivé ? Elle marchait à pas de loup lorsqu’elle aperçut derrière un talus, le vélo de Victor posé sur le sol, les rayons dans l’herbe humide. À deux mètres de là, la carriole reposait sur une cale. À l’intérieur de la charrette, une masse sombre formait un renflement. Des pieds et une main pendaient dans le vide. Juliette, tétanisée, se laissa envahir par son imaginaire. L’obscurité nocturne lui faisait deviner une forme humaine, pantin inanimé protégé par une couverture. La menace de la chair morte heurtait son propre épiderme. Un frisson la parcourut, partant de son épaule droite pour terminer sa course verticale entre ses doigts de pieds. Cette décharge électrique lui fit prendre conscience de la vie qui courait en elle et de l’immobilisme de la mort qui lui faisait face. Une frappe dans le dos lui coupa net la respiration. Victor, uniquement vêtu d’un ciré sur sa peau nue, cria : — Pas mort ! Les bras au ciel, il entama une danse effrénée, tournoyant sur lui-même, recherchant dans ce vertige imposé à atteindre l’ivresse. Par une gifle, Juliette coupa court à ce jeu malsain. Les dents serrées, elle marmonna : — S’il est en vie, alors aide-moi ! La charrette était artisanale, tout juste une caisse faite de planches de bois assemblées et posées sur deux roues de bicyclette. Bien que profonde, Juliette imaginait que Victor avait dû replier le corps de l’homme pour le maintenir calé à l’intérieur. Son frère étant du genre à déplacer le piano plutôt que de rapprocher le tabouret, Juliette était terrifiée rien qu’à imaginer l’état du corps dissimulé sous le plaid. Elle ne prit pas la peine de soulever la couverture. Les chaussures et la main qui dépassaient suffisaient à sa vue. Victor tira le chargement tandis que Juliette maintenait le tout par l’arrière. Tant de fois ils avaient œuvré ainsi, de concert. La carriole servait à transporter les biens de première nécessité, du bois, des packs d’eau minérale, une bouteille de gaz, parfois du goémon. Sur l’île, il fallait se débrouiller à la force des bras parce que rares étaient ceux qui se voyaient autorisés à posséder un véhicule comme la règle communautaire l’exigeait. Tout en poussant, elle se demandait si l’individu était un inconnu ou bien un Houatais.
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