VI
L’INCONNU
Houat, la maison de Juliette et Victor.Voilà, il était là sur le lit, trempé jusqu’à l’os, inerte. Juliette regardait l’inconnu, effarée. Victor prit la main de sa sœur, sans prononcer un mot. La pluie, courbée par les assauts du vent, heurtait les volets clos de la chambre. Ces attaques sonores et réitérées résonnaient dans la pièce. Les gouttes s’abattaient sur le toit, heurtaient les ardoises. Les rafales redoublaient de violence. Juliette et Victor devinrent sourds au déchaînement du monde extérieur, tentant de discerner si un râle ou un souffle de vie pratiquement inaudible pouvait sortir de la bouche de leur invité. En un quart d’heure, ils étaient passés de l’hyperactivité à la paralysie. Extirper l’homme de la carriole, le transporter dans la maison puis l’allonger sur le lit prouveraient qu’ils l’avaient touché et pourtant, maintenant, ils se retrouvaient dans l’incapacité de lui tâter le pouls. Tétanisés, tous les deux se contentaient d’attendre que l’individu manifeste sa volonté de vivre. Ils le fixaient, constatant son état piteux. Du sang séché poissait ses cheveux bruns. Sur son front, une longue entaille formait une rainure dentelée. Le bleu de ses lèvres, la pâleur de son teint, la raideur de son cou n’auguraient rien de bon. Juliette se demandait si la vie ne l’avait d’ailleurs pas déjà abandonné. Droite comme un I, elle cédait à l’immobilisme contraint d’une veillée funèbre. Elle ne s’imaginait pas lui prodiguer quelques soins, tant l’état de cet inconnu lui semblait clair : mort ou sur le point de l’être. Sur le continent, peut-être aurait-elle agi différemment et composé un numéro d’urgence. À Houat, elle se sentait perdue. Devait-elle alerter le maire ou bien les pompiers ou encore courir jusqu’au cabinet médical ?
Robinson fit une incursion inopinée dans la pièce. L’épagneul breton grogna puis vint poser ses pattes avant sur les chevilles de l’intrus. Soulevant ses babines, le chien montra ses dents, signifiant qu’il allait mordre la chair. Juliette bondit sur l’animal mais intervint trop tard. Le retenant par son collier, elle essaya de faire sortir ses crocs plantés dans le mollet. Alors, les paupières de l’homme clignèrent un quart de seconde. La douleur le ramenait de l’au-delà. Ce retour du pays de l’ombre, bien que de courte durée, fut suffisant pour donner du ressort à Juliette. Elle cria :
— Victor, occupe-toi de Robin !
Stupéfait, Victor se mit à marmonner :
— Pas mort, pas mort !
Juliette s’égosilla :
— Mais tu vas t’occuper de ton chien de malheur ! Oui, ce type est en vie mais pas pour longtemps. Ton satané cerbère va le dévorer !
L’épagneul fut sorti manu militari de la chambre par Victor. Sa sœur ordonnait, lui se contentait d’obéir. En temps de guerre, les autorités militaires l’auraient qualifié de chair à canon ou de bon petit soldat parfaitement adapté aux tranchées. Costaud, dur au mal, prêt à hurler « Oui, Chef ! », il aurait excellé sur un champ de bataille. Il était le fantassin et sa sœur le général en chef.
Juliette, restée dans la pièce, se sentit revigorée par l’affaire du chien. Aussi se mit-elle à tâter le corps de l’homme. Chaussures de marche de bonne qualité, jean, parka en duvet d’oie, polaire, l’individu avait revêtu la tenue de trekking en omettant de prendre son portefeuille. Elle ne trouva aucun papier sur lui. Puis elle constata qu’il ne donnait plus aucun signe de vie bien que son pouls battît encore faiblement. Victor s’était retiré au salon. Assis dans le rocking-chair, devant la cheminée, il attendait sa sœur. Elle le rejoignit et se planta face à lui pour l’interrogatoire :
— Est-ce que c’est toi qui l’as mis dans cet état ?
— Non, j’ai rien fait. Rien de mal.
— OK. Tu es blanc comme neige. Néanmoins, pourrais-tu me dire qui est cet homme ?
— Je ne sais pas.
— D’accord, j’entends ta réponse… Mais alors où as-tu trouvé cet inconnu ?
— Dans les fourrés. Après le fort…
— Il était déjà à l’agonie ? Seul ? Pas de sac à dos ?
— Il venait de l’Île aux Chevaux.
— Tu te moques carrément de moi !
— Non, il est tombé du ciel.
— Bon sang, tu oublies à qui tu parles. Je suis ta sœur et je peux tout entendre, tout sauf tes mensonges habituels et tes histoires à dormir debout. Raconte-moi ce qui s’est passé !
— À cause des éclairs dans le ciel, j’ai mis mes mains sur mes yeux et pas sur mes oreilles. Le bruit du tonnerre, le cri dans la nuit. J’étais recroquevillé dans un trou, les fougères me grattaient le nez. Je n’ai pas éternué, j’avais trop peur que quelqu’un m’entende.
— Il y avait plusieurs personnes ?
— Je ne sais pas.
— Tu ne sais rien, pourtant, il y a bien un type allongé sur mon lit, à l’article de la mort. Il a tout l’air d’avoir reçu un sacré coup sur la tête, pas le genre d’entaille que l’on se fait en tombant, plutôt de celle que ferait un objet contondant !
— Quel objet ?
— Une barre de fer ou encore une pelle comme celle que tu transportes dans ta carriole, pour élargir les terriers.
— Saleté de bête aux longues oreilles ! Je les assomme et les dépèce.
— C’est toi la saleté de bête !
— À bon Dieu.
— Fini de jouer, mon petit frère. Est-ce toi qui l’as frappé ?
— Non ! Rien fait. Pas mort. Sauvé, bredouilla Victor.
Juliette sut qu’elle ne retirerait plus rien de lui, au vu de son état de confusion mentale. Elle doutait de l’innocence de son frère et ce doute de la première minute l’avait conduite à devenir sa complice. Si Victor avait porté un coup v*****t à la tête de l’inconnu, de son côté, elle n’avait rien fait pour aller chercher du secours. Désormais, il ne lui restait plus qu’à couvrir les agissements de Victor, en espérant que le malheureux individu s’en sortirait et ne porterait pas plainte. S’il mourait, elle croupirait des années en prison pour non-assistance à personne en danger et son frère finirait le restant de ses jours dans une geôle, pour homicide probablement volontaire. Son unique solution était de prodiguer au plus vite des soins attentifs et hautement curatifs au mystérieux invité.
Juliette retourna dans sa chambre pour passer à l’action. Savoir son frère prostré dans le fauteuil à bascule et fixant la bûche qui se consumait dans la cheminée, la rassura. Elle devait agir seule. Si l’homme revenait à lui, Victor pourrait très bien lui donner un coup sur le crâne pour le faire replonger dans un état comateux.
Juliette débuta son labeur en douceur, défaisant les lacets des chaussures de l’inconnu. Il chaussait du quarante-trois et devait mesurer dans les un mètre quatre-vingts. En ce qui concernait l’âge, elle pencha pour trente-cinq ans environ, ce qui le plaçait dans la même tranche d’âge qu’elle. Elle dut faire basculer le corps pesant pour enlever la parka. Cette action lui demanda une énergie folle, physique et mentale. Si le coup reçu à la tête ne l’avait pas tué, l’hypothermie pouvait le faire. Les vêtements étaient totalement mouillés et maculés de boue. C’est dans la commode qu’elle dénicha l’outil adapté à sa tâche, des ciseaux de grande taille. Généralement, elle maniait fort bien le couteau à dépecer mais œuvrait plus maladroitement pour la taille du tissu avec des ciseaux. Elle hésita puis se lança, en piquant dans la polaire pour y faire un trou, ensuite elle s’acharna. Les fibres résistaient. Le plus difficile fut d’entamer le jean sans atteindre la peau. Sa concentration était telle qu’elle eut le sentiment étrange que le malheureux avait disparu pour laisser à sa place de la chair emprisonnée dans une armure. Son combat se termina par une lacération de la laine des chaussettes. Juliette épongea son front, posa ses ciseaux sur le bord du lit, puis s’écarta pour considérer son œuvre, la nudité à l’article de la mort. L’urgence passait par le réchauffement de l’épiderme, le recouvrir d’un plaid n’aurait pas suffi. Ainsi, elle se mit à frotter les doigts, les poignets, les bras, le torse, le cou et les jambes. En massant, elle songeait qu’elle faisait tout cela pour son frère et que c’étaient des gestes complètement insensés, prodigués par amour. Au bout de dix minutes, elle appliqua ses paumes rougies par l’effort sur ses joues. Elle pleurait parce que l’individu allait mourir et qu’elle n’était qu’une bonne à rien. Épuisée, à bout de force, elle recouvrit le corps d’une couverture en laine puis s’écroula à genoux sur le parquet. Elle chuchota :
— Victor, qu’as-tu fait, il va mourir parce que je ne sais pas, je suis comme toi, je ne sais pas ce qu’il faut faire.
La seule chose dont elle prenait conscience, c’était d’être allée trop loin, si loin qu’elle ne pouvait revenir en arrière.