II-1

2000 Words
IIEntre deux soins ou visites à ses patients, Murielle avalait un sandwich-club au poulet quand je suis arrivé. Ressentant moi aussi un creux à l’estomac, je suis allé acheter des viennoiseries et un café à la cafétéria qui, au rez-de-chaussée, voisine avec une petite librairie et maison de presse. Nul doute que nous avons partagé des déjeuners dominicaux plus succulents et moins expéditifs, mais là n’est pas l’important. Tout en mangeant, Murielle m’a confié qu’Éliane Marlet est toujours aux abonnés absents. Une ultime bouchée, et elle reprend son travail. Pour ma part, je vais frapper à la porte de la chambre de Marlet. Plein d’espoir, il se met debout en me découvrant. — Alors ? Vous l’avez vue ? Je déteste répondre par la négative, mais je ne peux décemment pas mentir. — Non. Et le témoignage d’Alain Liziard ne m’a rien appris. Ceci a pour effet de lui couper les jambes, il se laisse choir sur le lit à la même place que ce matin. J’oscille entre lui recommander de s’adresser aux gendarmes de Pont-l’Abbé, qui donneraient aux recherches une dimension en adéquation avec son inquiétude, et me lancer à corps perdu dans l’aventure. J’oscille tant et si bien que je tarde à me décider. On ne se refait pas. Je sais pertinemment que cela va me faire perdre mon temps et pourrait me valoir un tas d’embêtements, mais mon côté chevalier blanc me susurre de faire le mariolle. — Écoutez, je n’ai rien de précis à faire cet après-midi. Avec votre accord, je vais interroger les personnes que votre épouse est susceptible d’avoir rencontrées hier soir ou ce matin de bonne heure. Toutefois, il serait plus judicieux de contacter les services de gendarmerie… La tête penchée vers le sol, il réfléchit à ma proposition. Enfin, il livre le fond de sa pensée : — Non, pas les gendarmes. Je n’ai rien contre eux, mais… si vous êtes d’accord… Comme lors de mon premier passage, je saisis calepin et stylo dans mon blouson. — Bien ! Nous allons reprendre notre discussion de ce matin. Je vous avertis, mes questions seront peut-être dérangeantes. — Comment cela ? — Si votre femme a réellement disparu, il convient de cerner celles et ceux qui gravitent autour de votre couple. Aussi bien, nous nous affolons inutilement et, dans le quart d’heure ou l’heure qui suit, elle va se signaler, mais s’il y a anguille sous roche, je ne dois rien ignorer de sa vie ni de la vôtre. Il opine, une moue sur les lèvres. Feignant de ne pas m’en apercevoir, j’interroge : — Sans aller jusqu’à prononcer le mot ennemi, y a-t-il autour de vous des personnes qui pourraient être mal intentionnées ? — Non. La réponse est sans détour. — Quelle est votre profession ? — Je suis poissonnier ambulant. J’achète du poisson directement à la criée et je le revends sur tout le pays bigouden. — Il y a de la concurrence ? — Comme partout. On est plusieurs à faire ce boulot, mais chacun a ses tournées. — Et votre femme, que fait-elle ? — Elle est secrétaire dans une entreprise située à Pont-l’Abbé, dans la zone de Kerouant Vian. — Pas de problème dans son travail ? — Non. Elle n’a que des louanges pour ses collègues et son patron qui le lui rendent bien d’ailleurs. Les témoignages concordent pour affirmer qu’il règne une bonne ambiance. — Sur le plan familial, voyez-vous un incident à souligner ? — Non. On a de petits accrochages de temps en temps, comme cela arrive à tous les couples. Cela ne va pas plus loin. — Et les enfants ? Il aspire une conséquente bouffée d’oxygène avant de jeter, fataliste : — Noémie et Timothée sont des ados. Comme tous les jeunes de leur âge, ils peuvent se révéler adorables pour changer du tout au tout et devenir infernaux. — Rien de notable, là non plus ? — J’ai souvent des prises de bec avec Noémie. J’entends autour de moi que les filles sont pires que les garçons, alors cela me console de constater que notre famille n’est pas l’exception qui confirme la règle. — Elle fait des bêtises ? Je sous-entends de grosses bêtises, de celles qui justifieraient une intervention des forces de l’ordre. — Genre se saouler ou fumer du cannabis ? — Par exemple, oui. — Vous n’y êtes pas. Elle n’est pas consommatrice d’alcool ou de substances addictives. Son problème, c’est qu’elle pinaille sans arrêt. Tous les motifs sont bons pour réclamer plus d’argent de poche, de nouveaux vêtements, un nouveau téléphone portable, pour qu’on la conduise à Plonéour-Lanvern ou à Quimper… C’est une éternelle insatisfaite. Elle veut tout, tout de suite ! — Et son frère ? — À l’inverse, Tim se contrefout de tout. Du moment qu’il voit ses copains et qu’on le laisse tranquille, il est facile à vivre. — Où puis-je les joindre ? — Ils sont chez une copine, à Plonéour-Lanvern. De tête, je ne connais pas leurs numéros de portable. Ils sont dans le répertoire de mon téléphone, mais j’ai confié celui-ci à un copain hier soir pour qu’il prévienne Éliane. Je me fais la réflexion qu’il est tout de même curieux qu’il se souvienne du numéro du président du club de badminton alors qu’il ignore ceux de ses enfants, mais il est vrai que le premier est d’une réelle simplicité. De plus, les mobiles sont tous équipés d’un répertoire, ce qui n’est pas pour faire fonctionner notre mémoire. Un bref coup à la porte et la poignée aussitôt actionnée annoncent l’intrusion d’un professionnel de santé. — Bonjour, je suis le docteur Chantreau. Un dernier examen et vous pourrez rejoindre vos pénates. Veuillez nous laisser, Monsieur. Dans le couloir, je me mets en quête de Murielle. Je la trouve au bureau des infirmières, en train d’échanger avec une femme sur la dégradation de l’état de santé d’un patient. — Max, je te présente Gaëlle, une collègue. Elle est venue chercher son sac qu’elle a oublié ce matin. Gaëlle, je te présente Maxime, mon homme. Je serre la main de la jeune femme aux longs cheveux raides et au teint clair, tout en expliquant : — Le docteur Chantreau vient d’entrer dans la chambre de Marlet. Je vais attendre un peu, comme cela, s’il est autorisé à quitter l’hôpital, je le ramènerai. On pourra ainsi faire le tour de la maison. L’incompréhension de l’autre infirmière pousse Murielle à détailler : — Monsieur Marlet est sans nouvelles de sa femme depuis hier soir. Comme Max est flic, il procède à quelques recherches. — Ah oui, le sportif. Je ne savais pas que le tennis de table était un sport extrême. Enfin, je ne l’imaginais pas à ce point-là. — Ce n’est pas au ping-pong qu’il jouait, dis-je, mais au badminton. Si le tennis de table, à un certain niveau de compétition, nécessite un minimum de condition physique, ce n’est pas pareil pour le badminton qui demande une plus forte dépense d’énergie. — Je veux bien croire, son tee-shirt était trempé de sueur. Mais êtes-vous certain que ce n’était pas du tennis de table ? J’étais de service quand les pompiers l’ont amené et, en le déshabillant pour lui faire un électrocardiogramme, une balle de ping-pong est tombée de la poche de son survêtement. Tenez, la voilà. Machinalement, je l’ai mise dans la poche de ma blouse et je l’ai posée ensuite dans ce tiroir. — C’est curieux, dis-je en la prenant, car c’est bel et bien à un tournoi de badminton qu’il participait. Enfin, ce n’est pas en soi d’un grand intérêt. La sonnerie indiquant l’appel d’un malade me fait sursauter. — C’est justement lui, annonce Murielle. Je vais voir ce qu’il veut. — Et moi je me sauve, dit Gaëlle. À demain, Mumu. Je reste seul dans le couloir durant une vingtaine de secondes, avant que le docteur Chantreau et Murielle apparaissent. L’homme de l’art marche vers la porte de la chambre suivante, mon amoureuse vient vers moi. — Il peut partir. Il compte sur toi pour le ramener. — C’était mon projet. * Une demi-heure plus tard, nous embouquons l’impasse Lamartine. Comme je fais remarquer à mon passager que sa Volvo est garée devant le garage et que, par conséquent, il est probable que sa femme n’a pu sortir la sienne ; on peut donc en conclure qu’elle est partie à pied ou que quelqu’un est passé la chercher. Il infirme ce jugement : ce n’est pas la Citroën C4 qui est dans le garage mais le fourgon qu’il utilise pour ses tournées. Ceci change le problème, dont je ne connais à l’heure actuelle qu’une seule donnée : Éliane Marlet a quitté son domicile, vraisemblablement au volant de sa voiture. Tout en marchant vers la maison, Jacques Marlet sélectionne une clef de son trousseau. Il l’introduit dans la serrure, la fait tourner, respire un bon coup, souffle l’air inspiré. Il pose la main sur la poignée, la retire. — Ça ne vous dérange pas d’y aller le premier. J’ai peur de… de ce qu’on pourrait trouver. — Si vous voulez. Restez là… Son attitude ne m’étonne pas, ou si peu, car je sais par expérience que les hommes sont parfois plus trouillards que les femmes. Même les plus costauds. Certains se seraient rués de pièce en pièce en criant le prénom de leur femme, lui est tétanisé. Si malheureusement le pire était survenu, ceci n’est finalement pas plus mal pour lui éviter une vision on ne peut plus effroyable… et préserver la scène de crime si la cause du décès le nécessitait. Dans l’entrée, outre le classique petit meuble surmonté d’une petite statue résolument moderne et d’un plat en faïence qui sert de vide-poches ; une majestueuse plante aux fleurs blanches dispense une agréable senteur. Un portemanteau au socle de marbre reçoit imperméables, blousons, deux ou trois casquettes et des écharpes. — Manque-t-il un vêtement de votre épouse ? — Oui, la parka à capuche que je lui ai offerte à Noël. Encore un élément qui étaie le départ de la dame. — Là, c’est son sac à main ? — Où ? Ah oui, c’est le sien. — Elle le prend, d’habitude ? — Oui, toujours. Et voici un élément qui permet de qualifier le départ de la dame de précipité. Depuis l’endroit où je me tiens, pour peu que j’allume la lumière, je peux découvrir la quasi-totalité du rez-de-chaussée. Séjour et cuisine sont impeccablement rangés, même s’il y a ici ou là des prospectus publicitaires ou un torchon. Comme dans tous les foyers, des photos de famille permettent de faire connaissance avec les membres qui la composent. Blonde ou brune, cheveux longs ou mi-longs selon les clichés, Éliane est plutôt jolie, avec son petit nez et ses pommettes hautes. Me référant aux photos en pied qui la représentent à côté de Jacques, j’estime qu’elle mesure un mètre soixante à un mètre soixante-cinq. Noémie est plutôt mignonne. Cheveux couleur corbeau agrémentés d’une large mèche rouge ou blonde, adepte du style gothique si j’en crois ses vêtements, elle ne sourit sur aucune photo. Son frère est du genre costaud, cheveux ras sur les côtés et de quelques centimètres sur le sommet du crâne. Par acquit de conscience, j’actionne la poignée des toilettes. Rien à signaler. Je me dirige vers la porte qui communique avec le garage. Rien ici non plus, y compris dans le fourgon dont les portes arrière sont largement ouvertes. Revenant sur mes pas, je vais pour annoncer au poissonnier que je monte à l’étage, mais je l’aperçois à l’entrée du jardin, près d’un pilier en pierre qui supporte boîte aux lettres et fixations du portail. J’emprunte l’escalier. La première porte que je pousse abrite la chambre du fils. Sur les murs, des posters soulignent son penchant pour le basket et le rap. Tony Parker, La Fouine et Eminem sont au nombre de ses idoles. Le lit est fait. Des feuilles, des livres et un classeur encombrent le bureau. Ceci est conforme à l’univers d’un adolescent. La chambre suivante est celle de Noémie. Autre univers musical pour la fille de la maison. Des portraits de Marilyn Manson, un artiste américain de rock gothique à la réputation sulfureuse, ornent les murs. J’en sais peu sur le personnage, sinon que des mouvements religieux et politiques lui reprochent d’inciter la jeunesse à la perversion. Il est également accusé d’avoir, en avril 1999, influencé les deux ados auteurs de la fusillade meurtrière du lycée de Columbine, dans l’état du Colorado. Au-dessus d’un bureau parfaitement rangé, un crucifix inversé est cerné des mots blood (sang) et killer (tueur) en grandes lettres rouges. Ultimes contributions à la décoration macabre de la pièce, l’affiche du film L’exorciste et une tête de mort en guise de lustre, dispensant certainement peu de lumière. Les paroles du papa me reviennent à l’esprit, quand il confiait que sa fille est plus difficile que son frère. La décoration des chambres tend à le prouver, même si je reconnais que les vêtements et les goûts musicaux ne suffisent pas à définir une personnalité. La troisième porte cache la salle de bain. Pas besoin de m’y engager pour constater qu’elle est vide. La dernière porte ouvre sur la plus grande pièce de l’étage, la chambre des parents. Ici aussi le lit est fait. Des vêtements sont soigneusement empilés sur un fauteuil. Je descends au niveau zéro. Marlet s’est enfin décidé à franchir le seuil. — Alors ? demande-t-il d’une voix craintive, tenaillé par l’envie de savoir et redoutant une mauvaise nouvelle.
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