— Elle n’est pas là. J’ai tout visité.
Tandis qu’il retire son blouson de style aviateur, je lui suggère de faire le tour du propriétaire, pour vérifier s’il ne manque rien ou si rien n’a été déplacé. Il se peut aussi qu’Éliane ait laissé une explication à son absence. Je le suis au séjour, puis dans la cuisine.
— C’est exactement comme ça l’était quand je suis parti, hier soir. Rien n’a bougé, à part son couvert dans l’évier.
Ce constat augmente son anxiété de manière perceptible. Il se retourne pour cacher les larmes qui lui sont montées aux yeux.
— Si elle avait écrit un mot expliquant son départ, à quel endroit l’aurait-elle posé ?
— Sur le paillasson de l’entrée ou sur la table de la cuisine. Ou encore dans le séjour.
Il parcourt ces lieux à grandes enjambées, revient vers moi, plante ses mains sur ses hanches.
— Rien… Ah ! Parfois, elle met un message sur mes chaussons, afin que je sois certain de le trouver.
Un rapide coup d’œil vers ceux-ci infirme cette éventualité.
Nous phosphorons en silence, sans relever une piste susceptible de retenir notre attention. Après un moment, de guerre lasse, je propose :
— A-t-elle un téléphone portable ?
— Oui.
— Appelez-la.
— J’ai déjà essayé, mais vous avez raison : elle le prend toujours, quand elle sort.
Il pioche son portable dans le plat en faïence vide-poches.
Lorsque seule la messagerie répond à son essai, il coupe la communication.
— Vous allez rester ici et téléphoner à votre entourage. Commencez par les plus proches, puis agrandissez le cercle de vos connaissances. Notez les noms de ceux que vous n’aurez pu joindre et recommencez plus tard. Pendant ce temps, je vais interroger vos voisins. À ce sujet, entretenez-vous de bonnes relations avec eux ?
— Oui. Mais dans l’ensemble, nous ne les rencontrons pas souvent. Nous avons plus d’affinités avec les Troubat qui habitent en face, et les Chassignard, sur notre droite. Ces deux familles ont des enfants sensiblement du même âge que les nôtres. Sinon, avec les autres, c’est bonjour bonsoir, et un peu plus de temps en temps. Cela ne va pas loin, on parle météo, jardinage…
— Je vois. Bon, je vais les rencontrer. Faites chauffer le téléphone en commençant par vos enfants et prévenez-moi si vous obtenez une information. Au fait, à quelle voisine avez-vous téléphoné ce matin, pour lui demander de venir sonner chez vous ?
— À Lucie Chassignard. À droite en sortant sur la rue.
Deux voitures sont stationnées devant la maison qui me fait face. Je décide de commencer par là. Un papier sur la sonnette m’apprend que les Troubat ont pour prénom Sylvie et Gildas. C’est elle qui ouvre la porte.
Charmante brune aux cheveux coupés court, elle a enfilé un pantalon de survêtement et un pull en laine polaire. La tenue décontractée donne à penser qu’elle entend cocooner, ce dimanche.
— Bonjour, Madame. Veuillez m’excuser de vous déranger. Je suis un ami de Jacques Marlet, votre voisin, et je viens vous demander si vous avez vu Éliane, ce week-end.
Elle montre de l’étonnement, avant de répondre :
— Personnellement, je ne l’ai pas vue. Mais entrez, je vais demander à mon mari. Gildas ! Tu peux venir ?
Ayant fermé la porte sur mon passage, elle me dirige vers le salon.
— Asseyez-vous, il arrive.
Malgré l’invitation, je reste debout. Des pas dans l’escalier menant à l’étage se font entendre, avant qu’un homme apparaisse. Bien bâti, la quarantaine, il a une tête sympa en dépit de l’interrogation lisible sur ses traits. Il porte un bleu de travail, signe qu’il bricolait.
— Monsieur est un ami de Jacques et Éliane. Il aimerait savoir si on a vu Éliane hier ou aujourd’hui.
— Heu… non. J’ai aperçu Jacques, hier, vers treize heures ou quatorze heures. Il vidait son fourgon quand je suis parti à la déchetterie. Et quand je suis revenu, il passait un coup de jet sur celui-ci.
— La voiture d’Éliane était là, également ?
— Je n’ai pas fait attention. La Volvo était là, j’en suis certain, mais la Citroën…
Il joue nerveusement avec son mètre enrouleur avant d’ajouter :
— J’ai passé l’après-midi dans le grenier que je suis en train d’aménager. Il y a bien deux Velux, mais je n’ai pas regardé dehors.
Je donne une autre orientation à la conversation :
— Vous les connaissez depuis longtemps ?
Ils prennent le temps de s’interroger du regard, avant qu’elle déclare :
— Depuis quatre ans, lorsque nous avons emménagé ici. Notre arrivée correspondait à quelques jours près à la Fête des voisins. Nous avons convié tous les résidants de l’impasse, histoire de nous présenter et de faire connaissance.
— Excellente initiative pour nouer des liens. Parlez-moi d’eux, s’il vous plaît…
Le regard de la femme se fait inquisiteur. Sylvie Troubat a oublié d’être bête.
— Que voulez-vous savoir ? Si vous êtes un de leurs amis, vous les connaissez mieux que nous.
L’homme lâche une extrémité de son mètre qui s’enroule dans un bruit sec. Sa voix est plus ferme quand il m’apostrophe :
— Vous voulez quoi, là ? Et d’abord, qui êtes-vous ? Sylvie, appelle Jacques.
— Calmez-vous, dis-je en m’asseyant sur le canapé en similicuir et en extrayant ma carte tricolore de ma poche. Je suis policier, et c’est par l’intermédiaire de mon amie que j’ai rencontré Jacques. Il a été hospitalisé hier soir pour un petit pépin qui est maintenant passé ; depuis, il ignore où est Éliane. Avouez qu’il y a de quoi s’inquiéter. Dans un premier temps, je me suis proposé de l’aider, mais si nos premières recherches sont sans résultat, il devra avertir la gendarmerie. Il n’y a sans doute aucune raison de déclencher de gros moyens, mais pour l’heure, Éliane nous joue l’Arlésienne d’Alphonse.
Durant mes explications, Sylvie a composé un numéro de téléphone.
Après plusieurs sonneries, elle repose le combiné sur sa base.
— Sa ligne est occupée, la messagerie s’est déclenchée.
— Je l’ai chargé d’appeler tous les gens qu’ils fréquentent, de près ou de loin, pendant que je me livre à une enquête de voisinage. Vous me croyez, maintenant ?
Lui conserve un air soupçonneux, elle se détend un tantinet.
— Merci de me croire. Faites fonctionner votre mémoire : quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ? Était-elle seule ou accompagnée ?
— Je ne l’ai pas vue de la semaine, dit l’homme.
— Moi si, fait sa femme. Je l’ai croisée vendredi après-midi au centre commercial. Il était dix-sept heures, voire un peu plus, et elle était seule.
Je note cela dans mon calepin, puis, en la formulant différemment, reviens à la question qui, plus tôt, les a effarouchés.
— Maintenant que vous savez que je ne suis pas un de leurs proches, parlez-moi de leur couple. Vous semblent-ils heureux ?
Une moue sur les lèvres, Sylvie et Gildas Troubat se taisent, avant qu’elle n’admette :
— Il y a bien des clashs… mais de là à… Nous, ce qu’on en sait, c’est par nos enfants. Nos fils sont copains avec le leur, et Coralie sort parfois avec Noémie. Elles ont des amies communes.
— Je comprends. Mais vous, quel est votre sentiment ?
— On n’en sait rien ! Jacques part de bonne heure le matin à la criée et quand il est de retour de sa tournée, nous sommes au boulot. On se croise seulement le week-end. Et encore, il peut s’écouler quinze jours ou trois semaines sans qu’on se voie. Idem pour Éliane.
— Je vous remercie, dis-je en me levant. Je vais continuer ma recherche d’informations.
— Tenez-nous au courant.
— Je n’y manquerai pas. Au revoir.
Tant qu’à être de ce côté de l’impasse, je vais sonner chez les voisins des Troubat. Je lis sur la boîte aux lettres qu’il s’agit en fait d’une voisine, Sylviane Marchadour. Des aboiements répondent à la pression de mon doigt sur la sonnette, avant qu’une voix bourrue n’ordonne au chien de se taire. Septuagénaire alerte, elle a passé une blouse à fleurs. Les manches relevées témoignent de son ardeur à la tâche qui l’occupait. Ses cheveux gris, teintés de rose, sont retenus par un bandeau noir.
— B’jour, M’sieur…
Pour parer à toute tentative de fuite, elle bloque d’une jambe le museau de son caniche contre la porte.
En quelques phrases, je lui sers le même prétexte qu’auparavant, aux époux Troubat. Quand je me tais pour lui laisser la parole, elle envoie une petite tape sur le museau de l’animal pour qu’il cesse ses grognements, ce qui lui arrache un gémissement. Le chien me jauge en humant l’air, avant de faire demi-tour et s’éloigner.
— Elle a disparu ?
— Non, absolument pas. Disons que Jacques est surpris de ne pas la trouver à la maison et, comme son téléphone portable ne répond pas et que les enfants non plus ne sont pas là, il se pose des questions.
— Eh bien, si vous voulez que je vous dise la vérité, je ne l’ai pas vue de la journée. Ni hier non plus, d’ailleurs.
— Vous ne savez donc pas vers quelle heure elle est partie, ce matin ?
— Vous me prenez pour qui ? Vous croyez que j’ai le temps de rester à l’affût derrière ma fenêtre, à épier mes voisins ?
Le menton relevé, une moue de défi aux lèvres, la fière Bigoudène me scrute de ses billes marron qui tirent désormais sur le noir.
— Ne vous énervez pas, madame Marchadour ! Je ne vous imagine pas en train de surveiller vos voisins, mais si je vous interroge sur ce point, c’est parce que nous sommes vraiment inquiets.
Elle hésite entre me chasser en me traitant de tous les noms d’oiseaux qui figurent à son répertoire, et me répondre.
Sociable, ou peut-être est-ce ma bobine qui lui inspire malgré tout confiance, elle opte pour la seconde alternative.
— Elle n’est pas partie ce matin. Ou alors, pas avant dix heures et demie ou onze heures.
— Qu’est-ce qui vous permet cette précision ?
— Je vous répète que je ne suis pas du genre à camper derrière les rideaux, mais… mais je connais ses habitudes chaque matin, par ce froid.
Me voyant suspendu à ses lèvres, elle adopte un air entendu et prend un malin plaisir à me faire languir. Je m’empresse d’activer la pompe de son moulin à paroles :
— Que fait-elle de particulier ?
Elle plisse les lèvres, baisse la tête, puis ajuste ses lunettes d’un index brutal.
— En cette saison, quand elle part travailler, il y a de la glace sur le pare-brise de sa voiture, alors elle verse de l’eau tiède et, pendant qu’elle gratte le pare-brise et les vitres des portières, elle laisse tourner le moteur. Des fois, quand la température est descendue très bas et que la glace est épaisse, elle retourne chercher de l’eau. Et pendant ce temps-là, le moteur tourne toujours.
— Cela vous réveille ?
— Oh non ! Je suis debout de bonne heure, à cause de Bijou qui râle pour sortir faire ses besoins. Ce que je veux dire, c’est que dans le milieu de la matinée, si le soleil donne sur le pare-brise, la glace ne tient plus beaucoup. Il n’y a plus besoin de gratter. Du coup, une voiture pourrait démarrer et partir sans que j’y fasse attention.
— D’accord. Je comprends votre analyse qui prouve votre sens de l’observation.
Au regard qu’elle me jette, je saisis que son interprétation n’est pas celle que je souhaitais. Je me hâte d’effacer toute confusion :
— Vous avez noté le sens pratique d’Éliane Marlet, sans pour autant l’espionner. C’est tout à votre honneur.
D’un geste sec et précis, le torchon qu’elle tenait à la main est perché sur son épaule. Dame Sylviane n’est pas, je l’ai bien assimilé, femme à baisser la garde. Coûte que coûte, elle veut avoir le dernier mot pour sortir gagnante de notre dialogue et montrer que c’est elle qui tient les rênes. À une moue de ses lèvres pincées, je devine qu’une espèce de bouillonnement intérieur l’a envahie. Dans la vie de tous les jours, c’est plutôt pénible, mais dans mon job, les bavards et autres riveurs de clous peuvent se révéler précieux. Le tout est de les laisser discourir… Il est écrit que nous ne pouvons nous quitter ainsi. Je comprends à ses joues légèrement rosies qu’elle cherche ses mots. Taquin, je simule mon départ pour brusquer sa réaction. Ça marche, au-delà de mes espérances.
— Enfin, si c’est ce matin qu’elle est partie…
C’est donc cela qu’elle tardait à évacuer. Elle se mord les lèvres, retire maladroitement le bandeau de sa tête et le malaxe dans ses mains potelées avant d’en expédier une dans son dos, comme pour combattre un illusoire picotement. Ces gestes ont pour dessein de dissimuler son embarras. Si je veux en apprendre plus, je dois manœuvrer finement pour ne pas la froisser.
— Je sais pertinemment que vous n’êtes pas curieuse, madame Marchadour, mais même si je ne vous connais que depuis cinq minutes, je sais aussi que vous êtes une personne à qui on ne la fait pas. Vous avez bien assez à faire pour ne pas épier vos voisins, mais chacun a ses habitudes, et vous percutez tout de suite s’il y a du changement. C’est cela, n’est-ce pas ? J’ai raison. ? Vous avez remarqué de l’inhabituel dans le comportement de votre voisine.
— Oh, vous refroidissez ma maison ! prend-elle soudain comme excuse pour clore le débat en tentant de repousser la porte.
— Permettez que j’entre, alors. Je n’en ai pas pour longtemps.
Elle sent que rien ne me fera plier. Ou alors seulement plier, pas rompre.